Voile, PMA : ne laissons pas les politiques nous diviser pour mieux régner

Milf Rooftopping Fight By: darkday - CC BY 2.0

Il est stupéfiant de voir comment les plus farouches opposants au libéralisme justifient leurs prises de positions totalitaires au nom de la défense des libertés.

Par Olivier Maurice.

Ça y est. Comme régulièrement en France, les sujets de société sont revenus sur le devant de la scène. Comme orchestrés par une étrange coïncidence, PMA et voile, deux thèmes qui n’ont en commun que la déconcertante capacité à cliver furieusement l’opinion, se retrouvent en même temps à la Une des médias traditionnels et en tête de liste de ces espaces d’expressions soi-disant spontanées que sont les réseaux sociaux. Si tout le monde en parle, c’est que ça doit être fichtrement important !

Il est clair que pour environ la moitié de la population (les hommes), la maternité et la coiffure féminine sont des sujets qui la touche personnellement. Pour l’autre moitié (les femmes) dont entre 94 % et 88 % sont athées, agnostiques, chrétiennes, juives, bouddhistes ou autre et dont 82,7 % se déclarent hétérosexuelles exclusives, l’obligation morale ou sociale de porter un voile ou la décision d’avoir recours à la maternité assistée sont des problèmes cruciaux auxquels elles sont bien sûr confrontées tous les jours.

La bonne vieille habitude de l’empoignade sur la fraîcheur du poisson (habitude voire même tradition ancestrale si on en croit une certaine bande dessinée), fait partie du patrimoine français, de cette exception culturelle qui fait la fierté de nos concitoyens et les affaires des tenanciers de bistrot qui ont dû pour l’occasion refaire de toute urgence leurs stocks de petit blancs et d’apéritif anisé pour étancher la soif des débatteurs aussi intarissables que leurs argumentations.

Liberté, égalité, guerre de tranchée

Tout est parti d’un slogan en trois mots écrit sur les frontons des mairies et des écoles et en son temps sur les timbres, les pièces de monnaie et les billets de banque : liberté, égalité, fraternité. Dans une ambiance fraternelle et de franche camaraderie, chacun a le même droit de dire tout et n’importe quoi, d’insulter son voisin et surtout le droit de mettre tous les sujets et toutes les opinions au même niveau.

La règle de la majorité décidera. On discute d’abord. On dit tout, n’importe quoi et son contraire, et le moment venu, sortira du chapeau une belle loi (une de plus) qui réglera le problème une fois pour toutes, puisqu’elle sera issue de la sainte synthèse et du consensus béni. Ainsi va la démocratie et ainsi va la République !

Après avoir ainsi discrédité radicalement ma légitimité à parler de choses auxquelles je ne serai jamais confronté personnellement (sauf erreur de ma part sur la réalité de la réincarnation et sauf progrès fulgurants du transhumanisme), et par la même occasion après avoir débouté une très large majorité, voire la quasi-totalité de ceux qui liront ces lignes de leur capacité à s’exprimer sur un sujet qui ne les concerne pas plus que moi, on peut se demander ce qui pourrait bien alors valoir tout ce discours… à part un étrange sentiment qu’il y a quand même deux grands perdants dans toute cette foire d’empoigne : la liberté (et par-dessus tout l’idée que l’on se fait de celle-ci) et les rares personnes encore disposées à en faire la promotion et l’exégèse.

Parce que derrière la liberté d’avoir son avis sur tout et de dire tout ce qui nous passe par la tête, se cache quand même une sérieuse petite manie de vouloir imposer aux autres ses propres jugements et ses opinions…

Cela vaut d’ailleurs pour les uns comme pour les autres. Cela vaut autant pour ceux qui veulent interdire et réglementer par la loi le port du voile, les techniques de procréation et la filiation légale que pour ceux qui veulent absolument que la loi reconnaisse et codifie ces pratiques.

Cela vaut autant pour ceux qui sont dans une tranchée que pour ceux qui sont dans celle d’en face.

Victimes collatérales

Quelle que soit la tournure que prendront les débats, quel que soit le résultat des invectives, dans les deux cas, le résultat sera le même : la loi aura figé la société et aura définitivement élu des perdants et des gagnants.

Elle n’aura absolument rien réglé dans les faits, comme toutes les lois sociétales dont le politiquement correct fait la constante apologie. La loi sur le mariage entre personnes du même sexe a fait un flop monumental (en cinq ans 40 000 couples homosexuels se sont mariés), la loi bioéthique n’a pas empêché l’horrible histoire de Vincent Lambert. Il n’y a jamais eu autant d’histoires de voile que depuis qu’on a commencé à voter des lois pour le réglementer. Les lois sur l’avortement et la contraception n’ont absolument rien réglé de la détresse des grossesses non désirées (estimées à un tiers des grossesses en France) etc.

