Comment rendre la colonisation de Mars rentable

Comment Interstellar Lab peut inspirer la conquête de Mars en la rendant business friendly.

Par Pierre Brisson.

Une start-up franco-américaine, « Interstellar Lab », a entrepris, sous la conduite de sa fondatrice Barbara Belvisi, de réaliser le premier des rêves de la Mars Society, la réalisation sur Terre d’un établissement humain préfigurant et donc préparant les futurs établissements humains sur Mars.

Par la même occasion elle veut démontrer que ces établissements seront très utiles pour l’évolution sur Terre vers des villes économes et autonomes sur le plan écologique car sur Mars elles devront par nécessité fonctionner en boucles bio-régénératives fermées avec un minimum de ressources (difficiles à importer et/ou à produire sur place).

En tant qu’économiste, ce qui me rend la start-up encore plus sympathique, c’est qu’elle a compris que pour devenir autonome et perdurer, elle devait rechercher et contrôler un flux de ressources commerciales.

Par extraordinaire (mais c’est sans doute simplement la logique imposée par les contraintes résultant du contexte), ces ressources sont les mêmes que celles que j’avais envisagées de mon côté pour les futures communautés martiennes.

Technologie et business

Avant de s’investir et d’investir dans le « New Space », Barbara Belvisi avait co-fondé « Hardware Club », un fonds de capital-risque spécialisé dans l’électronique et la robotique et elle avait contribué aux lancements de l’incubateur « The Family » et du « Hello Tomorrow Challenge », un évènement dédié aux deep-tech.

Elle n’est donc pas novice en matière de technologies et de business et c’est important pour ce qu’elle entreprend maintenant avec une petite équipe de sept personnes dont plusieurs ingénieurs.

Le projet d’Interstellar Lab, baptisé « EBIOS » (pour « Experimental BIOregenerative Station »), consiste à construire en Californie, sur 70 000 m2 dans le désert des Mojaves (à quatre heures en voiture du centre de Los Angeles), un petit village constitué d’habitats et de serres, permettant à une centaine de personnes de vivre en autonomie maximum en recyclant ou régénérant par des processus bio tout ce qui peut l’être, à l’intérieur de structures d’un type que l’on pourrait construire sur la Lune ou sur Mars (cf illustration de titre).

Pour le moment on ne recyclera pas l’atmosphère (ce n’est pas une priorité sur Terre !) mais on recyclera l’eau en utilisant les plantes, on recyclera également les matières organiques, autant que possible les matières non-organiques et on tentera dans tous les domaines de vivre avec les ressources locales en produisant son énergie (solaire bien sûr !), son alimentation (végétale) à l’issue de boucles bio-régénératives, et en construisant les habitats ou les dômes de vie commune grâce à l’impression 3D.

L’idée business pour Mars

C’est exactement ce qu’on devra faire sur Mars où l’on aura toujours une barrière énorme au transport de masses et de volumes, la capacité d’emport de nos fusées étant limitée et le coût de leur utilisation restant forcément élevé. Le transport n’est en effet nulle part gratuit et il coûtera toujours cher entre les planètes :

  • production et entretien des infrastructures de l’astroport, des lanceurs et des vaisseaux spatiaux, des ergols ;
  • contrôle et remise en état des lanceurs et vaisseaux spatiaux après usage et avant réutilisation ;
  • entretien de l’aménagement intérieur des cabines et espaces communs ;
  • formation et rémunération des personnels affectés au pilotage et aux services pendant le voyage et ce d’autant que personne ne pourra probablement effectuer plus qu’un petit nombre de voyages – 3 ou 4 – en raison des doses de radiations accumulées.

Le concept d’Interstellar Lab est de mettre à disposition une base de recherche sur les systèmes bio-régénératifs et de vie au sein de systèmes fermés (« ECLSS » pour « Environmental Control & Life Support System ») aussi réaliste que possible et, en même temps, de générer des ressources d’une part en hébergeant les scientifiques intéressés par les recherches susmentionnées et d’autre part en louant des résidences à l’intérieur d’EBIOS à toute personne intéressée par l’expérience de la vie dans cet endroit étrange (entre 3000 et 6000 dollars la semaine).

Barbara Belvisi a visé juste en choisissant l’emplacement du premier village près de Los Angeles, ville dont la population est importante, les revenus moyens élevés et l’intérêt pour le spatial très fort.

Par ailleurs Los Angeles est un des centres de la NASA et Interstellar Lab compte dans son conseil d’administration, le Dr. Greg Autry, une forte personnalité, qui a été membre du dernier Space Review Team et a servi de liaison entre la NASA et l’exécutif sous cette administration. Il est particulièrement intéressé par l’entrepreneuriat et l’économie « New Space » (qu’il enseigne à l’Université de Southern California).

En dehors de l’intérêt pour la préparation à la vie sur Mars, on voit clairement ce que le projet EBIOS peut apporter à la vie sur Terre : l’apprentissage d’une activité normale avec un impact écologique minimum (donc réduit par rapport à aujourd’hui), la démonstration que l’on peut vivre dans les endroits a priori les plus hostiles (les habitants des pays en voie de désertification ou des pays ou la pollution est très forte, apprécieront) et aussi que la remédiation à la détérioration de l’environnement par la technologie n’est pas un vain concept en dépit des doutes clairement affichés par les écologistes extrémistes partisans de la décroissance.

