3 fables pour comprendre l’actualité économique et financière

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Des économies qui ne se parlent plus, des Banques centrales un peu têtues, et des marchés qui rêvent toujours plus. Tentons trois fables récréatives pour raconter tout cela.

Par Karl Eychenne.

Fable 1 : les tensions commerciales entre les États-Unis et la Chine vampirisent l’attention des investisseurs. Pourtant, ces tensions ne seraient que l’expression d’une tendance plus générale au repli, observée entre certains pays et au sein même de ceux-ci. Curieusement, tous ces faits peuvent s’illustrer à l’aide d’une seule fable, « le dilemme du Porc-épic ».

Fable 2 : la BCE et la Fed ont récemment amorcé un nouveau tournant accommodant. Depuis la crise de 2008, les Banques centrales ont pris l’habitude de réagir en cas d’incertitudes majeures comme aujourd’hui. Si effectivement il n’y a pas eu de nouvelle crise, rien ne prouve que ces réflexes accommodants étaient appropriés, comme nous le rappelle l’histoire de « la poudre chasse éléphant ».

Fable 3 : les marchés financiers ont des problèmes avec le dosage, c’est bien connu, ils réagissent toujours trop ou pas assez. Mais ils ont des circonstances atténuantes, ils ont des problèmes de vue. Ainsi, ils ont une fâcheuse tendance à travestir la réalité et lui faire dire des choses qu’elle ne montre pas. On retrouve cette même idée dans la fable du « bûcheron qui interroge le grand chef indien ».

Le dilemme du porc-épic

« Par une froide journée d’hiver un troupeau de porcs-épics s’était mis en groupe serré pour se garantir mutuellement contre la gelée par leur propre chaleur. Mais tout aussitôt ils ressentirent les atteintes de leurs piquants, ce qui les fit s’écarter les uns des autres ». Arthur Schopenhauer

La métaphore du porc-épic nous éclaire à sa manière sur l’histoire contemporaine :

1ère phase : les porcs épics se rapprochent afin de se protéger du froid :

  • en politique, c’est l’heure des projets communs, de l’ONU, de la paix mondiale
  • en économie, c’est l’heure du multilatéralisme (OMC), de la mondialisation, de la libre circulation des biens et capitaux
  • en société, c’est l’heure de l’Homme universel, qui se reconnait dans l’autre.

 

2ème phase : les porcs-épics se piquent et décident de s’éloigner :

  • en politique, le rêve démocratique vire en logique tribale, en démocraties illibérales, voire populisme
  • en économie, le multilatéralisme vire au protectionnisme, aux accords unilatéraux, au réveil de l’homo strategicus
  • en société, c’est l’heure du choc culturel, du repli identitaire, communautaire, du réveil des minorités actives

 

Aujourd’hui, l’actualité fait la part belle aux tensions commerciales entre les États- Unis et la Chine. Mais ces dernières ne seraient donc qu’une des expressions de la seconde phase du porc-épic, celle où il décide de l’éloigner après s’être piqué.

La poudre chasse éléphants

C’est l’histoire d’une personne qui jette chaque matin une poudre sur la voie de chemin de fer depuis le train qui l’amène à son travail. Un passager intrigué par ce geste lui demande pourquoi :

  • c’est pour chasser les éléphants de la voie
  • mais enfin, monsieur, il n’y a pas d’éléphant ici !
  • vous voyez bien que ma poudre marche !

Ainsi, cette poudre serait une arme de dissuasion efficace contre les éléphants ? Dans un premier temps, on pourrait effectivement penser que la poudre constitue une arme de dissuasion efficace. Mais on doit aussi reconnaître qu’il ne s’agit que d’un raisonnement contrefactuel du genre : « s’il n’y avait pas eu la poudre, il y aurait eu les éléphants ». Or, cela nous ne le saurons jamais puisque justement, on a mis de la poudre.

À l’aide de cette histoire, Jean-Pierre Dupuy (philosophe des catastrophes) tente de démontrer que s’il n’y a pas eu de guerre nucléaire depuis que l’arme nucléaire existe, cela ne signifie pas forcément que c’est bien l’arme nucléaire qui a empêché la guerre, et donc cela ne signifie pas que l’arme nucléaire est la bonne solution pour éviter les guerres.

Dans notre cas, les Banques centrales sont tentées de dire que les politiques monétaires ultra-accommodantes ont effectivement été des armes de dissuasion efficaces contre les crises, puisque de crise il n’y a pas eu ! La tentation est alors grande de continuer à pratiquer de telles politiques lorsque de nouveaux risques surviennent, comme aujourd’hui.

La fable du bûcheron

Dans cette fable, un bûcheron s’adresse au grand chef indien ; dans notre cas, le bûcheron est joué par l’investisseur, et le chef indien est joué par l’expert :

  • les tweets de Donald Trump n’annoncent rien de bon n’est-ce pas ? demande l’investisseur à l’expert ?
  • oui, les tweets très mauvais ; si bien que l’investisseur se remet à vendre des actions.
  • le lendemain, l’investisseur interroge de nouveau l’expert sur la gravité des tweets
  • oui, tweets très très mauvais, dit l’expert
  • mais comment sais-tu que ces tweets sont si mauvais ?
  • chez nous, vieux dicton : quand investisseur vendre beaucoup actions, tweets de Trump vraiment pas bon.

Dans un monde parfait, notre investisseur et notre expert vivraient chacun séparément dans leur « enclos » respectif, rendant impossible toute forme de contact autre que verbale, écrite, ou digitale. Mais dans la réalité, notre expert et notre investisseur vivent dans le même monde, prennent le même métro, voient les mêmes informations, et la réaction de l’un ne peut pas totalement s’émanciper de la réaction de l’autre : on appelle cela la réflexivité en termes savant, ou effet moutonnier en langage courant.

Remarquons qu’ici, nous parlons de tweets, mais que cela s’applique aussi à la publication de chiffres majeurs tels que les PMI ou l’emploi, ou autres communications des Banques centrales.

D’une manière générale, l’investisseur brillera par sa capacité à travestir la réalité :

  • abus d’abduction ; on déduit trop de trop peu d’information
  • l’effet Don Quichotte ; on prend des vessies pour des lanternes
  • l’art de la synecdoque ; on pense qu’une hirondelle fait le printemps
  • la grinche ; on invente carrément une explication

Or, il se trouve que tous ces effets sont aujourd’hui exacerbés car les marchés se trouvent déjà à des niveaux inconfortables notamment concernant les niveaux de taux d’intérêt. En effet, c’est lorsque les conditions deviennent très particulières, que les comportements tendent vers l’extraordinaire.

D’une certaine manière, les marchés peinent à reprendre leur respiration depuis trop longtemps, ce qui définit bien des conditions propices aux hallucinations…

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