L’appauvrissement du langage ne permet plus de critiquer avec finesse

Quand le langage s’appauvrit, il n’est plus possible d’exprimer une critique autrement qu’en simplifiant à l’extrême. Différence entre une parole décomplexée et un propos ordurier.

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L’appauvrissement du langage ne permet plus de critiquer avec finesse

Publié le 28 octobre 2019
- A +

Par Philippe Bilger.

Je ne peux pas laisser échapper cette occasion manquée qui me permet à nouveau de questionner la liberté de penser et la qualité du langage.

Que ce soit à la télévision ou sur les réseaux sociaux.

D’abord, il est clair pour moi que la parole décomplexée n’est pas une parole pénalement répréhensible. Je sais bien que compte tenu de ce qu’est le droit de la presse et de son infinie souplesse et ductilité, on peut s’interroger, quand on parle ou que l’on écrit, sur le caractère répréhensible ou non de ce qu’on a déclaré. Il n’empêche que dans la plupart des cas le doute n’est guère possible. Par exemple, si on traite quelqu’un de « salaud » dans une confrontation, la conscience de proférer une insulte est indiscutable.

Pourtant tout n’est pas aussi simple. Car, s’il convient de fuir le délit, la parole décomplexée a encore droit de cité car sans elle la tiédeur, l’absence d’invention, le conformisme se coulant dans les pensées toute faites, aux antipodes du défi et de la provocation consubstantiels à toute intelligence assurée de son expression, seraient dominants et rendraient la plupart des affrontements médiatiques parfaitement insipides, vides de sens. Pour se communiquer des banalités il n’est pas nécessaire de se rencontrer ou de tweeter.

Il y a donc une voie entre une parole juridiquement blâmable – en général elle globalise ce qui devrait demeurer singulier – et un verbe pourtant libre parce que libéré. Parce qu’il n’a pas eu peur de se libérer.

Comme exemple, je souhaiterais faire un sort à l’argumentation et aux positions d’Ivan Rioufol à l’écrit comme à l’oral. On ne les a jamais suspectées d’être molles ou faiblement conservatrices. Et ce journaliste n’a jamais fui l’ardente obligation de proférer sa vérité, aussi dérangeante qu’elle puisse apparaître. Mais sa parfaite maîtrise de la langue française lui a toujours permis d’user d’une forme qui ne rendait jamais son fond passible de la police de la pensée et/ou du couperet judiciaire.

Comment alors ne pas mettre en cause la médiocrité et la pauvreté du langage et du vocabulaire actuels qui non seulement sont incapables de transmettre une idée ou un développement complexe quand ils existent, mais, plus gravement, rejaillissent sur l’esprit de ceux qui écrivent ou parlent en simplifiant à l’extrême leurs dires, en les dégradant de manière tellement sommaire qu’ils frôlent la vulgarité, la grossièreté, voire l’insulte et ne relèvent plus d’une parole décomplexée mais d’un propos indécent, voire ordurier.

Pour résumer, l’aspiration à une pensée complexe dispose de moins en moins du secours d’un langage adapté. Et celui-ci réduit à presque rien ne donne plus à qui pourrait en avoir envie la chance d’une réflexion plus fine que péremptoire, plus vigoureuse qu’odieuse, plus ouverte que rétractée.

Il est même inutile de s’appesantir sur le tragique délitement de la culture générale qui prive de substance les propos télévisuels ou sur les réseaux sociaux ou, pire, sur une minorité de malfaisants qui se servent des outils si positifs de notre modernité pour extérioriser une envie exclusive d’hostilité personnelle et de crudité de l’expression.

Contre eux on ne pourra jamais rien tenter car leur nature est leur problème.

Bien sûr qu’une parole décomplexée est possible, plus même, nécessaire.

Mais il y faut une passion de la liberté, de la vérité, de l’écoute et de la contradiction, un respect fervent du langage et de ses richesses.

Une envie d’être soi par le meilleur et non par le pire.

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  • parfois, ce sont des gens qui maîtrisent très bien le langage qui rendent le discours volontairement incompréhensible.
    Ils ne souhaitent surtout pas être compris tant que d’autres conservent l’illusion que ce qu’ils disent est VRAI mais non accessible.

    On peut rappeler les articles scientifiques délibérément vides de sens et absurdes que certains auteurs ont réussi à faire publier.

