Quel avenir pour les cybermonnaies après Libra ?

Mark Zuckerberg by JD Lasica(CC BY 2.0) — JD Lasica, CC-BY

Les fonctions et technologies originales de Libra seront de toute façon mises en œuvre, par les mêmes auteurs ou par d’autres, avec ou sans Facebook.

Par Gérard Dréan.

L’annonce de Libra par Facebook en juin 2019 a déclenché une levée de boucliers des gouvernements et des banques centrales, accompagnée d’un tintamarre médiatique. Pourquoi ? Quelles vont être les suites ?

Dès l’origine, le mouvement des cybermonnaies1 vise explicitement à mettre hors circuit les banques, dont les banques centrales et donc les États. Le Livre Blanc de Bitcoin (novembre 2008) décrit l’objectif comme

allow on line payments to be sent directly from one party to another without going through a financial institution.

permettre d’envoyer des paiements en ligne directement d’une partie à une autre sans passer par une institution financière.

Les menaces pour les États et pour le système bancaire sont identifiées depuis longtemps :

  • perte du contrôle des transactions, et donc des moyens de taxation, de lutte contre la fraude et de contrôle des mouvements de capitaux ;
  • perte du monopole monétaire, mise hors-jeu des banques centrales et donc fin des politiques keynésiennes de manipulation de la masse monétaire, actuellement camouflées dans l’usine à gaz du système monétaire international.

Mais à ce jour, les presque 5000 systèmes et monnaies que recense le site coinmarketcap.com sont dramatiquement sous-utilisés.

Usage très confidentiel des cryptomonnaies

Leur valeur totale représente moins de 1 % de la masse monétaire mondiale, et leur usage réel stagne à des niveaux d’utilisation ridiculement bas au regard de leurs ambitions et de leur potentiel. Bitcoin plafonne à sa limite de capacité autour de 700 000 opérations de paiements par jour, soit probablement moins de 0,1 % des opérations de paiement réalisés dans les pays développés2.

En effet, en tant que moyen de paiement, les cybermonnaies n’ont que peu d’avantages pratiques pour les usagers par rapport aux moyens existants tels que les espèces, les cartes de crédit et des nouveaux venus comme Paypal ou Apple Pay, sauf pour des populations particulières dans des cas d’usage particuliers.

L’adoption des cybermonnaies sera en tout état de cause très lente et il est même certain qu’aucune ne remplacera jamais les monnaies régaliennes.

Les États ont réagi en ordre dispersé, allant de l’indifférence bienveillante comme en Suisse à l’interdiction totale en Chine. Avant l’annonce de Libra, l’opinion la plus courante était que malgré la réalité des menaces le volume infime des transactions ne justifiait pas des mesures d’urgence, et qu’on avait le temps de se mettre d’accord au niveau mondial sur des mesures de défense appropriées, tout en se concentrant dans l’immédiat sur le contrôle des opérations de change entre monnaies régaliennes et cybermonnaies.

Naissance de Libra

Libra met fin brutalement à cet attentisme. C’est la première fois qu’un géant d’Internet associe son nom à une cybermonnaie, ce qui pourrait motiver de nombreux utilisateurs à entrer dans l’univers des monnaies privées, ainsi que d’autres grands du commerce en ligne et des services financiers.

Libra a révélé aux États la réalité des menaces que représenterait pour eux une adoption générale des cryptomonnaies. Et l’image sulfureuse de Facebook, dont de nombreuses voix demandent, à tort ou à raison, le « démantèlement », n’arrange pas les choses. Ils ont donc déclaré la guerre à Libra, en envisageant son interdiction pure et simple, et en tous cas en prévoyant de la soumettre à une règlementation sévère.

Ces violentes réactions ont rapidement provoqué la défection de six membres fondateurs de Libra sur 28, parmi lesquels Mastercard, Paypal, Visa et Ebay, craignant que des mesures de rétorsion frappent leurs autres activités.

Par la voix de Mark Zuckerberg et d’autres acteurs du projet, Facebook a tenté de calmer le jeu en promettant que

Facebook ne lancera l’application Libra nulle part dans le monde sans l’accord des régulateurs américains.

Il a aussi assuré envisager d’arrimer libra au seul dollar et non à un panier de devises fortes et d’actifs forts.

Que peut-il se passer maintenant ?

Trois pronostics sont envisageables.

La guerre déclarée par les États est totale et définitive

Le monopole monétaire est un instrument de pouvoir trop important pour que les gouvernements y renoncent.

