Et si OUI.SNCF disait enfin NON à ses syndicats ?

Photo by Moiz K. Malik on Unsplash — Moiz K. Malik,

Et si la SNCF qui lance des OUI retentissants en direction de ses clients pour « libérer leurs envies de voyage » se décidait enfin à dire NON à ses syndicats perpétuellement en grève ?

Par Nathalie MP.

La grande mobilisation syndicale à durée illimitée lancée contre la réforme des retraites1 par les syndicats de la SNCF et de la RATP et plus largement par les usual suspects qu’on retrouve toujours dans ce type de coup de force – CGT, UNSA, FSU, FO, Solidaires… et même les Gilets jaunes pour la première fois de leur courte histoirece sera à partir du jeudi 5 décembre prochain.

Mais à la SNCF, la culture de la grève, du débrayage sauvage et du droit de retrait intempestif est si développée que le trafic ferroviaire est continûment perturbé depuis plus d’un mois déjà. Halte à la casse sociale ! hurlent nos cheminots. Petit problème cependant, la Cour des comptes vient de rendre son rapport sur La gestion des ressources humaines de la SNCF et le son de cloche y est assez différent…

Depuis 1947, pas une année ne s’est écoulée sans que les cheminots n’aient eu une revendication ou une autre à faire valoir, un statut à protéger bec et ongles et une petite ou une grande grève à organiser dans la foulée, ainsi que le montre très clairement le schéma ci-dessous réalisé par Ouest-France à partir des données SNCF – sachant que les effectifs sont passés de 460 000 agents en 1947 à 145 000 actuellement :

Toute tentative d’évolution du statut de l’entreprise ou des cheminots ainsi que toute tentative de réforme du régime spécial de retraites maison a donné lieu à sa grande grève nationale.

Ainsi s’égrènent des dates – 1968, 1986, 1995, 2010, 2018 – qui ont marqué la vie et l’imaginaire de Français régulièrement pris en otage par des cheminots qui prétendent, encore ces derniers jours, agir non pas contre les voyageurs mais pour eux !

« Nous avons honte de voir comment la SNCF joue avec la sécurité ou encore le confort des voyageurs, pour des questions de flexibilité et de rentabilité. » (Communiqué des Grévistes du Technicentre de Châtillon, 27 octobre 2019)

L’année 2019 n’apparait pas encore dans le schéma, mais l’on sait d’ores et déjà que de ce point de vue, elle ne dérogera pas aux bonnes vieilles habitudes. Rien que depuis un mois, ce sont débrayages sur débrayages un peu partout en France.

Suite à un accident survenu à un passage à niveau des Ardennes le 16 octobre dernier entre un TER sans contrôleur et un convoi exceptionnel – accident à la suite duquel le conducteur, légèrement blessé, a dû sécuriser la voie lui-même – les cheminots ont exercé immédiatement leur droit de retrait sans préavis, provoquant une belle pagaille dans le trafic, juste au moment des départs pour les vacances de Toussaint.

Excellente affaire, parfois, que ce droit de retrait. Il autorise tout salarié à quitter son poste en urgence s’il se considère face à un « danger grave et imminent ». Pas de préavis à déposer 48 heures à l’avance comme pour une grève et, surtout, pas de retenue sur salaire. Mais peut-on dire sérieusement que « la situation de travail » de tous les cheminots qui ont débrayé à cette occasion dans toute la France « présentait un danger grave et imminent pour [leur] vie ou [leur] santé » ainsi que le stipule le Code du travail ? C’est douteux.

Tant le Premier ministre Édouard Philippe que le président de la SNCF Guillaume Pepy ont dénoncé un abus de droit et se sont refusés à payer des journées de grève « illégitimes et illégales », ce en quoi je ne peux que leur donner raison.

Quelques jours plus tard, le paiement des jours de grève s’est retrouvé au cœur du conflit qui oppose les cheminots du Centre de maintenance des rames TGV Atlantique de Châtillon (Hauts-de-Seine) à leur direction.

Cette dernière souhaitait mettre fin à un accord local vieux d’une vingtaine d’années qui accordait 12 jours de repos compensatoire supplémentaires aux cheminots de Châtillon par rapport à ce qui se pratique habituellement à la SNCF. En échange, elle proposait de réaménager le nombre de nuits et de week-ends travaillés.

La situation s’est soudain embrasée lorsque les 200 cheminots concernés ont cessé le travail sans préavis le 21 octobre, entraînant automatiquement une réduction du trafic à trois TGV sur dix sur l’axe Atlantique.

