L’investisseur hébété : symptômes

La chute des indicateurs avancés ne produit donc pas la chute des marchés. Au contraire, les marchés d’actions sont en hausse de plus de 20 % en 2019. Puisque l’économie est malade, mais que la finance se sent bien, auscultons l’investisseur.

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Tired Dog By: Andy Arthur - CC BY 2.0

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L’investisseur hébété : symptômes

Publié le 19 octobre 2019
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Par Karl Eychenne.

 « Ce n’est pas parce qu’on ferme les yeux, que les choses n’arrivent pas. » Autrement dit, ce n’est pas parce que les marchés d’actions continuent de monter, que les indicateurs avancés de l’économie ont arrêté de chuter. Il y a donc deux messages contradictoires.

Il est vrai qu’à entendre Chinois et Américains (guerre commerciale), Européens et Anglais (Brexit), annoncer enfin un accord, on pourrait penser que tout va s’arranger. Mais à trop longtemps espérer, les marchés en ont oublié leur fondamentaux : des bénéfices des entreprises en croissance quasi-nulle pour cette année et l’année prochaine. Certes, les marchés ne sont pas obligés d’attendre des bénéfices pour monter, ils peuvent anticiper. Mais là tout de même, force est de constater qu’ils ont pris beaucoup plus d’avance que d’habitude : plus de 20 % depuis 2019.

Alors comment expliquer cet indécrottable optimisme des investisseurs ? Passons en revue la liste des causes possibles, des plus communes aux plus farfelues :

  • la tarte à la crème : l’investisseur est-il rationnel ou pas ?
  • les hirondelles ne font plus le printemps : les limites de l’induction
  • le marché ne peut pas baisser : la force de la déduction
  • analgésie: l’investisseur ne ressent pas la douleur que lui fait l’indicateur avancé
  • synesthésie: quand les sons « QE » et « deals » se transforment en couleur chaude
  • capgras: le vrai indicateur avancé a été remplacé par un espion
  • strabisme: l’indicateur avancé n’est plus dans le champ de vision de l’investisseur
  • anosognosie: l’investisseur n’a plus conscience de ce qu’il voit

La tarte à la crème : rationnel ou pas ?

L’investisseur est rationnel ou irrationnel, on ne sort pas de là. Et s’il était un peu rationnel mais pas trop ? Nous dirons alors qu’il est irrationnel puisqu’il n’est pas rationnel : logique classique, si ce n’est pas « A » c’est que c’est « non A ».

Mais une fois dit cela, nous n’avons pas beaucoup avancé, et d’ailleurs, pas du tout puisqu’il faut toujours rappeler qu’il est impossible de prouver que le marché est rationnel ou irrationnel : pour prouver l’un ou l’autre, il faudrait être certain que nous utilisons le même modèle de valorisation des actifs que celui à l’œuvre dans la tête de l’investisseur dit représentatif. Puisque nous n’en savons rien, deux conclusions sont alors possibles : soit le marché a tort de ne pas suivre le modèle ; soit le chercheur a tort de choisir ce modèle.

Les hirondelles ne font plus le printemps

La chute des indicateurs avancés de l’économie est sans équivoque : la crise arrive et elle sera sévère. Pourquoi ? Un mélange de maturité du cycle économique, de tensions géopolitiques (Brexit, Italie…), mais surtout une guerre commerciale déclarée il y a deux ans par Donald Trump à l’encontre de son ennemi chinois. Fin de l’histoire pour la globalisation, place au pragmatisme du régionalisme : on consomme ce que l’on produit, local plutôt que global.

Les investisseurs ne sont ni sourds ni aveugles, et pourtant les marchés d’actions sont bien en hausse de près de 20 %. Alors ? Alors il faut se dire que la seule chute des indicateurs avancés n’est plus suffisante pour résumer le cycle économique. Puisque cette chute a surtout été provoquée par les tensions commerciales, peut-être qu’il suffirait d’un accord pour anticiper un rebond des indicateurs avancés ? Il suffisait de demander : vendredi dernier, Américains et Chinois annonçaient qu’ils « s’étaient mis d’accord »