    Le problème n’est pas du coté des moins éduques mais plutôt des éduqués non critiques qui reprennent à leur compte quelque assertion provenant d’une personne faisant « autorité ».
    or l’autorité intellectuelle n’existe pas..le juge est la logique.

    il se passe d’ailleurs deux choses bizarres, d’une part nous avons des foules qui défilent en disant « il faut croire les scientifiques », d’autre part , nous avons un mouvement qui commence à mettre en cause la supériorité du raisonnement logique et sa capacité à déterminer une vérité objective.

    le monde académique a commencé un pourrissement.

    • « parfois, ce sont des gens qui maîtrisent très bien le langage qui rendent le discours volontairement incompréhensible. »
      Je pense qu’il y a deux types de langages qui peuvent facilement être confondus par l’homme de la rue et qui pourtant, sont complètement antagonistes.
      – D’un côté, le langage technique. Il est notamment utilisé par les sciences dures ou mathématisées (physique, maths, chimie, économie, …) mais également par une branche de la philosophie qu’on appelle la philosophie analytique. Il peut paraitre obscur au néophyte mais il apporte au contraire clarté et précision à ceux qui font l’effort de le maitriser. Sa vocation est justement de réduire l’ambiguïté.
      – De l’autre côté, le « bullshit ». Il prend souvent les apparences du langage technique, mais les mots sont utilisés sans se soucier de leur signification précise, souvent de manière analogique, dans un but de mystification. Un apprentissage ne permet pas de rendre clair le propos : plus on l’étudie au contraire, plus on se rend compte qu’il manque de sens ou que son sens est ambigu. On retrouve ce langage notamment chez les philosophes « continentaux » et notamment les penseurs influencés par ce qu’on appelle le « postmodernisme », ceux qui remettent notamment en question la supériorité du raisonnement logique et sa capacité à déterminer la vérité objective. (Voir le libre de Sokal et Bricmont, Imposture intellectuelle, dont le titre anglais me parait plus évocateur : Fashionable Nonsens)

      • Ok pour le langage technique entre spécialistes, mais pas en direction de Monsieur Toulemonde. Et c’est de cela dont il est question. Le propre des bons spécialistes c’est de vulgariser leur langage pour être compréhensible par tous en utilisant des « autrement dit » si nécessaire.
        Pour l’homme de la rue, on peut déjà s’interdire d’utiliser des adjectifs qui reflètent un jugement de valeur pour préférer des adjectifs « techniques ».

        • Je suis entrain de lire « Basic economics, A common sens Guide to the Economy », de Sowell, qui prend le parti pris que vous préconisez et qui est un régal à lire pour une personne comme moi qui n’a aucune formation en économie, tant il fait comprendre des aspects profonds de l’économie sans utiliser justement de langage trop technique, donc ce que vous dîtes me parle et me parait tout à fait pertinent.
          Je pense néanmoins qu’il doit y avoir de tout, et que la vocation d’une œuvre de vulgarisation est aussi d’amener Monsieur Toulemonde a acquérir des éléments de langage technique pour lui permettre l’aller plus loin s’il le souhaite. Car au bout d’un moment, le langage technique est aussi une économie de la pensée et sa maitrise peut être utile pour l’approfondissement d’un sujet.
          Mais vous avez tout à fait raison : le principal est d’adapter son langage en fonction des personnes à qui l’on s’adresse, dans le but de rendre son propos clair et intelligible.

        • Mais peut-être qu’aussi les gens de la rue, dont je suis, peuvent prendre un livre et l’ouvrir et ainsi se rendre autonome par la maitrise de la lecture (donner du sens à ce qu’on lit) qui construit une Pensée autodidactique celle qui précède l’act.

  • Tout cela est bel et bon, mais des associations ont été créées par les hommes de l’État pour faire ce que celui-ci n’a légalement pas le droit de faire : limiter la liberté la liberté d’expression. On les a donc fondées, puis subventionnées, puis dotées du privilège exorbitant d’ester en justice comme si elles étaient « partie à l’affaire » et avaient « intérêt à agir », et de se substituer à ceux qu’elles considèrent arbitrairement comme victimes de racisme, d’homophobie ou que sais-je encore (alors que beaucoup de ceux-ci n’ont rien demandé.) Et avec les petits Cauchon du syndicat du mur des c.., votre compte est bon !

  • Si le langage s’appauvrit sans doute qu’il reflète tout simplement l’appauvrissement du cerveau de celui qui l’utilise .je crois que le francais est malheureusement une langue qui detruit le cerveau , a interdire d’urgence.

