La monnaie a-t-elle encore une quelconque valeur ?

Euro vs dollar by Dennis Skley(CC BY-ND 2.0) — Dennis Skley, CC-BY

Les Banques centrales ne sont plus crédibles et avec elles la monnaie.

Par Philippe Alezard.

La déconsidération de la monnaie est à son comble. Ce ne sont pas les dernières annonces de Mario Draghi, le 12 septembre pour sa dernière conférence de presse, qui vont changer la chose. Après avoir fait passer le bilan de la BCE de 1800 milliards d’euros en 2014 à 4500 milliards d’euros fin 2018, il annonce que celle-ci va recommencer ses achats d’actifs à hauteur de 20 milliards par mois dès le 1er novembre.

Toutes ces émissions massives de monnaie sans contrepartie réelle, dé-corrélées de l’économie, ont sapé la confiance à long terme dans la monnaie. C’est la création de richesse qui crée la monnaie, pas l’inverse. N’oublions pas que la monnaie est un symbole de confiance en un bout de papier. La monnaie n’est pas la richesse en soi mais la conséquence de la création de richesse. Et ce symbole est en train de se fissurer.

Paradoxalement, ces excès de liquidités entraînent un manque de liquidité dès lors qu’un événement majeur se produit. Les actifs les plus liquides ne rapportant plus rien, et même coûtant de l’argent avec les taux négatifs, toutes ces liquidités vont se loger dans des actifs dont la liquidité est beaucoup moins assurée : immobilier, obligations d’entreprises, or, matières premières et cryptomonnaies. Dans les pays émergents, la perte de confiance dans la monnaie locale se traduit par une dépréciation et un report vers le dollar US.

La fuite devant la monnaie

Selon l’OCDE la masse monétaire M1 (billets, pièces, compte à vue) sur la période 2012–2019 a connu une croissance de 100 % alors que dans le même temps la croissance du PIB des 35 pays de l’OCDE progressait de 4,2 %.
C’est la fuite devant la monnaie. Nous voilà retournés sous Philippe le Bel sauf qu’il n’est plus besoin de brûler les Templiers pour trouver l’argent, les Banques centrales impriment des billets de Monopoly.

Les fantasmagories les plus folles qui restaient du domaine académique deviennent réalité. L’helicopter money de Milton Friedman devient une hypothèse présentée comme solution crédible pour une relance économique. La Banque centrale injecterait de l’argent directement sur les comptes bancaires des citoyens.

En disant et en laissant penser qu’elles seraient toujours là pour assurer une politique monétaire toujours plus expansionniste et en assurant des taux toujours plus bas et même négatifs, sans oser dire qu’il y avait des limites à ce système, les banquiers centraux ont laissé les États s’endetter encore davantage et dopé les marchés financiers qui anticipent en permanence une action supplémentaire d’assouplissement. Elles ont créé cet aléa moral qui les condamne à poursuivre toujours plus loin cette politique.

La mission première des Banques centrales était d’assurer la stabilité des prix, la lutte contre l’inflation, ainsi que le plein emploi pour la Fed. Aujourd’hui la première des missions et des urgences et d’assurer la solvabilité des États qui se sont gorgés de dettes, faisant fi, bien entendu, des statuts et autres règlements et de limiter la volatilité des marchés financiers.

Les Banques centrales ne sont plus crédibles et avec elles la monnaie. La première défiance envers la gestion des devises par des Banques centrales est née en 2009 au Japon avec la blockchain et le bitcoin. La Banque centrale japonaise avait déjà lancé sa politique de QE et réduit ses taux court à zéro depuis 2001. La Fed et la banque d’Angleterre avaient suivi en 2008 sur les QE. Cette innovation traverse très vite le Pacifique pour se développer en Californie et dans tous les États-Unis. Le bitcoin c’est environ 300 millions d’utilisateurs dans le monde et un nombre fini de bitcoins en circulation, 21 millions à terme.

Aujourd’hui on ne compte pas moins de 1500 cryptomonnaies de par le monde. Les fintech et la monnaie dématérialisée prennent le relais dans les pays sous bancarisés. Selon la Banque mondiale, 1,7 milliard d’adultes n’ont pas accès à des services bancaires et sont exclus de tout système financier. Sur ces 1,7 milliard plus de un milliard possède un téléphone avec des services Internet.

