Collapsologie, un malware cognitif ?

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Annoncer la fin du monde chaque jour finit par lasser le public qui devient insensible aux vraies alarmes le jour où elles surviennent !

Par Thierry Berthier.

Les collapsologues sont à la mode, présents dans tous les médias pour nous alerter à l’heure du déjeuner sur l’effondrement majeur imminent de nos sociétés industrielles, capitalistes, libérales, et forcément décadentes. Dans certains milieux, l’irrationnel apocalyptique a définitivement pris le dessus sur toute argumentation scientifique pour devenir une norme de communication.

À force d’être répétée, la surenchère de promesses de catastrophes à court terme devient une vérité inattaquable par la seule force de sa diffusion et de sa capacité de sidération sur des publics jeunes, vulnérables, influençables. Les mécanismes humains et numériques qui alimentent cette boucle systémique de l’effondrement ressemblent de plus en plus à ceux d’un malware informatique appliqué au champ cognitif, à dissémination large et rapide. On peut désormais objectivement utiliser le terme de malware cognitif.

Bien sûr, les marchands de fin du monde ont toujours existé à travers l’Histoire et ont toujours su trouver des oreilles complaisantes pour faire fructifier leurs commerces à base de messages apocalyptiques. Mais aujourd’hui, ils bénéficient d’un terrain informationnel beaucoup plus favorable pour amplifier leurs discours, le distribuer très largement et élargir leur auditoire en quelques clics.

Message apocalyptique

Le public potentiel traverse lui aussi une phase propice à la réception et à l’acceptation du message prophétique apocalyptique sans démonstration tangible. Le manque de culture scientifique, le recul de la rationalité et plus particulièrement celui de la démarche réflexive basée sur la logique mathématique favorisent le consentement et la croyance d’affirmations sans preuves. Ce contexte cognitif dégradé ouvre alors un champ des possibles presque sans limite. Toutes les thèses, avec ou sans preuve, se valent à partir de l’instant de leur mise en ligne par un média établi ou non.

La collapsologie a su tirer parti de cette jachère cognitive pour se développer et produire son infrastructure prophétique. Depuis un an, les alarmes bibliques se sont multipliées : disparition imminente de toutes les espèces à l’échelle planétaire, inondations continentales, tremblements de terre en cascade dus au réchauffement climatique, guerres de l’eau, de l’électricité, du gaz et de l’air respirable. Une romancière qui ne souhaitait pas en rester là nous a promis 4 milliards de morts immédiates si la température augmentait de deux degrés. Bigre ! 4 milliards c’est presque de l’extinction d’espèce. Comment arriver à un tel chiffre à partir de deux degrés ? Que devient ce chiffre si l’on passe à trois degrés ?

Pablo Servigne, conférencier, spécialiste des questions de transition écologique, d’agroécologie, de collapsologie et de résilience collective, coauteur de Une autre fin du monde est possible : Vivre l’effondrement vient de prédire un effondrement très probable en 2020. Il nous reste donc quatre petits mois pour régler nos affaires courantes, profiter de la vie telle qu’on la connait, consulter un manuel de survie et creuser un abri souterrain dans un bois très isolé.

D’autres experts en collapsologie nous fournissent heureusement des solutions sur étagère pour sortir à temps de la crise ou pour amortir les futurs chocs. Ce sont finalement ceux que l’on a envie d’entendre. Unique chemin vers la miséricorde de l’empreinte carbone et vers la rédemption, la décroissance à toute échelle s’impose comme une vérité verte autoproclamée dispensée de toute preuve scientifique.

Concept surpuissant, la décroissance autorise toutes les spéculations à peu de frais et permet de remballer de vieilles idéologies marxistes dans un papier cadeau vert émeraude. Pour le « décroissantiste », le capitalisme, le libéralisme et le progrès scientifique sont des métastases qui détruisent la planète et qui provoquent l’effondrement des sociétés corrompues. Il convient donc d’éradiquer ces dérives techno-capitalistes pour revenir aux fondamentaux salutaires du repli collectiviste planifié.

Tout interdire

Dès lors cette idéologie radicale engendre des interdictions qui permettent de « décroître » efficacement et in fine d’alléger le poids des décombres durant l’effondrement.

Ainsi, on a pu lire depuis quelques mois les propositions suivantes :

« Ne plus prendre l’avion lorsqu’il existe une offre ferroviaire équivalente ». L’écrivain et homme politique Raphaël Glucksmann nous conseille d’éviter les week-ends de détente inutiles à Barcelone, bien trop polluants pour la communauté et nous enjoint à accepter les futures restrictions et contraintes vertes sans sourciller. Le message est clair : nous devons changer dans le bon sens de l’Histoire, ne plus consommer, ne plus voyager, ne plus inventer, ne plus produire, ne plus penser à produire…

Plus grave encore, d’autres prédicateurs adeptes de la décroissance universelle demandent aux Européens de limiter leur descendance et idéalement de ne plus avoir d’enfants.

D’autres encore nous expliquent qu’il ne faudra plus soigner les malades au-delà de soixante-dix ans pour réaliser des économies et faire de la place aux plus jeunes.

Le progrès technologique, vecteur de croissance, doit lui aussi être contenu puis stoppé. Certains militants verts ont conseillé au spationaute Thomas Pesquet de renoncer purement et simplement à ses ambitions spatiales car tout cela coûte très cher à la communauté en énergie et en carbone. L’argument pour laisser tomber la conquête spatiale est limpide : elle ne concerne finalement que quelques privilégiés sélectionnés par le grand capital et n’a aucune retombée positive pour le peuple…

Armageddon cybernétique

La transition numérique et la montée en puissance de l’Intelligence Artificielle constituent, comme l’on pouvait s’y attendre, des progrès maléfiques qui nous conduisent tout droit à un Armageddon cybernétique. Il est donc urgent de s’opposer à l’IA et aux moteurs de recherche sataniques en l’interdisant.

Que dire de plus après ce registre de préconisations radicales et délirantes mais qui trouvent pourtant des soutiens au sein du grand public ?

Il faut les combattre sans relâche par tous les moyens, comme l’on cherche à éradiquer un malware infectant un système d’information car l’idéologie sous-jacente ne peut qu’accélérer le dérèglement climatique. Annoncer la fin du monde chaque jour finit par lasser le public qui devient insensible aux vraies alarmes le jour où elles surviennent !

 

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