Sans productivité, point de salut

chomage-Insomnia Cured Here-Charlie Chaplin(CC BY-SA 2.0)

La productivité continue de freiner nos économies. Toujours aucun redressement, malgré tout ce que l’on entend sur l’apport des nouvelles technologies et le soutien des politiques monétaires ultra-accommodantes. Or, sans productivité, point de salut.

Par Karl Eychenne.

 

« La productivité c’est faire mieux ce qui a déjà été fait » (Peter Drucker)

Présenté comme cela, la productivité pourrait passer pour un caprice industriel, une bien délicate attention du producteur envers son produit, ou encore un ornement inutile. Pire, la productivité aurait même mauvaise presse, une presse qui fut d’abord récréative avec Les Temps modernes de Charlie Chaplin, mais aujourd’hui une presse destructive associant la productivité aux méfaits de la production sur notre environnement.

Mais la productivité c’est aussi autre chose. Elle est la raison principale à l’amélioration de notre bien-être, au moins matériel, au cours du dernier siècle. Elle constitue aujourd’hui le seul moteur de la croissance économique face au vieillissement de la population. Enfin, elle permet d’imaginer des progrès techniques pour une croissance économique plus saine, conjuguant bien-être environnemental et bien-être en termes d’emploi.

Or, les chiffres se suivent, se ressemblent, et restent inquiétants. Quelles que soient les sources récentes, (OCDE, FMI, Commission européenne, BRI, recherche académique), la productivité du travail déçoit, partout :

  • Depuis près de 40 ans maintenant, elle croît toujours, mais de moins en moins vite : une croissance de la productivité réduite de moitié dans les économies développées de 2 % à 1 %, voire à 0 % dans certains pays (Italie, Japon…). Les économies émergentes ne sont pas en reste ; après avoir connu une période faste à partir des années 1990, elles ont été comme anesthésiées par la crise de 2008.

 

  • Des chiffres d’autant plus troublants que ces 10 dernières années ont été marquées par une contribution extraordinaire des nouvelles technologies dans nos économies (big data, machine learning, robotisation), et par des politiques de soutien sans précédent de la part des autorités (taux d’intérêt directeurs proches de zéro ou négatifs ; endettement public à des niveaux records).

La productivité ?

La définition officielle est plutôt aride : la productivité se définit comme le rapport, en volume, entre une production et les ressources mises en œuvre pour l’obtenir. Tentons une autre définition : pour soulever de lourdes charges vous avez deux solutions : soit vous utilisez une grande quantité de personnes, soit vous utilisez une grande quantité d’idées provenant d’une seule personne… ainsi naquit la poulie. La première solution consiste à travailler beaucoup : on appelle cela le « travail » ; la deuxième à travailler mieux : on appelle cela la « productivité ».

L’histoire et la philosophie s’interrogent depuis longtemps sur ce qui sépare le travail et la productivité. Plutôt qu’une séparation, on évoquera d’ailleurs une évolution de l’animal laborans vers l’homo faber (Condition de l’homme moderne de Hanna Arendt). Plus tard, on s’interrogera alors sur les dérives possibles de l’homo faber en homo consumens (l’hyper consommateur de G.Saad, ou P.P.Pasolini).

Les causes officielles possibles

Quarante ans de mystère : la productivité croît de moins en moins vite, partout. Une atonie qui relèverait presque de l’antinomie, au moment où deux ères nouvelles seraient censées propulser la productivité vers le haut : les nouvelles technologies et les politiques de soutien sans précédent. Nous dressons ci-dessous la liste officielle des explications possibles, des plus consensuelles aux plus farfelues.

  • Le progrès technique ou l’intensité capitalistique ? Ce sont en fait les deux moteurs de la productivité du travail qui seraient en berne. La faible croissance du progrès technique s’expliquerait en partie par de moindres incitations des entreprises à innover (« barrières à l’entrée » liée à la rigidité des institutions par exemple), notamment celles qui se trouvent déjà sur la frontière dite technologique. La moindre intensité capitalistique (le rapport entre le stock de capital et le « travail ») s’expliquerait par une plus grande frilosité des entreprises à investir notamment depuis la crise de 2008.

 

  • La croissance exogène ou endogène : deux écoles de pensées pour comprendre la dynamique de la croissance économique, mais aucune qui ne réussit vraiment à expliquer la faiblesse de la productivité actuelle. La vieille école de la croissance exogène propose qu’à long terme, l’essentiel de la croissance économique provienne du progrès technique, sans que l’on sache vraiment d’où il provient lui-même. L’école plus récente de la croissance endogène propose que ce progrès technique soit lui-même auto-entretenu par le dynamisme de la croissance économique : il suffirait d’une étincelle, mais aujourd’hui elle ne serait pas là.

