L’appauvrissement du langage ne permet plus de critiquer avec finesse

Arguing Protestors by Arguing Protestors by Adam Cohn (CC BY-NC-ND 2.0) (CC BY-NC-ND 2.0) — Arguing Protestors by Adam Cohn (CC BY-NC-ND 2.0) , CC-BY

Quand le langage s’appauvrit, il n’est plus possible d’exprimer une critique autrement qu’en simplifiant à l’extrême. Différence entre une parole décomplexée et un propos ordurier.

Par Philippe Bilger.

Je ne peux pas laisser échapper cette occasion manquée qui me permet à nouveau de questionner la liberté de penser et la qualité du langage.

Que ce soit à la télévision ou sur les réseaux sociaux.

D’abord, il est clair pour moi que la parole décomplexée n’est pas une parole pénalement répréhensible. Je sais bien que compte tenu de ce qu’est le droit de la presse et de son infinie souplesse et ductilité, on peut s’interroger, quand on parle ou que l’on écrit, sur le caractère répréhensible ou non de ce qu’on a déclaré. Il n’empêche que dans la plupart des cas le doute n’est guère possible. Par exemple, si on traite quelqu’un de « salaud » dans une confrontation, la conscience de proférer une insulte est indiscutable.

Pourtant tout n’est pas aussi simple. Car, s’il convient de fuir le délit, la parole décomplexée a encore droit de cité car sans elle la tiédeur, l’absence d’invention, le conformisme se coulant dans les pensées toute faites, aux antipodes du défi et de la provocation consubstantiels à toute intelligence assurée de son expression, seraient dominants et rendraient la plupart des affrontements médiatiques parfaitement insipides, vides de sens. Pour se communiquer des banalités il n’est pas nécessaire de se rencontrer ou de tweeter.

Il y a donc une voie entre une parole juridiquement blâmable – en général elle globalise ce qui devrait demeurer singulier – et un verbe pourtant libre parce que libéré. Parce qu’il n’a pas eu peur de se libérer.

Comme exemple, je souhaiterais faire un sort à l’argumentation et aux positions d’Ivan Rioufol à l’écrit comme à l’oral. On ne les a jamais suspectées d’être molles ou faiblement conservatrices. Et ce journaliste n’a jamais fui l’ardente obligation de proférer sa vérité, aussi dérangeante qu’elle puisse apparaître. Mais sa parfaite maîtrise de la langue française lui a toujours permis d’user d’une forme qui ne rendait jamais son fond passible de la police de la pensée et/ou du couperet judiciaire.

Comment alors ne pas mettre en cause la médiocrité et la pauvreté du langage et du vocabulaire actuels qui non seulement sont incapables de transmettre une idée ou un développement complexe quand ils existent, mais, plus gravement, rejaillissent sur l’esprit de ceux qui écrivent ou parlent en simplifiant à l’extrême leurs dires, en les dégradant de manière tellement sommaire qu’ils frôlent la vulgarité, la grossièreté, voire l’insulte et ne relèvent plus d’une parole décomplexée mais d’un propos indécent, voire ordurier.

Pour résumer, l’aspiration à une pensée complexe dispose de moins en moins du secours d’un langage adapté. Et celui-ci réduit à presque rien ne donne plus à qui pourrait en avoir envie la chance d’une réflexion plus fine que péremptoire, plus vigoureuse qu’odieuse, plus ouverte que rétractée.

Il est même inutile de s’appesantir sur le tragique délitement de la culture générale qui prive de substance les propos télévisuels ou sur les réseaux sociaux ou, pire, sur une minorité de malfaisants qui se servent des outils si positifs de notre modernité pour extérioriser une envie exclusive d’hostilité personnelle et de crudité de l’expression.

Contre eux on ne pourra jamais rien tenter car leur nature est leur problème.

Bien sûr qu’une parole décomplexée est possible, plus même, nécessaire.

Mais il y faut une passion de la liberté, de la vérité, de l’écoute et de la contradiction, un respect fervent du langage et de ses richesses.

Une envie d’être soi par le meilleur et non par le pire.

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