Sous le prétexte habituel et commode de protéger les citoyens, les gouvernements exigeront deux choses :

  • l’arrimage à leur monnaie régalienne, ce qui réduit une cybermonnaie à un simple système de paiement utilisant cette monnaie. Peu importe alors que son auteur soit une entreprise privée ou l’État lui-même. L’émergence annoncée de cybermonnaies nationales est un épiphénomène sans plus d’importance stratégique que le lancement d’une nouvelle carte de crédit.
  • les systèmes de paiement devront appliquer les processus de vérification de l’identité des utilisateurs (« Know Your Customer »), ce qui est contraire aux principes même des cybermonnaies où la relation entre un compte et son titulaire n’est connue que de celui-ci.

Ces mesures, qui visent actuellement Libra, s’appliqueront par contagion à toutes les cybermonnaies. Déjà le projet Gram de Telegram a été reporté d’octobre 2019 à avril 2020 à cause d’une intervention de la Securities and Exchange Commission.

L’univers des cybermonnaies restera vivant 

L’offre sera toujours foisonnante, car déconnectée de la demande. Le schéma inauguré par Bitcoin se produira de façon récurrente : au départ, une poignée d’individus visionnaires publient leurs idées dans un Livre Blanc ; puis, si ce projet est séduisant, des dizaines voire des centaines de développeurs à travers le monde peuvent se mobiliser pour développer le logiciel correspondant.

Dans leur immense majorité, les systèmes existants sont ainsi le fruit des efforts de volontaires motivés par la passion, qui ne sont liés que par des sites de coopération sur Internet, et non d’organisations formalisées qui pourraient servir de cible à la répression des pouvoirs publics.

Dans ce domaine, presque tous les développeurs ont adopté les principes du logiciel libre, qui imposent de publier gratuitement le code source des logiciels, et permettent à chacun de les copier en tout ou en partie, de les modifier et de publier le nouveau logiciel. En permettant à chacun de réutiliser des sections de code développées par d’autres et de concentrer l’essentiel de son effort sur les sections les plus innovantes, cette pratique facilite le développement de nouveaux systèmes et accélère le progrès technologique en mutualisant la R&D.

On peut donc parier que tous les problèmes techniques identifiés, notamment ceux soulevés par les exigences gouvernementales, seront pris en charge et généralement résolus.

Les mécanismes évolutifs inhérents à l’écosystème des cybermonnaies, qu’on a vus à l’œuvre depuis 2017, continueront à fonctionner. Les désaccords entre propositions concurrentes, d’autant plus probables que les acteurs et les utilisateurs sont nombreux, se résoudront souvent, comme pour Bitcoin et Ethereum, par une scission et donc l’apparition d’un nouveau système et donc d’une nouvelle monnaie.

Enfin, une fois mis en œuvre et ouverts au public, ces systèmes deviennent ultra robustes car exécutés par des milliers d’ordinateurs en réseau gérant des milliers d’exemplaires d’une même base de données à travers le monde. Il est possible de réglementer ou d’interdire les cybermonnaies, mais il n’est pas possible de les empêcher de fonctionner, sauf à arrêter totalement Internet.

Les cybermonnaies se diviseront en deux camps

D’un côté les conformistes, qui s’attacheront à respecter la réglementation et mettront en avant la conformité et la respectabilité, et de l’autre les rebelles, qui resteront fidèles aux objectifs initiaux de Satoshi Nakamoto et entreront en résistance en élaborant des instruments de protection de plus en plus sophistiqués dans la lignée de ceux qui existent dans plusieurs systèmes : chiffrage des transactions, mixage, routage « en oignon3», etc.

Cette opposition va sans doute dominer l’actualité des cybermonnaies dans les prochains mois et modeler leur acceptation future.

Il est probable que Libra lui-même subira cette scission.

Son développement et sa mise en place sont déjà bien avancés. Sans être totalement originales, les solutions proposées par le White Paper sont assez séduisantes pour que ceux qui se sont engagés dans sa réalisation la poursuivent. Les fonctions et technologies originales de Libra seront de toute façon mises en œuvre, par les mêmes auteurs ou par d’autres, avec ou sans Facebook, sous forme concentrée dans un système qui se nommera Libra ou qui portera un autre nom, ou sous forme diffuse dans d’autres systèmes.

Mais le développement d’un système aussi ambitieux soulèvera de nombreux problèmes, chacun susceptible de recevoir plusieurs solutions, notamment en ce qui concerne les réponses à donner aux exigences gouvernementales.

Or, dans l’écosystème des cybermonnaies, ces différences d’opinion ne se résolvent pas à travers un quelconque système de vote qui choisirait une de ces solutions en excluant toutes les autres, mais en laissant les différents groupes libres de proposer des systèmes mettant en œuvre leur solution préférée, entre lesquels chaque utilisateur pourra choisir. Un processus typiquement libéral !