La direction est revenue sur son projet peu de temps après, mais les salariés ont alors demandé une prime de 3000 euros, la garantie de ne pas encourir de sanctions disciplinaires et le paiement des jours de grève malgré l’absence de préavis. Le tout selon un raisonnement rapporté par un délégué Sud-Rail de Paris Nord que je vous laisse apprécier :

« On travaillait, on ne demandait rien, vous avez dénoncé cet accord (les 12 jours supplémentaires) donc vous êtes responsables du fait que nous arrêtions de travailler. Et c’est vous qui allez payer. »

Un raisonnement qui, à nouveau, n’a convaincu ni Guillaume Pepy ni le gouvernement.

Début novembre, le conflit s’est étendu à d’autres centres techniques, notamment sur l’axe Nord Europe également perturbé. Les TGV qui circulaient habituellement avec deux rames n’en mettaient plus qu’une seule à disposition des voyageurs faute de disposer d’assez de matériel révisé pour assurer le service normal. D’où engorgement du trafic et difficulté à obtenir une place aux horaires de pointe.

En prévision de la grève du 5 décembre, les syndicats de la SNCF font évidemment monter la pression. Ils promettent une amplification de l’embrasement social tant en raison de la réforme des retraites que de la réforme plus spécifique de la SNCF, laquelle met fin au recrutement au statut de cheminot et ouvre le transport ferroviaire à la concurrence.

Sur ces entrefaites, voici que la Cour des comptes arrive (lundi 18 novembre dernier) avec son rapport spécialement consacré à la gestion des ressources humaines à la SNCF depuis 2012. Sera-t-il lu ? Pèsera-t-il dans la balance ? Si l’on se fie au sort habituellement réservé à ce type de décryptage, on peut en douter. Pourtant, il est clairement accablant.

Verbatim :

« La rigidité de l’organisation du travail, l’inadaptation des règles à certains métiers et certaines activités et le sous-emploi de certains personnels conduisent à des pertes de moyens importants. À cela s’ajoutent des accords et usages locaux qui […] aggravent les problèmes de productivité du travail. Le Groupe public ferroviaire (GPF) souffre également d’une trop faible polyvalence des salariés […] »

« Le GPF a multiplié ces dernières années des accords sociaux très favorables aux personnels mais peu favorables à la productivité : compte épargne temps, temps incomplets, forfait jours. À l’effet de ceux-ci s’ajoutent des déperditions de moyens liées à un fort taux d’absentéisme dans certaines activités et à l’accroissement des personnels indisponibles. »

Tout le rapport continue sur ce ton : le système de rémunération est trop fondé sur l’ancienneté et pas assez sur le mérite, l’évolution de la masse salariale n’est pas maîtrisée, les cotisations sociales patronales dérapent, le dialogue social a perdu en efficacité et tend à détourner l’encadrement, perpétuellement sollicité par des demandes des représentants du personnel, de ses missions opérationnelles.

Paradoxalement, relève la Cour des comptes :

« Le temps consacré à ce dialogue social n’a pas abouti à réduire le degré élevé de conflictualité au sein du groupe. »

C’est le moins qu’on puisse dire, et cette fin d’année 2019 le confirme une fois de plus sans ambiguïté aucune.

Quelle déconnexion entre le récit syndical calibré sur une désespérante vision à la Zola et la mesquine réalité décrite sans poésie inutile par la Cour des comptes !

Une réalité faite de passe-droits et de petits privilèges accumulés au fil du temps dans un « dialogue social » qui n’a de « dialogue » que le nom et qui n’est en fait qu’un chantage permanent dans lequel les voyageurs sont systématiquement pris en otage par ce qui est censé être un « service public » – et normalement, quand on est un CGTiste ou un SUDiste qui se respecte, on pense que « service public » signifie ce qui se fait de mieux au monde (mais les touristes du monde entier savent à quoi s’en tenir).

On se prend alors à rêver de dialogues nettement plus brefs.

Et si la SNCF, qui lance des « OUI » retentissants en direction de ses clients pour « libérer leurs envies de voyage », se décidait enfin à dire « NON » à ses syndicats perpétuellement insatisfaits, voire impossibles à satisfaire par construction politique, et toujours décidés à pousser leur avantage au péril même de la survie de leur entreprise, aux frais très élevés des contribuables et au détriment des voyageurs ? – qui, rappelons-le, sont dorénavant priés de prendre le train pour sauver la planète.

Sur le web

  1. J’ai mes raisons libérales de penser que la réforme des retraites est une mauvaise réforme, mais ce ne sont évidemment pas celles de la CGT et consorts.
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