Tout au plus ces lois ont permis dans certain cas d’éviter la double peine : la peine légale en plus de la douleur d’avoir à affronter de telles situations. C’est déjà cela, mais tout cela est très, très loin des arguments avancés à la fois par les partisans et par les opposants lors des débats.

Par contre, un résultat est quant à lui tout à fait indiscutable : celui de fissurer encore plus la société et de donner aux extrémistes de tout bord une formidable tribune à leurs théories et une formidable occasion de se victimiser, de s’indigner et de répéter en boucle leur discours liberticide.

Légiférer et s’en laver les mains

Légaliser ou réglementer en se lavant les mains, (et en taxant et en subventionnant au passage) ne règle aucun problème. Une PMA, un avortement, la fin de vie ou le port du voile, c’est avant tout un problème de conscience personnelle terrible à affronter et derrière lequel se cache toute une multitude de drames humains. Ce n’est ni un problème de remboursement par la Sécurité sociale, ni un problème de morale républicaine.

L’État aura beau déterminer ce qui est bien ou mal, en définitive, c’est toujours la conscience des individus qui est la première concernée et la première impactée.

Comment par un texte juridique faire la différence entre une jeune fille qui subit une forte pression sociale lui imposant le voile, d’une autre qui veut simplement suivre sa foi ? Comment trancher entre mimétisme et provocation ? Entre conviction et manipulation ? Comment peser dans des termes juridiques le drame pouvant exister autour d’une maternité ou une paternité, que celle-ci soit non désirée ou à l’inverse désirée et impossible ?

Peut-on réellement croire que le législateur et les électeurs auxquels on demande leur avis, et qui pour la grande majorité ne se retrouveront jamais dans une telle situation, sont plus à même que les individus directement concernés pour répondre à ces questions ?

On peut même se demander si l’impérieux besoin de légiférer répond réellement à l’exigence de la situation ou s’il ne fait que couver le secret espoir de mettre sous le tapis des problèmes auquel personne, absolument personne ne veut être un jour confronté personnellement en tant que parent, frère, sœur ou ami proche…

Non seulement ces récurrentes empoignades aboutissent toujours à une réglementation pointilleuse et une pseudo-liberté sous surveillance et alimentée à grand renfort de fonds publics (deux résultats qui ne font qu’augmenter le périmètre de l’État dans la régulation de nos vies et nos comportements), mais elles discréditent toujours davantage la notion de liberté qui figure pourtant en tête du fameux slogan en trois mots.

L’argument « liberté »

Il est d’ailleurs incroyable de constater comment les plus fervents défenseurs de la « liberté de s’habiller comme on veut » sont par ailleurs également les plus fervents adversaires du libéralisme et comment les opposants aux vêtements à consonance religieuse basent leur discours sur la conservation des valeurs fondamentales de notre pays, au premier rang desquelles cette fameuse liberté.

On peut considérer le libéralisme comme une philosophie politique ou comme une philosophie du droit, ce sont les déclinaisons pratiques des réflexions sur la liberté et de la part de celle-ci dans la société. Mais le libéralisme est avant tout une philosophie sociale, une réflexion sur le rapport entre les individus, sur le rapport entre l’individu et le pouvoir, sur les contraintes qu’exerce la vie en société.

En idéalisant le concept de liberté, en le manipulant comme un sujet théorique, comme un axiome ou comme un dogme, on en vient à perdre son sens même : la liberté n’admet aucun maître, que ce soit un tyran sur son trône ou un raisonnement, même le plus juste et le plus élaboré du monde, qui viendrait figer la définition du mot et établir à jamais sa signification.

La liberté, ce n’est pas le droit juridique décrit en détails dans des immenses rayonnages de codes légaux et de règlements en tout genre de faire tout ce qui aura été décidé doctement comme ne nuisant pas à autrui et dont la description aura été soigneusement documentée et étudiée jusque dans les moindres détails.

La liberté, ce n’est ni une usine à gaz de règlements, ni une avalanche d’interdictions pour les autres afin de garantir à soi-même le droit de faire n’importe quoi.

La liberté, ce n’est surtout pas un argument marketing pour vendre des théories liberticides. Que certains utilisent sans vergogne l’argument de la liberté pour légitimer l’interdiction faite à certains ou l’obligation faite à d’autres est proprement inacceptable.

La liberté, c’est avant tout ne pas perdre de vue qu’une société, qu’un ordre social sont faits pour les individus, pour leur bonheur et leur épanouissement et pas pour la poursuite d’on ne saurait quel idéal, quelle cause ou quelle utopie. C’est penser que les individus sont les mieux placés pour décider de ce qui est bien pour eux. Que ce n’est ni l’éducation, ni la loi, ni la force qui fait que les gens vivent ensemble en commune intelligence, mais les échanges qu’ils ont entre eux, les liens qu’ils tissent, qu’ils soient familiaux, économiques ou encore culturels.

