Pister son enfant avec une appli, une fausse bonne idée

La sensation qu’on respecte sa vie privée est une composante essentielle de la confiance de l’enfant. Le pister systématiquement n’est pas une bonne idée.

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Pister son enfant avec une appli, une fausse bonne idée

Publié le 10 novembre 2019
- A +

Par Joel Michael Reynolds1.
Un article de The Conversation

L’utilisation de technologies de surveillance et de suivi personnel a considérablement progressé au cours de la dernière décennie. Aujourd’hui, on trouve sur le marché des applications pour évaluer son activité physique, son état de santé, des séances de méditation de pleine conscience, son sommeil, ses habitudes alimentaires et même sa vie sexuelle.

Les problèmes les plus délicats qui peuvent se poser viennent des applications conçues pour pister d’autres personnes, par exemple celles qui permettent à des parents de suivre leurs enfants. Il existe aujourd’hui des applis spécifiques pour les parents qui veulent surveiller la position GPS de leurs enfants, savoir qui ils appellent, à qui ils envoient des textos, quelles applications ils utilisent, ce qu’ils regardent en ligne et quels sont les numéros enregistrés dans leurs contacts.

En tant que bioéthicien, spécialiste des nouvelles technologies, je crains qu’avec de telles applications, la prudence inhérente au rôle de parent ne vire à la surveillance. Voici pourquoi.

Les enjeux commerciaux des applis

La première raison tient aux inquiétudes qu’on peut ressentir par rapport aux technologies elles-mêmes.

Les applis de suivi ne sont pas conçues initialement pour assurer la sécurité des enfants ni pour aider les parents dans leur rôle. Leur but essentiel est de générer des profits en collectant une foule d’informations qui seront monnayées à d’autres entreprises.

Selon un rapport publié en 2017 par une firme de recherche en marketing, les technologies d’autosurveillance dédiées à la santé devraient à elles seules atteindre des recettes de 71,9 billions de dollars en 2022. En ce qui concerne l’argent récolté, la part du lion ne tient pas au téléphone même mais aux données produites par son utilisateur. Pour obtenir le plus de données possible, ces applications investissent beaucoup, à l’aide de notifications et d’autres techniques, pour inciter les utilisateurs à rester connectés en permanence.

Ces données sont ensuite vendues à d’autres compagnies – y compris à des agences de publicité ou à des instituts de communication politique. Le but premier de ces appareils n’est pas de veiller au bien-être des gens mais de tirer de l’argent de leurs données personnelles.

En surveillant leurs enfants ainsi, les parents aident les entreprises à maximiser leurs profits. Et s’il arrivait que des informations sortent de l’anonymat et tombent entre de mauvaises mains, cela pourrait mettre l’enfant concerné en danger.

Des risques de fuite de données privées

Il existe aussi des risques significatifs en matière de protection de la vie privée.

Selon une étude publiée en 2014 par la société de sécurité Symantec, même les équipements qui ne sont apparemment pas repérables en ligne peuvent en fait être tracés hors connexion, vu l’insuffisance des fonctions de confidentialité.

La même année, une étude menée par des informaticiens de l’Université de l’Illinois à Urbana-Champaign a montré que nombreuses applications Android pour la santé envoient par exemple des informations non cryptées sur Internet. Presque toutes ces applications vous géolocalisent. Des chercheurs du MIT et de l’Université catholique de Louvain ont révélé qu’il suffisait de quatre positions pour identifier 95 % des individus, rendant vaine toute promesse d’anonymat.

Les informations relatives à la situation des individus peuvent en dire beaucoup sur leur vie. Dans le cas d’enfants, ces données de suivi pourraient être aisément utilisées par d’autres personnes que leurs parents.

Briser la confiance

Un autre motif de préoccupation tient au risque de briser la confiance établie.

Les chercheurs en sciences sociales ont pointé l’importance de la confiance dans les liens entre proches, y compris pour de saines relations entre parents et enfants. Celle-ci est nécessaire au développement de l’engagement et au sentiment de sécurité. La sensation qu’on respecte sa vie privée est une composante essentielle de cette confiance pour l’enfant.

Une étude sortie en 2019 a montré que la surveillance d’un enfant peut miner sa confiance et son attachement. Dans les faits, cela peut devenir contre-productif au point de le pousser sur la voie de la rébellion.