  • Le langage est effectivement devenu très pauvre. On a l’impression, tous les jours, que la langue française compte très peu de mots ! La plupart des mots qui permettent de nuancer un propos ont disparu. Les mots à la mode doivent absolument être casés partout, surtout à la télé et hélas, se retrouvent donc dans la bouche des personnes manquant d’instruction ou souhaitant être à la mode ! Ainsi, un ministre doit « revoir sa copie » car « le compte n’y est pas ». Même Philippe Bilger se fait avoir, lorsqu’il écrit « elle globalise ce qui devrait demeurer singulier », au lieu de « elle généralise », car étendre le singulier à un groupe est faire une généralité.
    La télé est la 1ère responsable, car elle est écoutée dans tous les foyers, tous les jours (ou quasi, mais ceux qui ont décidé de ne pas avoir de télé chez eux sont aussi ceux qui s’expriment le mieux). Il faut dire aussi que nous sommes passés de « Apostrophes » à « Loft Story »… la qualité de français des invités de la plupart des plateaux télé est également consternante, mêlant anglicisme inadapté et mots-valises (si vous êtes opposés à la PMA pour toutes, alors vous êtes homophobe !).
    Reste heureusement des Zemmour, des Yves Calvi mais hélas, pas de relève. Les jeunes sont désespérément vides…
    Le danger de cette perte de vocabulaire est qu’il est impossible de réfléchir finement si on ne s’exprime pas finement. Un mot inconnu est un concept inconnu. Essayez de réfléchir à une situation sans « parler » dans votre tête. Essayez d’analyser vos émotions, vos ressentis, sans mettre de mot dessus : impossible. Lorsque les mots manquent pour exprimer une frustration, les poings prennent le relais et les coups pleuvent.
    La montée de la violence est inversement proportionnelle à la baisse du niveau de français. Et la montée de l’anglais/anglicisme aussi, qui permet de se sentir important en utilisant soit des mots stupides (non goal ne désigne pas le gardien) soit des locutions vides de sens (merci de votre support) ! Quant à la langue de bois, elle achève le processus et, un comble, vient de ceux qui sont censés enseigner, montrer l’exemple ! « donner du sens », « éducabilité » et autres débilité sur le mouvement horizontal en milieu aquatique… Ne parlons pas des magazines, avec leur « on se met tous au yoga » (je fais ce que je veux naméoo) ou des sites internet avec leurs « je me connecte » etc l’indicatif « Se connecter » existant de moins en moins ».
    Lu chez Cultura (petite affiche présentant l’avis d’un employé sur un livre) je l’ai prise en photo et partagée tellement j’ai fait des bonds : « Certains d’entre vous n’y croironS pas, d’autres ne voudronS pas y croire. Pourtant c’est bien vers ce nouveau monde que l’on se dirige et non SE ne sont pas que pour les générations futures »… au-delà des fautes aberrantes chez Cultura, que veut dire cette fin de phrase… ?
    CPEDéfinitivementF

    • En résumé, grâce à la télé on a remplacé le vocabulaire et la grammaire par des clins d’œil et des coups de poings.
      Triomphe du cerveau reptilien.

    • @RaphSud
      Bonjour,
      Vous parlez d’analyser des émotions, d’y mettre des mots dessus. Pour cela il faut du vocabulaire. Nombre d’élèves de 3ème ne connaissent que « heureux », « joie », « triste » pour exprimer des émotions.
      Quand j’étais lycéen, une étude disait que les « jeunes » des cités n’avaient que 400 mots de vocabulaire différents. Ce manque de vocabulaire s’est répandu en dehors des cités. Sans compter que les adolescents ne lisent plus et qu’ils n’ont pas la présence d’esprit ou de courage (tellement ça a l’air d’être une épreuve) d’ouvrir un dictionnaire pour chercher un mot dont le sens leur est inconnu. Ce n’est pas comme s’ils devaient produire des « analyses de texte ». Ils sont aussi fort peu capables de trouver des informations dans des documents.
      Le manuel de français utilisé dans mon établissement en comporte. Avec une professeur, nous nous sommes rendus compte que les élèves de 5ème ne savaient pas se servir d’un ordinateur, alors qu’ils en ont tous un à domicile.
      Les journalistes font des fautes d’orthographes à longueur d’articles. A l’heure du « combat pour l »égalité femme-homme » les accords de genre sont rares sur les plateaux télé par ceux qui sont des professionnels de l’expression orale.

  • La langue est la forme d’expression la plus aboutie.
    Malheureusement elle est devenue une manière d’impressionner l’adversaire, quand elle n’est pas juste un mode de pression…

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