L’exemple de l’Afrique Subsaharienne est éloquent. Les premiers systèmes de paiement électronique sur mobile sont apparus en 2007 au Kenya et se sont rapidement étendus aux autres pays voisins. Aujourd’hui, selon le FMI, la région subsaharienne est la seule région du monde où les transactions financières par mobile représentent 10 % du PIB contre 7 % en Asie et moins de 2 % dans le reste du monde.

Début mai 2019, un coin, au sens littéral français du terme est ouvert. Facebook décide de lancer libra. C’est un stable coin assis sur un panier de devises et contrôlé par le consortium « Libra Networks » à Genève. Vingt-huit co-fondateurs apportent leurs soutiens financiers au consortium. Les mastodontes du paiement en ligne : Mastercard, eBay, PayPal ; et de la Tech : Uber, Lift, Spotify, le français Iliad, maison de Free, sont parmi les 28. Ce sont presque trois milliards d’individus qui potentiellement pourront échanger et payer sur la Marketplace Facebook. Mais au-delà de la communauté Facebook, la libra permettra de payer sa musique Spotify, ses courses Uber ou Lift, ses services Free, utiliser les terminaux de paiements Mastercard, avec une monnaie hors de contrôle d’un État et d’une Banque centrale.

La spécificité de la Libra

Contrairement à la plupart des autres cryptomonnaies, la libra sera entièrement garantie par des actifs réels. Ils seront composés de comptes bancaires et autres dettes souveraines à court terme. Les fonds proviendront des investisseurs initiaux (investment token) ainsi que des utilisateurs de la libra. La devise libra ne sera « imprimée » que face à la même quantité d’actifs. C’est le principe de fonctionnement des caisses d’émission de monnaies locales, comme celle de Hong Kong par exemple. Cela permet de réduire la volatilité de la monnaie.

Par ailleurs les marques Amazon Coin et Apple Coin sont déjà déposées. Imaginons ce qu’il se produirait si d’un coup Amazon et/ou Apple décide(nt) de lancer sa(leur) monnaie. D’un coup le commerce mondial bascule dans une autre dimension avec une monnaie internationale unique. Le FMI, la BRI, les Banques centrales, les gouvernements qui ont fait entrer le monde en terra incognita des taux négatifs s’émeuvent face à ce saut dans un nouvel inconnu qu’ils ont créé indirectement. Le gouvernement français saisit les gouverneurs des Banques centrales du G7 afin de présenter un rapport sur le sujet.

Lors du dernier rassemblement annuel de tous les gouverneurs de Banques centrales à Jackson Hole, Wyoming, Mark Carney l’actuel gouverneur de la très honorable Banque d’Angleterre a fait grand bruit en appelant très sérieusement à remplacer le dollar comme monnaie de réserve par une libra-like monnaie. « L’acceptation insouciante de la situation actuelle est dangereuse » a-t-il souligné. Lors du G7 finance qui s’est tenu à Chantilly en juillet dernier, Bruno Le Maire a proposé que « nous engagions  une réflexion sur la création d’une monnaie numérique publique émises par les banques centrales. Nous pourrions avancer dans cette voie avec le FMI et la Banque mondiale ».

C’est que la monnaie fiduciaire est le dernier écueil, ou plutôt le dernier rempart, à la politique des taux négatifs. Les espèces ont par définition un taux d’intérêt nominal égal à zéro. L’argent liquide n’est donc pas impacté par les taux négatifs mais fait courir un danger de banque-run si d’un coup tous les clients souhaitaient récupérer leur argent disponible sur les comptes bancaires. Dans un monde sans espèce il n’y a plus de limite aux taux bas.

Si la Banque centrale ou le gouvernement, puisque cela devient la même chose, veut faire un plan de relance il fixe les taux à -4 % par exemple. Soit vous conservez vos dépôts en banque et en fin d’année ils ont perdu 4 % ; soit vous vous forcez à investir ou à consommer. C’est la spoliation de l’épargnant. Bienvenue dans le monde hérétique des taux négatifs dans lequel nous perdons notre liberté financière. C’est la remise en cause de libertés économiques fondamentales. Liberté de produire, de consommer, d’investir ou d’épargner.

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