 

  • La productivité va bientôt accélérer, il faut juste se montrer patient. C’est la thèse développée par les optimistes, dont le représentant pourrait être Erik Brynjolfsson qui déjà au début des années 1990 remarquait qu’il y avait comme un problème, mais qu’il ne fallait pas s’en inquiéter. D’ailleurs, il put s’appuyer sur un exemple vivant puisque quelques années auparavant, en 1987, Robert Solow en personne s’avança imprudemment en déclarant : « On voit partout que c’est l’ère de l’informatique, sauf dans les statistiques sur la productivité »… quelques années plus tard, l’économie américaine connut enfin une envolée de sa productivité, qui s’arrêta début 2000. L’idée serait donc que toutes les révolutions technologiques mettent un certain temps à se diffuser : c’est la différence entre une découverte et une innovation.

 

  • La productivité est mal mesurée, elle serait en fait bien plus forte que celle rapportée par les différentes institutions. C’est la thèse notamment défendue par Philippe Aghion, fervent défenseur de la destruction créatrice Schumpeterienne . Selon P. Aghion, la productivité des nouvelles entreprises ayant intégré les dernières avancées technologiques serait mal mesurée, alors que la productivité des anciennes entreprises disparaissantes serait, elle, bien mesurée. En poursuivant le raisonnement, l’auteur en conclut que la croissance économique serait en fait bien plus élevée… et l’inflation bien plus faible.

 

  • Les faux positifs. En temps normal, les investisseurs et les entreprises discriminent entre les bons et les mauvais projets à l’aide du taux d’intérêt : en effet, si un projet est jugé risqué, on lui appliquera un taux d’intérêt élevé qui intègre une prime de risque plus forte. Mais lorsque les conditions de financement sont très accommodantes, comme aujourd’hui, la prise de risque est facilitée, et la discrimination entre les bons et les mauvais projets est moins forte. Dans ce dernier cas, on parle de faux positifs : ces investissements sont réalisés alors qu’ils ne devraient pas ; les faux positifs sont une notion bien connue dans les domaines médicaux, de la sécurité, ou de l’informatique.

 

  • Le monopsone. C’est le contraire du monopole. Il s’agit d’un marché sur lequel un seul demandeur se trouve face à un nombre important d’offreurs. Le monopsone contemporain par excellence est Amazon, qui pèserait de tout son poids sur les prix appliqués par l’ensemble du commerce en ligne. Or, en faisant cela, l’avantage concurrentiel d’une entreprise ayant beaucoup investi par rapport aux autres entreprises a tendance à s’éroder : il n’y a plus assez de différence entre les prix appliqués. Finalement, l’incitation à investir diminue.

 

  • La productivité ne repartira jamais. Robert Gordon est le principal pourfendeur de la vue optimiste. Il propose que « l’arbre de la connaissance » a déjà livré ses fruits les plus faciles à attraper, et que désormais il sera bien plus difficile d’aller chercher les autres. Ainsi, les nouvelles technologies ne seraient pas une véritable révolution industrielle, alors que l’électricité ou la machine à vapeur en étaient une : « vous préférez avoir l’eau courante ou un IPhone ? ». Plus récemment, Gordon aurait aussi attribué la non-accélération de la productivité à d’autres facteurs, dont notamment l’éducation.

 

  • L’anomalie historique. Finalement, peut-être que la productivité n’est qu’un artefact de l’Histoire. En effet, les bases de données historiques qui remontent très loin nous enseignent que la productivité (plus exactement le PIB par tête, ce qui n’est pas tout à fait pareil) n’est apparue véritablement qu’à partir de la révolution industrielle, soit vers la fin du XVIIIe siècle. Avant, c’est-à-dire la plus grande partie du temps, le seul moteur de la croissance économique était donc la force de travail, autrement dit la croissance de la population active.

Conclusion : sans productivité, point de salut

La faible productivité est un problème majeur pour nos économies et celles des futures générations.

  • Il est un problème car la productivité est devenue le seul moyen d’entretenir la croissance économique à venir. En effet, l’autre moteur qu’est la force de travail est promis à une faible, voire nulle contribution compte tenu du vieillissement de la population.

 

  • Il est un problème car la productivité conditionne l’évolution de notre bien-être matériel, autrement appelé le PIB par tête. Le PIB représenterait le gâteau produit par la population, et le PIB par tête, donc en grande partie la productivité, la part de gâteau distribuée à chacun.

 

  • Il est un problème car sans productivité, le seul moyen de lutter contre la dégradation de l’environnement sera la décroissance économique, et donc la perte d’emplois. La productivité permettrait d’imaginer des progrès techniques proposant de nouvelles solutions.

 

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