Le marché ne peut pas baisser : la preuve par l’absurde

Les investisseurs n’ont pas laissé le choix aux autorités : il fallait un accord sinon ils ne répondraient plus de rien. D’ailleurs, la pression est montée crescendo quelques jours avant l’accord de vendredi…

En effet, quelques jours après la publication d’indicateurs avancés de nouveau très inquiétants, les marchés décidaient de forcer le destin et repartaient à la hausse, convaincus qu’un accord était la seule issue possible. En termes logiques, on appelle cela une preuve par l’absurde : on imagine que la proposition « un accord est réalisé » n’est pas vraie, on déroule les conséquences et l’on aboutit à une contradiction : sans accord, le monde s’écroule, ce qui est contradictoire avec les intérêts des uns et des autres…

Donc, puisque l’hypothèse « un accord est réalisé » ne peut pas être fausse, c’est qu’elle est vraie. Pour être précis, cette pirouette technique suppose un axiome supplémentaire que l’on appelle le tiers exclu : soit A est vrai, soit non-A est vrai, mais il n’y a pas de troisième possibilité.

Analgésie : insensibilité à la douleur

Comment expliquer que les marchés soient restés insensibles à cette « agression » des indicateurs avancés ? En effet, tous les êtres vivants ont une particularité : ils n’aiment pas la douleur, car cela fait mal ! Toute douleur supportée représente un point en moins sur la durée de vie. Ainsi, vous ne laisserez pas votre main sur le feu en train de la voir brûler, car votre cerveau agira sans vous demander votre avis pour ordonner à la main de fuir.

À moins que… À moins que vous soyez frappés d’analgésie, cette maladie qui rend insensible à la douleur. Cette maladie pourrait passer pour un superpouvoir, mais il n’en est rien : le dos tourné à un feu en train de vous consumer, et vous ne réagiriez pas ? Peut-être alors nos investisseurs sont-ils devenus eux aussi insensibles à la douleur des indicateurs avancés.

Synesthésie : entendre des couleurs

Il y a des sons qui peuvent avoir un effet sur ce que l’on voit. En fait, c’est plutôt rare, mais cela arrive et a un nom : la synesthésie. Dans notre cas, les sons QE (BCE) ou Deals (Brexit, US – Chine) auraient peut-être transformé le gris des indicateurs avancés en couleur chaude plus rassurante.

Effectivement, chaque nouvelle publiée ou intervention annonçant l’imminence d’un deal ou d’un QE se ponctuait quasi-systématiquement par une accélération à la hausse des marchés d’actions ; et inversement lorsque ces mots n’étaient prononcés de la manière attendue (no deal par exemple).

On pourrait appeler cela l’effet du bol de croquettes vide , où le chat déboule au seul son du sac de croquette que l’on remue. À peine plus sérieux, on parlera de finance cratylienne : « qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes », où l’on devine le sifflement du serpent grâce au « s ».

Capgras : l’indicateur avancé a été remplacé un espion

Bien curieux syndrome que celui-là : et si votre conjoint avait été remplacé par quelqu’un d’autre qui lui ressemble, et qui peut-être travaille pour les services secrets étrangers…

Ce type de paranoïa extrêmement rare est très invalidant puisque du jour au lendemain, vous ne faites plus confiance du tout à des personnes dont vous ne doutiez pas. Peut-être nos investisseurs ont-ils été frappés du même mal envers les indicateurs avancés ? Ils ne croient plus les messages alarmistes avancés par ces indicateurs, requalifiés de fake news à la solde de puissances obscures.

Strabisme : l’indicateur avancé n’est plus dans le champ de vision

Dans la plupart des cas, le strabisme constitue surtout une gêne esthétique. Mais il arrive parfois qu’il s’accompagne réellement d’une gêne visuelle : on ne voit pas où il faudrait. Plus tordu, il semblerait que l’investisseur soit parfois victime d’un strabisme « téléguidé » : il va porter son attention sur un fait singulier (Deal US-Chine), occultant tous les autres, voire les plus importants (indicateurs avancés).

En termes de rhétorique, on dira alors que l’investisseur pratique l’art de la synecdoque, cette capacité à prendre une partie pour le tout, le singulier pour le pluriel, le Deal US/Chine pour l’ensemble des indicateurs avancés.