Fonder une entreprise autonome

Comme dit précédemment, ce que j’apprécie le plus dans ce projet EBIOS et qui le distingue vraiment, et en mieux, des simulations de la Mars Society c’est que Barbara Belvisi a compris l’intérêt sinon la nécessité de le mener comme une entreprise commerciale.

Elle ne cherche pas à le développer et le faire vivre sur des dons privés ou des subventions publiques à fonds perdus, sentant bien que sur ces bases il ne pourrait être durable.

Elle veut en faire une entreprise rentable (et je pense que c’est aussi probablement l’esprit des premiers sponsors), c’est-à-dire faire en sorte que son offre fasse l’objet d’une demande solvable suffisante pour dégager une marge positive. Elle l’initie bien sûr avec des sponsors mais ceux-ci sont aussi des investisseurs qui n’espèrent pas seulement une valorisation de leur image mais une aide à leur propre business.

Ensemble ils veulent gagner de l’argent pour en tirer des bénéfices et pouvoir, outre l’agrément personnel qu’ils pourront en tirer, les réinvestir pour développer le projet et le reproduire ailleurs dans le monde en l’améliorant de plus en plus.

L’économie gage de pérennité

Ce principe basique d’économie est le meilleur gage de pérennité. Illustrant cet état d’esprit il est intéressant de noter que le principal sponsor d’Interstellar Lab, Bruno Maisonnier, est lui aussi un entrepreneur qui a su réussir aussi bien sur le plan de son concept, en le concrétisant de manière très satisfaisante, que sur le plan financier en le revendant un très bon prix et qui pourra utiliser EBIOS pour son intérêt propre.

Rappelons qu’il est le créateur d’Aldébaran, cette société qui a conçu les petits robots humanoïdes qu’Arnaud Montebourg a pris dans ses bras et que le monde entier a pu admirer, et qui a été assez rapidement vendu au japonais Softbank (faute de pouvoir être développé sur capital français).

Bruno Maisonnier veut maintenant donner le maximum d’intelligence artificielle à ses robots et le projet EBIOS tombe bien car un des problèmes de Mars, ou de la Lune, sera la faible population et l’étendue des tâches à accomplir avec le maximum d’autonomie, donc l’environnement idéal pour les robots qu’il pourrait concevoir. Sa coopération avec Barbara Belvisi qui lui offrira un remarquable espace d’expérimentation et de démonstration, semble a priori devoir être gagnante-gagnante.

Il existe déjà des expériences de vie écologiquement autonomes préfigurant les villes que l’on pourrait construire « sur d’autres astres sous d’autres cieux » mais aucune ne semble avoir choisi la voie du réalisme comme veut le faire Interstellar Lab.

« Biosphere-2 » avec son projet totalement fermé était trop ambitieux, surtout à son époque (1991-1993 et 1994). De son côté la Mars Society ne recherche que des  utilisateurs, et non des clients, désireux de faire des simulations plus ou moins scientifiques et se prive de l’attrait touristique donc commercial que présentent ses habitats.

Une approche bottom up

Ce qui caractérise EBIOS c’est son approche bottom-up (ou comme Barbara Belvisi le dit, « from the ground-up ») et ouverte au commerce. Il ne s’agit pas de chercher à réaliser tout de suite le but qu’on envisage mais uniquement ce qu’il est possible de faire aujourd’hui sans oublier l’objectif qui est celui des vrais habitats martiens (ou lunaires).

Biosphere-2 a échoué car il était impossible de contrôler un habitat aussi complexe que celui que ses promoteurs avait envisagé ; les bases de simulation de la Mars Society végètent parce que les candidats aux simulations sont insuffisants par rapport aux coûts de fonctionnement générés par chacune.

Il en résulte que leur confort est spartiate, ce qui n’est pas grave, mais aussi que leur réalisme est moindre que celui qu’envisage Interstellar Lab par rapport aux habitats spatiaux futurs et les moyens de recherche devraient être en fin de compte beaucoup plus limités.

Cela n’exclut pas pour Interstellar Lab d’avoir l’intention d’adopter des règles très  avancées vers le futur quand il est possible de le faire.

Ainsi dès le début, les plus grandes précautions (segmentations des espaces de vie, de culture, de travail) seront prises afin d’éviter les contaminations microbiennes car ces contaminations dans un milieu écologique clos donc de petit volume, présentent un risque de ce type extrêmement élevé puisqu’il ne peut y avoir l’effet tampon (diffuseur de ce risque) qu’offrent les grands volumes (comme la biosphère terrestre par exemple) et les déséquilibres sont extrêmement difficiles à maîtriser ou piloter si on les laisse se développer.

Cette première implantation devrait coûter un maximum de 30 millions de dollars. Barbara Belvisi les obtiendra mais si vous voulez participer vous-même au projet, n’hésitez pas à la contacter, ce ne sera certainement pas à fonds perdus.

Après il y aura d’autres villages, le prochain en Floride mais aussi dans d’autres environnements tout aussi extrêmes que le désert des Mojaves pourvu qu’ils soient également facilement accessibles aux touristes.

Comme il en est prévu aussi en Europe, pourquoi ne serait-ce pas en Suisse, en haute montagne, pour remplacer certains refuges, nos cabanes comme on dit, vieillissantes ou insuffisantes en capacité ou en équipements, où les problématiques concernent l’approvisionnement, les déchets et le recyclage, et bientôt la réadaptation à de nouvelles formes de tourisme compte tenu de la fonte des glaces ?

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