À mon avis, ce risque est bien plus sérieux que les dangers potentiels ayant incité les parents à initier une telle surveillance.

Quelques exceptions

Même si je pense qu’il est en général contraire à l’éthique de suivre son enfant de cette manière, cela peut se justifier dans certains cas.

Si un parent a de bonnes raisons de suspecter que son enfant est suicidaire, investi dans un extrémisme violent ou engagé dans d’autres activités qui menacent sa vie ou celle des autres, le meilleur mode d’action peut impliquer une rupture de la confiance, un empiétement sur sa vie privée et une surveillance.

Mais il s’agit d’exceptions, pas de la règle. Réfléchissez à deux fois avant de suivre vos enfants à la trace.

Sur le web-Article publié sous licence Creative Commons

  1. Assistant Professor of Philosophy, University of Massachusetts Lowell.
Voir les commentaires (14)

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  • Se mefier du progres semble le sport favori de nos « intellectuels » mal dans leur peau….et si les infos tombaient entre de mauvaises mains ..les mauvaises mains ont exitees bien avant la technologie ,d’ailleurs la technologie permet…de les pister …..egalite , balle au centre.

    • Oui, il est certain que ces applications sont à double tranchant : un service au client et un minage d’informations à raffiner et à revendre.
      N’étant pas un gros utilisateur de gadgets numériques et étant père de deux ados longtemps tenus à distance respectueuse des gadgets numériques, je découvre le besoin malgré tout de les ouvrir à ces usages et d’éviter les addictions numériques. Ces outils ont une véritable utilité en la matière et il est critique de ne pas laisser l’addiction s’installer trop longtemps. Fait récent intéressant qui démontre que cela correspond à une vraie demande : on sait que les cadres des Gafas sont très prudents sur l’accès numérique de leurs rejetons ; la toute nouvelle version de MacOS (OS Catalina) intègre toutes ces fonctions de suivi et de gestion du temps par site ou application. Cela veut bien dire que c’est une vraie demande des clients d’Apple qui sont plutôt parmi les CSP+.

      Maintenant en ce qui concerne le business du data-mining-refining c’est au consommateurs de se grouper (par fédération internationale d’associations de consommateurs par exemple) pour exiger une partie des restitutions économiques syndiquées de la valeur que les Gafas tirent de ces données une fois raffinées. Oui, si quelqu’un vient glaner du bois ou des champignons chez moi je vais lui demander des comptes. Il en est de même de nos données. Les Gafas ont profité de notre ignorance et de notre naïveté au début de leur existence, ce qui a facilité l’émergence de leur modèle économique. Maintenant que l’on sait, il en va de notre responsabilité de défendre notre bien et de demander collectivement des comptes. Cela donnera probablement une immense class action dans un futur assez proche.
      Pour ce qui est de l’adaptation des Gafas, ils devront offrir le choix : gratuité de service et partage de la valeur des données, ou service payant avec exemption de minage des données personnelles.

      • Betises que tout cela , c’est un enfer de fonctionner sans cookies , le cookies t’evitent de subir les attaques publicitaires inutiles , qu’un site conserve tes habitudes est un plus ..la vie privée n’existe pas dans un societe et ce bien avant la technologie !

        • @ Reactitude
          Merci pour la bêtise…
          Les meta-moteurs de recherche existent et gagnent à être utilisés.
          Au fait c’est quoi une attaque publicitaire utile?
          Pour moi une attaque publicitaire est une information non sollicitée visant à infléchir ma perception des offres du marché au détriment des informations fournies par les consommateurs eux-mêmes. C’est une perversion des informations sur les offres disponibles du marché. Cet effort de l’annonceur est une distorsion inéquitable de sa concurrence. Elle est une pollution et doit être traitée comme telle.
          Si en tant que consommateur je suis une vache à lait, on doit me payer mon lait.

          • Désolé pour la betise ….
            La pub est indispensable dans une societe de consommation ..perso , j’adore le lundi ,c’est le jour où le facteur distribue la pub de proximitee…quand tu t’interesse au jardiage par exemple que les site te balancent des pubs sur le jardinage n’est pas un soucis par contre sur les montres alors que tu detestes les montres ,ca enerve… Voila pourquoi je dis que ton propos est une betise…pour moi .
            La pub est un element essentiel a la vie actuelle et c’est grace a elle que les echanges se produisent et qu’on n’a jamais créé autant de richesse que maintenant !

