Black Friday, littérature, prostitution : faut-il tout interdire ?

Sens interdit ou sens de l'interdit à Rome By: empanada_paris - CC BY 2.0

Pour une partie de nos concitoyens, leur supériorité morale leur donne le droit d’interdire toute explication morale concurrente.

Par Frédéric Mas.

Au nom de la lutte contre la « surconsommation », des députés écologistes ont déposé un amendement lundi soir pour interdire les campagnes de promotion du Black Friday, cette période de soldes intenses qui parfois dérape en mouvements de foules incontrôlables.

Il y a quelques semaines, c’est la romancière Emma Becker qui était la cible du collectif « Osons le féminisme » lors de sa venue à l’Université de Grenoble Alpes. Son livre La Maison est dans le collimateur des militantes féministes car il ferait la promotion de la prostitution en la glamourisant et en la banalisant :

« Promouvoir son livre sans donner d’éléments contextuels […], c’est encenser la prostitution et le système prostitueur auprès du jeune public, qui est susceptible d’être la cible du lobby pro-prostitution. »

En conséquence, la venue d’Emma Becker sur le campus constituait un « vrai danger », et méritait sa déprogrammation.

On pense aussi à François Hollande, qui a dû déprogrammer une nouvelle séance de dédicace à Toulouse car là encore, une multitude de militants politiques en colère estimait qu’il n’avait pas le droit de la tenir.

Ce florilège de comportements liberticides n’est hélas qu’un petit échantillon de ce qui est en train de se passer partout en France, dans les assemblées, les universités, les librairies ou encore les écoles.

Envie de Pénal

Il y a comme un appauvrissement général du langage politique commun en France. Pour exister médiatiquement, les groupes de pression et les factions idéologiques réclament de plus en plus de censure, et de moins en moins d’espaces de débat. Comme gagnés par la lassitude, ils n’argumentent plus, et se prétendent offensés quand le discours d’en face ne s’aligne pas complètement sur le leur. Se joue comme une compétition entre eux pour le contrôle de la parole publique et pour imposer leurs vues morales à la majorité, la plupart du temps grâce à l’intervention publique.

Paternalisme généralisé et ligues de vertu

Toutes ces tribus politiques et idéologiques qui se battent pour vous censurer le font au nom de la morale. La leur, pas la vôtre. Le Black Friday est une atteinte à la nouvelle morale écologique et anticapitaliste professée par la classe politique d’aujourd’hui. Peu importe que les trois quarts des Français considèrent que c’est une bonne chose, en particulier parmi les jeunes et les femmes selon un sondage BVA du 26 novembre 2019. Si le spectacle des attroupements dans les centres commerciaux ne vous plaisent pas, pourrait-on leur dire, n’y allez pas, et ne regardez pas les vidéos sur youtube qui sélectionnent les passages les plus gênants.

Emma Becker s’est écartée de la ligne morale du parti féministe officiel, qui estime que la prostitution doit être abolie, et non normalisée. Ça devrait pouvoir se discuter rationnellement, mais non, pour certains, il n’y a aucune discussion possible, il faut faire taire les déviants. Peu importe si les prostituées elles-mêmes sont majeures et savent très bien ce qu’elles font. Pour certains féministes, elles ne sont pas moralement majeures, et doivent être mises sous tutelle moralo-étatique.

François Hollande devait se taire face à l’émotion, nécessairement juste et morale puisque réagissant à la « précarité étudiante », des manifestants l’ont empêché de parler à Lille.

Pour une partie de nos concitoyens, leur supériorité morale leur donne le droit d’interdire toute explication morale concurrente.

Le mauvais exemple de l’État

Comment en sommes-nous arrivés là ?

Les explications sont multiples, mais l’une saute aux yeux de tout observateur de la politique française de ces dernières décennies : gouvernants et gouvernés se sont entendus pour donner à l’État un rôle d’instituteur moral. L’État français ne prétend pas seulement assurer la sécurité, l’éducation et la redistribution des richesses (avec le succès qu’on lui connaît).

Il se veut aussi le gendarme moral qui contrôle la liberté d’expression, interdit les comportements jugés déviants à grands coups de taxes comportementales, de législation restrictive sur l’enseignement libre et de campagnes de vivre-ensemble.

C’est donc l’État qui montre l’exemple : il autorise ou interdit en fonction des préférences de ses clientèles, et nous voyons aujourd’hui qu’une partie de ses administrés se comporte comme lui. Au lieu de fabriquer des citoyens autonomes, il crée des tyranneaux assoiffés de domination.

Comment faire pour s’écouter de nouveau ? Comment desserrer l’étau qui condamne à terme la liberté d’expression à n’être plus qu’un vague souvenir dans notre pays ? La première étape passe sans doute par l’abandon de cette culture -trop- commune du paternalisme moral encouragée par l’étatisme omniprésent.

 

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