Anosognosie : l’investisseur n’a pas conscience de ce qu’il voit

Enfin, nous arrivons au cas le plus désespérant, celui où l’investisseur voit bien l’indicateur avancé qui chute, mais n’en a pas conscience. Par exemple, « Un patient ne fera plus attention aux parties gauches des objets de son environnement ou de lui-même. Il ne chaussera que son pied droit, ne mangera que la partie droite de son assiette… Il cognera régulièrement son côté gauche aux embrasures de porte, sans pour autant en prendre conscience ».

Dans ce cas, inutile d’espérer un sursaut rationnel de l’investisseur : l’indicateur avancé pourra chuter encore, rien n’arrêtera la hausse du marché, sauf à attendre que les entreprises ne puissent plus verser de dividendes le jour où elles ne feront plus de bénéfices.

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  • L’auteur ne ferait t’il pas partie de tous ces experts financiers qui ont pariés depuis le début de l’année sur la chute des marchés financiers et qui du coup ont manqués le train de la hausse ?

  • Il ne faut pas confondre les parasites spéculateurs de court terme et les véritables investisseurs de long terme. Pour ces derniers le juste prix d’une action n’est rien d’autre que la somme actualisée des bénéfices futurs. Comme les taux d’intérêt sont très bas et que l’on anticipe pas leur remontée significative avant longtemps il en résulte qu’à bénéfice égal une entreprise devient très chère. C’est parfaitement rationnel. A la limite une entreprise ne faisant qu’un bénéfice très modeste pourrait avoir une valeur quasi infinie avec un taux d’intérêt quasi nul.
    Tout cela n’exclut bien sur pas des phases de fort baisse s’il y a un évènement extérieur majeur mais la tendance restera à la hausse jusqu’à ce que les taux d’intérêt reprennent vraiment le chemin de la hausse.

    • @JCB:
      Le spéculateur qui boursicote contribue à la liquidité du capital sans laquelle il n’y aurait pas d’investisseur. Le parasite est plutôt celui, à Bercy, qui prélève sa grosse commission sur les éventuelles plus-values.

    • Les véritables investisseurs de long terme sont contents de trouver les parasites spéculateurs de court terme lorsqu’ils veulent vendre. Sinon, à qui vendraient-ils ? Les investisseurs de long terme ont d’abord été des parasites spéculateurs de court terme. A partir de quelle durée de détention le méchant devient-il gentil à vos yeux ?

      Le raisonnement fondé sur l’opposition gentils contre méchants est vraiment le degré zéro du raisonnement économique. N’avez-vous donc pas honte d’étaler publiquement autant de stupidité ?

      • Manifestement vous soutenez les « méchants ». Je n’avais d’ailleurs pas employé ce terme mais celui de parasite. Quant au degré zéro de la réflexion économique, je maintiens, comme d’ailleurs tous ceux qui spéculent sur les fondamentaux, que la juste valeur s’obtient par actualisation des bénéfices futurs. Spéculer sur les « fondamentaux » est une bonne spéculation dans un jeu à somme positive (cela oriente l’économie vers les secteurs les plus porteurs). Spéculer simplement sur les réactions psychologiques d’autres spéculateurs ne me gène pas car ce que gagne l’un est ce que perd l’autre. Mais on est alors dans un jeu à somme nulle dont ne profitent en fait que les intermédiaires prélevant leur dime sur chaque transaction.

        • Ce n’est jamais un jeu à somme nulle puisque des capitaux entrent et sortent constamment. Il faut vraiment ne rien comprendre aux marchés (peu importe d’ailleurs qu’il s’agisse de marchés financiers) pour oser encore employer cet argument vide, nouvelle tentative pour rejoindre le degré zéro du raisonnement.

          Taxer ou voler sont des jeux à somme nulle dans lesquels on se contente de répartir le stock sans jamais rien créer. Au contraire, les marchés libres sont systématiquement des jeux créateurs de richesses et on se moque totalement de savoir si les investisseurs ont une perspective à 10 secondes ou à 10 ans. Tous contribuent indifféremment à la création de richesse. Du coup, prétendre soutenir les uns ou les autres est encore une proposition sans intérêt issue de cette pseudo-morale à deux balles. Passez votre chemin avec ces élucubrations.