      • Que les consommateurs se regroupent pour exiger un retour d’une partie des « bénéfices » que les GAFAs tirent de ces données ne ferait que renforcer le modèle. Il me paraîtrait bien plus utile que les consommateurs se regroupent pour exiger l’alternative entre payer en données perso ou payer en cash avec la garantie qu’alors ces données ne seront pas collectées. Techniquement, ça doit pouvoir se mettre en place.

        • « ne ferait que renforcer le modèle »… je ne vois pas comment le modèle pourrait être encore renforcé par rapport à la situation actuelle.
          Vu la marge bénéficiaire de Google d’aujourd’hui, cela veut simplement dire qu’il y a de la place pour une concurrence qui rémunérerait en retour les internautes contributeurs et feraient payer ceux qui veulent conserver leurs données de navigation.
          De même, il est possible de faire un modèle sans pub payant et avec pub gratuit sur plein de services, alors pourquoi pas sur un navigateur ou un moteur de recherche.

          • Rémunérer les contributeurs est en pratique impossible, comment garantiraient-ils que leur contribution n’est pas un fake destiné à récupérer la rémunération ?

            • Les techniques d’authentification comme les Captcha fonctionnent très bien pour cela. Et si aucun fournisseur web ne le propose, qu’est-ce qui interdit des consommateurs de se regrouper comme chez ‘C’est Qui Le Patron’ pour se poser en maître d’ouvrage des applications que les consommateurs souhaitent vraiment et les demander à l’industrie de tout le poids de leur demande collective.
              Je pense que nombre de hackers très actifs dans le monde de l’open source seraient très heureux de collaborer à de telles réalisations d’alternatives.

  • La règle, l’exception. L’exception, la règle.
    L’auteur fait dans l’enmêmetempisme.

  • Tout à fait d’accord sur la nécessité de montrer à ses enfants qu’on leur fait confiance. Cela dit, pas besoin de nouvelles technologies pour trouver des idées de flicage idiotes. Déjà, j’ai été agacée de découvrir, quand ils sont entrés au Collège, que pour en sortir, ils devaient montrer leur cahier de liaison à un surveillant en faction à la sortie. Je me suis amusée à tricher, du temps du collège, à sortir alors que j’avais encore cours, parfois simplement pour aller acheter un goûter ou pour braver l’interdit. Quel dommage de ne pas laisser les ados jouer avec ces petits interdits au risque qu’ils en tentent de plus sérieux. Valérie Pécresse, elle, voulait imposer des tests salivaires à l’ensemble des Lycéens afin de vérifier qu’ils ne se droguaient pas !

    • Le collège est responsable s’ils ont un accident dehors alors qu’ils doivent être dedans, d’une part. D’autre part le niveau de liberté et donc de responsabilité progresse avec la maturité. La sortie libre est possible à partir du lycée, c’est une question d’âge.

  • Pourquoi faut-il passer à l’extrême ? Le GPS est utile, mais pas les détails des communications par exemple. Ceci dit, pour ceux qui critiquent cela, faites un petit tour plus approfondi sur google, et vous verrez l’historique de tous vos déplacements depuis des années…. alors autant que ça serve à rassurer les parents.

  • Faut vraiment vivre loin, très loin des enfants pour s’imaginer qu’ils seraient capables seuls de gérer convenablement leur vie en ligne. Quand l’auteur aura eu une de ses filles harcelée comme l’une de mes nièces l’a été (à 12-13 ans), juste parce qu’à l’origine elle souhaitait faire comme toutes ses copines (Snapchat), il comprendra l’intérêt qu’il aurait eu de garder un œil sur ce qu’elle faisait sur les réseaux sociaux, histoire de pouvoir en parler avec elle avant que la gamine se retrouve à avoir des pulsions suicidaires…

    En prime, comme le dit très RaphSud, s’imaginer qu’on aurait besoin d’une application quelconque pour se faire « fliquer » est savoureux pour toute personne ayant reçu des pubs pour un certain type de produits juste après avoir été faire un tour dans un magasin vendant justement ces produits. Hormis si vous utilisez une ROM custom sur votre téléphone (ou un Linux customisé mode parano couplé à un VPN pour votre ordinateur), vous êtes de toutes façons de base fliqué en continu, c’est bien pour cela que vous avez autant de services « gratuits »

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