Embellie salariale aux États-Unis

Deep thinking By: Omer Faruk - CC BY 2.0

Les Américains vivent clairement une rupture avec le passé : après 20 ans de stagnation, les salaires progressent enfin.

Par Philippe Lacoude. 

Le plein emploi

Comme nous l’avons vu récemment, les chiffres de l’emploi aux États-Unis sont proprement exceptionnels, volant de record en record. Je me suis bien gardé d’attribuer une cause à ces faits, laissant les lecteurs décider par eux-mêmes de savoir si c’était la continuation de la tendance amorcée sous le précédent mandat Obama, le produit de règlementations moins contraignantes, le retour à la normale après la plus lente sortie de récession de l’histoire statistique des États-Unis, les effets de la plus forte baisse des impôts depuis les années 1980, ou le produit mystérieux de ce qui serait la première bulle à masse monétaire constante et inflation zéro !

Après tout, les chiffres de l’emploi aux États-Unis ne sont jamais très mauvais hormis quelques périodes relativement courtes.

La majeure partie des États américains a un droit du travail simple et sain. Finalement, il n’est pas anormal que l’offre de travail rencontre la demande de travail. C’est bien évidemment l’inverse qui est une anomalie. Le plein emploi est facile à réaliser comme en Suisse, à Hong Kong, à Singapour. L’Europe continentale aurait d’ailleurs un chômage faible « à l’américaine » si l’on excluait la France, l’Italie, l’Espagne et leurs politiques à contretemps.

Les créations d’emploi sont donc très bonnes, la participation au marché du travail se redresse, les offres d’emploi dépassent la demande mais tout ceci est finalement du déjà vu en beaucoup mieux.

La hausse des salaires

Il n’en va pas de même des salaires. Sur ce sujet, les Américains vivent clairement une rupture avec le passé : après 20 ans de stagnation, les salaires progressent enfin. Non seulement ils progressent mais ils ne le font pas de façon uniforme. Les bas salaires et les moyens salaires progressent enfin plus vite que la moyenne.

Dans son rapport « Revenu et pauvreté aux États-Unis en 2018 », publié le 10 octobre 2019 par Jessica Semega, Melissa Kollar, John Creamer et Abinash Mohanty, le bureau du recensement fédéral américain annonce de très bonnes nouvelles : entre 2017 et 2018, le revenu familial médian réel – c’est-à-dire net d’inflation – est en hausse de 1,2 %. La rémunération médiane réelle (salaires, services, honoraires, traitements, etc.) du travail est en hausse de 3,4 % ! Le nombre de travailleurs à plein temps toute l’année est en hausse de 2,3 millions.

Si l’on compare les revenus hebdomadaires des 10 % d’Américains les moins bien payés avec ceux de la classe moyenne aisée (ceux qui appartiennent au troisième quartile), on voit bien que pour la première fois, les salaires des moins riches progressent relativement plus vite, de 5,5 % par an sur 2018 contre seulement 3,0 % pour les classes moyennes aisées. L’écart des rémunérations entre pauvres et classes moyennes aisées, qui s’était creusé de plus de 13 % additionnels entre 2000 et 2016, se comble enfin.

Ceci n’a pas échappé à Nick Bunker, un économiste du site pour l’emploi Indeed, qui explique que la croissance des salaires est actuellement la plus forte pour les travailleurs des industries à bas salaires, tels que les magasins de vêtements, les supermarchés, les parcs d’attractions et les casinos. Les gains sont plus modestes dans les industries à salaires plus élevés, telles que les laboratoires médicaux, les cabinets d’avocats, les sociétés d’informatique ou de télécommunication.

 

Croissance des salaires (par industrie) – Août 2019 – Glissement sur douze mois

Industries à hauts salaires +2,6 %
Industries à salaires moyens +2,9 %
Industries à bas salaires +4,5 %

 

Une étude réalisée par d’anciens chercheurs du Bureau du recensement (U.S. Census Bureau) a révélé des gains de revenu conséquents pour la classe moyenne sous le président Trump. La famille médiane a enregistré un gain de 5003 dollars annuels depuis son entrée en fonction. Le revenu familial américain médian est maintenant de 65 976 dollars en août 2019 contre 60 973 dollars en janvier 2017. Sous les présidents G. W. Bush et Obama, les gains de revenus du ménage médian avaient atteint 400 dollars et 1043 dollars, respectivement, en huit ans.

Pauvreté en baisse

Dans le même temps, on constate une baisse de la pauvreté, qui est abusivement définie en fonction du salaire médian, une mesure par nature changeante. Il y a aujourd’hui 1,4 million de personnes pauvres en moins qu’il y a un an. Le taux de pauvreté est en baisse de 12,3 % à 11,8 %. La pauvreté infantile a baissé plus rapidement que la pauvreté en général.

Parce que les aides dépendent des revenus réels, le nombre d’Américains bénéficiant d’une aide alimentaire (food stamps) a baissé de 44,2 millions en 2016 à 42,2 millions en 2017, puis à 39,7 millions en 2018. Aux dernières nouvelles du mois de mai, il resterait 36,8 millions d’Américains dépendants de ces programmes. Ce sont donc près de 8 millions d’Américains qui ne reçoivent plus de nourriture du gouvernement et donc autant de drogués à l’étatisme en moins.

Inégalités en baisse

En conséquence, les inégalités sont en baisse. Comme le revenu des 80 % des ménages les plus pauvres est en nette augmentation et que seuls les 20 % des ménages les plus riches ont vu leur revenu diminuer, le coefficient de Gini – une mesure de l’inégalité des revenus – est tombé de 0,489 à 0,486.