  • Cet article relate le ressenti de celui qui achète des titres cotés en bourse.
    Toute la question est de savoir si cet acheteur sur le marché boursier est un véritable investisseur ou un simple spéculateur en mal de plus-value à plus ou moins long terme.
    Le véritable investisseur est celui qui participe à la constitution du capital social d’une entreprise en cours de constitution ou en cours d’augmentation de capital.
    Dans ce cas on suppose que la décision d’investir est prise en fonction de critères objectifs d’évaluation des potentialités de développement d’une entreprise.
    L’objectif de l’investisseur consiste a retirer à la fois un revenu sur les fonds investis et de voir son capital au moins augmenter sur le même rythme que l’inflation monétaire.
    Par contre, le simple spéculateur est celui qui, observant les mouvements plus ou moins irrationnels d’un « troupeau », va décider de miser sur tel ou tel groupe en espérant retirer une plus-value à court ou moyen terme à l’occasion d’une revente à un moment qui lui semblera opportun; le tout sans trop se préoccuper des bénéfices réalisés ou de la politique de distribution de dividendes de l’entreprise en question.
    L’objectif du spéculateur consiste alors à titrer son épingle du jeu en anticipant le comportement irrationnel décrit par un certain Panurge…

    • Je suis d’accord dans l’ensemble. Toutefois un véritable investisseur peut aussi acheter des actions en dehors de la création initiale ou des augmentations de capital. Être actionnaire ne signifie pas seulement toucher un dividende mais aussi être codirigeant et pouvoir influer sur la stratégie de l’entreprise. C’est vrai pour ceux qui ont assez d’actions pour s’imposer au conseil d’administration mais c’est aussi vrai pour les porteurs plus modestes qui ont un droit de vote et qui peuvent exercer une pression (ils devraient le faire plus) sur les entreprises pour qu’il n’y ait pas de dérives préjudiciables.

      • Effectivement, le véritable investisseur a également intérêt à pouvoir participer ou, à tout le moins, à pouvoir influer sur le « management » de l’entreprise ne fusse que pour limiter la gourmandise irrationnelle et injustifiée de certains dirigeants…

        • J’aime , le veritable investisseur , sans doute estce celui qui gagne un max en speculant honteusement a credit….surement pas le bon père de famille ,studieux , pointilleux sur les bilans ,paricipant aux assemblees avec ces 3 actions , celui qui frequente les bas fonds de la finance, là où le tuyau sort d’un deuxieme verre de whisky….

          • Souvent, le bénéficiaire du système financier et boursier, est celui que vous désignez comme appartenant aux « bas fonds… – de placements je suppose – et qui gagne des sommes considérables.
            Des banques dites « d’affaires…. » ayant l’agrément de la République, sont spécialisées dans certains types de transactions et rémunèrent grassement leurs opérateurs qui font ainsi fortune.
            Des médisants osent même affirmer, qu’après fortune faite, certains se lancent en politique avec de grandes ambitions….. mais, il faut bien se garder de faire des amalgames malveillants!…

          • Ma réponse est en attente de modération

    • « un véritable investisseur ou un simple spéculateur » : le délire continue…

  • J’adore ! Jubilatoire 🙂

  • Un petit topo sur les indicateurs avancés et la mise en perspective de leur chute serait la bienvenue.

  • Pourquoi avez vous mis ma photo en tete de cet article ?
    J’ai donc encore raté 20% de gain en bourse , j’en est marre.mais’quand donc tout ca va t il s’ecrouler pour que je retrouve le sourire de l’investisseur heureux ?

  • Les 20% de hausse en 2019 sont surtout un rattrapage du au fait que les Bourses ont plongé fin 2018 et que les indices étaient au plus bas au début de la présente année.

    Voir ici l’évolution du CAC 40 (toutes les places ont connu la même évolution à peu de choses près) sur un an et sur 5 ans :
    https://www.google.com/search?q=cac+40&ie=utf-8&oe=utf-8&client=firefox-b-is-oem1

    A garder à l’esprit quand, en 2020, les banques et établissements financiers feront leur pub sur les 20% de croissance de leurs produits en 2019. Si le scénario de fin 2018 ne se reproduit pas…

  • Les commentaires sont fermés.

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