En plus des alternatives technologiques habituelles concernant notamment le format du Registre, le protocole de consensus et la gestion du réseau, les facteurs de différentiation touchent deux domaines de conflit avec les États qui ont une dimension non seulement technique, mais politique voire idéologique : la confidentialité des transactions et l’arrimage de l’unité de compte.

Les défis de Libra

Sur le premier point, Libra propose le même système de « pseudonymat » que Bitcoin : le Registre ne contient aucune indication sur l’identité des parties à une transaction, mais il existe des procédés de « réidentification » permettant de l’établir dans de nombreux cas, révélant ainsi l’historique complet des transactions des utilisateurs ainsi démasqués. Il est certain que les procédés de dissimulation déjà utilisés par Monero, Dash ou Zcash entre autres, seront mis à la disposition des utilisateurs de Libra désireux de protéger leur anonymat.

Sur le deuxième point, le projet actuel prévoit d’arrimer la cybermonnaie Libra à « une réserve d’actifs réels de faible volatilité dans des devises provenant de banques centrales stables et réputées » administrée par l’association Libra. Ce projet pose en lui-même de sérieux problèmes de mise en œuvre qui peuvent donner naissance à des solutions concurrentes. De plus, il met l’association Libra en situation de mener une forme de politique monétaire indépendante limitée, mais néanmoins inacceptable pour les États qui exigeront l’arrimage à leur propre monnaie. Là encore, des attitudes différentes face à ces questions donneront naissance à des systèmes différents.

Rappelons que le système Libra est essentiellement une plateforme où chaque monnaie, y compris la Libra elle-même, est définie par un « smart contract » rédigé dans le langage adhoc Move. Sur une même plateforme (Libra ou une variante) peuvent donc coexister des monnaies différentes, dotées de règles de création et d’arrimage différentes.

Au total, les nombreuses différences d’opinion entre équipes quant aux dispositifs à mettre en œuvre se résoudront, comme cela a été le cas pour Bitcoin, par l’offre de systèmes alternatifs qui seront autant de « Libra bis » sous d’autres noms, à l’instar de Dogecoin, Litecoin, Zcash, Bitcoin Cash ou Bitcoin SV.

Toute crainte de voir se constituer un monopole est donc infondée, le seul risque en ce domaine étant que les États réussissent à conserver leur monopole.

L’association Libra actuelle risque donc d’exploser en au moins trois camps :

  • ceux qui resteront fidèles au projet initial et réticents à des mesures tendant à rompre l’anonymat ;
  • ceux qui accepteront des compromis sur la confidentialité mais resteront attachés à l’arrimage à un panier d’actifs (la position actuelle de Mark Zuckerberg) ;
  • ceux qui se plieront à toutes les demandes des Etats y compris l’arrimage à des monnaies régaliennes.

Il n’est pas impossible que, faute de parvenir à un accord avec le gouvernement, Facebook se retire du projet, comme l’a évoqué Mark Zuckerberg, ne serait-ce que pour éviter un conflit où Facebook a beaucoup à perdre, et pour conserver sa liberté d’adopter plus tard une cybermonnaie existante.

Un tel retrait ne changerait pas grand-chose à l’offre. Dans le cadre strict du processus de développement, la position de Facebook est sans grande importance. De toute façon, il existe déjà des dizaines de systèmes de paiement capables d’offrir les services que promet Libra à des niveaux de convivialité et de performances comparables, et il apparaît une dizaine de nouvelles cybermonnaies chaque semaine. Le monde n’a pas besoin d’une 5000ème cybermonnaie, même si elle s’appelle Libra.

La vraie partie se jouera lors de la phase d’adoption, où la position des grands sites marchands, Facebook bien sûr, mais aussi Amazon, Google, Alibaba, Ebay et les autres, sera déterminante.

Après l’épisode Facebook/Libra, il serait bien étonnant qu’ils se lancent dans le développement d’un nouveau système et la définition d’une nouvelle monnaie. Le plus logique serait qu’ils décident d’accepter plusieurs des cybermonnaies existantes, à commencer par celles qui sont le plus utilisées plutôt qu’une nouvelle, sans en favoriser ouvertement aucune. De nouveau, ce sont les utilisateurs qui décideront.

  1. Rappelons que l’Académie Française a adopté le mot « cybermonnaie » plutôt que « cryptomonnaie » qui évoque la dissimulation, alors que dans la majorité des systèmes les transactions sont inscrites en clair.
  2. Source : https://coinmetrics.io
  3. Une méthode de routage à travers un réseau dans lequel chaque nœud intermédiaire ne connaît que l’adresse du nœud suivant, mais ni l’origine ni la destination finale du message.
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