En général, lorsque l’indice de Gini baisse, les revenus diminuent pour tout le monde, comme durant les périodes de récession. Ceci s’explique par le fait que les riches vivent relativement de revenus du capital et les pauvres de revenus du travail : les récessions précipitent la baisse des profits et donc des dividendes dont vivent les riches. Le revenu de ces derniers est plus affecté (négativement) par les récessions. La dernière fois que les bas revenus ont progressé plus rapidement que les hauts revenus – et donc que les inégalités ont diminué – c’était pendant la « Grande Récession ».

Progression des revenus en 2018 (à famille de taille comparable)

Revenu Quintile Changement
Bas Premier quintile +3,9 %
Second quintile +2,3 %
Troisième quintile +1,5 %
Quatrième quintile 0,0 %
Haut Cinquième quintile -1,1 %

 

Une telle baisse de l’indice de Gini concomitante à une hausse des revenus ne s’est pas produite depuis la deuxième moitié des années 1990 qui avait vu la mise en place du programme « Contract with America: Restoring the Dream » de Newt Gringrich et de sa réforme drastique des programmes d’aide aux pauvres qui avaient été fortement réduits, forçant des millions d’Américains oisifs à retourner au boulot.

Conséquences politiques

Cet avantage aux classes pauvres est probablement dû à la raréfaction de l’offre de travail. Il n’y a plus grand monde au chômage. On le voit d’ailleurs dans les créations d’emploi qui commencent à stagner : la seule façon de créer un emploi est d’embaucher quelqu’un qui n’en cherchait pas, un retraité par exemple, ce qui explique la hausse récente du taux de participation malgré les effets démographiques qui tendent à sa baisse tendancielle.

Mais ceci n’explique pas tout. Les tensions sur le marché du travail concernent toutes les couches démographiques. Pour expliquer pourquoi les bas salaires progressent plus vite que les hauts salaires, il faut expliquer pourquoi la main-d’œuvre non qualifiée s’est raréfiée relativement à celle qui est très qualifiée.

Force est de constater que la guerre menée contre l’immigration clandestine porte ses fruits : les employeurs américains sont obligés d’embaucher des Américains plutôt que des illégaux. Les classes pauvres qui ont souffert pendant des décennies de la concurrence de ceux qui venaient sans papiers retrouvent une bouffée d’oxygène : il est connu depuis des années – fait qui gêne énormément les (pseudo-) économistes libertariens – que l’immigration abaisse les salaires. Ceci a été amplement démontré par les travaux de George Borjas, professeur à l’Université de Harvard, et membre du National Bureau of Economic Research.

C’est évidemment une bonne chose pour les acheteurs de main-d’œuvre mais c’est délétère pour les vendeurs de travail (en particulier non qualifié). Comme nous sommes tous à la fois acheteurs et vendeurs de travail, ceci n’aurait aucune conséquence si c’était uniforme des plus hauts aux plus bas salaires. Mais ce n’est pas le cas : l’immigration illégale affecte les bas salaires plus que les hauts salaires. Il y a davantage de travailleurs illégaux dans la construction ou l’agriculture que chez Microsoft et Google. Les « riches » profitent donc de l’immigration légale ou illégale de façon disproportionnée.

Il en va de même pour la dérèglementation menée tous azimuts depuis trois ans. Lorsque l’Agence de l’alimentation et des médicaments (Food and Drug Administration, FDA) s’engage à déréglementer le marché de la tarte aux cerises congelée, ce n’est pas seulement amusant et symbolique mais c’est aussi un avantage rendu aux bas salaires. Les docteurs en médecine et les ingénieurs de la Silicon Valley ont peu de chance de postuler pour un boulot de cuisinier dans une usine à tartes qui, depuis 1977, doit respecter des normes sur les cerises trop mûres, sur ce qui constitue le surgelé et sur la quantité de pâte à tarte à utiliser pour la couverture. Sans l’État (fédéral !), qui saurait faire une tarte ? Personne, et les tartes n’existaient d’ailleurs pas avant 1977 aux États-Unis.

Susan Dudley, professeur à la George Washington University, a montré, en utilisant les bases de données du Bureau du budget (Office of Management and Budget, OMB) que le rythme des nouvelles réglementations a notoirement ralenti depuis la présidence Trump. Entre le 21 janvier et le 20 décembre 2017, seulement 21 règlements « d’importance économique » – ceux dont les impacts (coûts ou avantages) dépassent les 100 millions de dollars par an, ont été adoptés. Précédemment, les nouvelles réglementations sortaient des bureaux de Washington, D.C. à un rythme effréné avec des conséquences délétères sur les salaires des personnes peu qualifiées.

Le président Trump a mis un frein, au moins momentanément, à ceci et cela. Il sert sa base électorale.

Ce changement de paradigme affecte tous ceux entrés sur le marché du travail depuis, disons, l’année 2000. Parmi les travailleurs de 20 à 40 ans peu ou pas qualifiés, aucun d’entre eux n’avait connu une véritable hausse de salaire de toute sa carrière. Pire, ils avaient vu les hauts salaires augmenter autour d’eux : je suis convaincu que ceci explique en partie l’effondrement de la confiance dans le libéralisme économique dans cette tranche d’âge.

Pour une raison ou une autre, que je laisse à la sagacité des lecteurs, je ne suis pas sûr que tout ceci fera les gros titres de la presse française subventionnée…

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