Cheval de Troie

Ce qui est très regrettable dans tous ces débats sociétaux, ce n’est pas qu’ils aient lieu ni qu’ils permettent à certains de prouver et d’étaler leur bêtise en disant tout et n’importe quoi. Ce qui est très regrettable, voire totalement inacceptable, c’est qu’ils ne sont absolument pas déclenchés ou organisés pour libérer les individus, mais dans le but de les contraindre encore une fois de plus.

Qui s’indigne du port du voile dans une sortie scolaire ? Un élu ou un électeur ? Qui claironne sur le danger de l’amalgame ? Un élu ou un électeur ? Qui ne fait absolument pas son travail qui consisterait à organiser une réunion entre les parents d’élèves et les obligerait de discuter de ce qu’il convient de faire, ce qui gêne les uns ou les autres et des solutions auxquelles tous pourraient convenir ? Un élu ou un électeur ? Qui en appelle aux autres pour donner du poids à sa rhétorique ? Un élu ou un électeur ? Qui pérore comme un coq en prétendant sauver la civilisation occidentale en danger en pointant du doigt une mère et son enfant ? Un élu ou un électeur ? Qui pérore comme un autre coq en prétendant sauver la même civilisation occidentale en danger en pointant du doigt celui qui pointe le doigt une mère et son enfant ? Un élu ou un électeur ?

Qui bénéficiera au final du clivage créé par tout ce charivari ? Qui recueillera des voix afin de dépenser encore un peu plus d’argent public (argent public dont une partie permet accessoirement de payer son salaire) ? Un élu ou un électeur ?

Autonomie et droit naturel

Ce n’est pas à la loi de régler ces problèmes sociétaux. C’est aux citoyens entre eux de trouver des solutions et aux politiques de faire en sorte que ces solutions soient trouvées et de s’assurer que ces débats ne soient pas l’occasion pour un parti ou un autre d’imposer ses vues et ses contraintes.

Ce n’est surtout pas du ressort des politiques de se mêler des histoires de religion ou d’éthique. Il est de toute façon absolument impossible de régler ce genre de différends autrement que par la discussion et le consentement mutuel. Rappelons-le, même si cela devait n’être qu’une évidence, une complète banalité : il est totalement illusoire de croire que parce que l’on ordonne à quelqu’un de faire ou de ne pas faire quelque chose, on l’aura convaincu.

Le rôle du politique doit impérativement se limiter aux choses concrètes, à la sauvegarde de l’intégrité et la sécurité des biens matériels, diverses possessions et personnes pour lesquels la force et la loi sont nécessaires.

Tout le reste : code vestimentaire ou problème de filiation doit impérativement être résolu par une discussion entre les principaux intéressés : c’est aux religieux (et aux non-religieux) d’établir ensemble des recommandations sur ce qui est admissible en terme de prosélytisme. C’est aux parents d’élèves à déterminer comment se conduire pendant une sortie scolaire. C’est à chacun de choisir comment il vivra sa foi et sa relation avec les autres. Mais a contrario, c’est au juge que doit revenir la décision de d’intervenir dans la vie d’un enfant en devenir, en tenant compte des circonstances, de l’histoire, des divers drames et douleurs. C’est au même juge de garantir que les contrats entre personnes, les partages de propriétés et les héritages soient respectés par la communauté.

La laïcité, c’est non seulement l’absence de religion dans les affaires d’État, mais c’est surtout l’absence d’État dans les affaires de religion.

L’éthique, c’est bien sûr de déterminer ce qui est convenable de faire, mais c’est avant tout s’assurer que ceux ayant les moyens d’imposer leurs envies ou leurs désirs n’obtiennent pas obligatoirement et automatiquement ce droit quand quelqu’un d’autre qu’eux est concerné.

« Or, pour convaincre que la juridiction du magistrat se termine à ces biens temporels, et que tout pouvoir civil est borné à l’unique soin de les maintenir et de travailler à leur augmentation, sans qu’il puisse ni qu’il doive en aucune manière s’étendre jusques au salut des âmes, il suffit de considérer les raisons suivantes, qui me paraissent démonstratives.

Premièrement, parce que Dieu n’a pas commis le soin des âmes au magistrat civil, plutôt qu’à toute autre personne, et qu’il ne paraît pas qu’il ait jamais autorisé aucun homme pour forcer les autres de recevoir sa religion. […]

En second lieu, le soin des âmes ne saurait appartenir au magistrat civil, parce que son pouvoir est borné à la force extérieure. […]

En troisième lieu, le soin du salut des âmes ne saurait appartenir au magistrat, parce que, si la rigueur des lois et l’efficace des peines ou des amendes pouvaient convaincre l’esprit des hommes, et leur donner de nouvelles idées, tout cela ne servirait de rien pour le salut de leurs âmes. » – John Locke Lettre sur la tolérance1690

 

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