La symbolique du homard

Person cutting lobster — Photo by Joy Real on Unsplash,

Le homard fait la Une. Il est devenu, sur la table, une pièce à conviction. Une arme du crime dont la seule présence autour de convives suffit à les accabler. (Humeur)

Par Karl Eychenne.

« Il faut être fou pour créer le homard ! Dieu a dû se rendre compte de sa connerie, c’est pour ça qu’il a créé l’Homme ; il s’est dit, une fois la connerie faite : merde, il faut que je crée quelque chose qui bouffe le homard maintenant ». Jean Yanne

Récemment, le homard a fait la Une de l’actualité à l’insu de son plein gré, comme dirait l’autre. On ne lui avait rien demandé, et il s’est retrouvé là exposé sous les feux de la rampe, témoin et acteur bien involontaire d’une rencontre entre deux mondes aigris : le gouvernant et le gouverné.

Le témoin irrécusable

Le fait est que le homard fut un témoin dont on ne peut pas douter de la bonne foi, comme un homme d’Église à qui le juge demande de témoigner. Nous parlons bien d’un crustacé, mais l’histoire a voulu que ses ancêtres lui donnent quelques lettres de noblesse : en particulier, le homard est devenu un véritable marqueur social, qui va bien au-delà de nos frontières

S’il est servi à table, ce n’est donc pas pour un diner à la bonne franquette. Il n’est là que pour les grandes occasions, et le prix fluctuant du homard n’y pourra rien changer : sa valeur symbolique est intemporelle et toujours bien plus élevée que sa valeur de marché. 

Le homard abductif

Le homard n’étant pas un témoin comme les autres, il en devient donc une véritable pièce à conviction : une arme du crime dont la seule présence auprès de convives suffit à les accabler.

L’accusation est – elle honnête, rigoureuse ? Oui, dira le médecin qui voit dans le homard le symptôme évident du mal recherché. Non, si l’on croit comme l’inspecteur Columbo qu’un homard est tel la tache sur l’épaule du suspect qui suffit à en faire un coupable.

Le homard non commutatif

Manger du homard puis se faire prendre en photo n’est pas la même chose que se faire prendre en photo avant de manger le homard. Dans le premier cas la photo révèlerait un repas ordinaire, dans le deuxième cas la photo trahirait un repas extraordinaire. On ne peut pas dire qu’un plat de nouilles produirait le même effet.

Cette propriété particulière du homard, on l’appelle la non-commutativité : dans le même genre, boire une bière avant de l’ouvrir n’est pas la même chose que d’ouvrir la bière puis de la boire. Quand même, dans la vraie vie la non-commutativité n’est pas la règle ; certaines choses sont commutatives comme par exemple 2+1 = 3 ou 1+2 = 3, ou encore les palindromes comme le mot kayak qui garde le même sens si on l’inverse.

Le homard non additif

Il suffit d’un homard sur la table pour faire passer le message. Pas besoin de servir deux ou trois homards de plus. Avec un seul homard, le mal est fait pourrait-on dire. Si l’on avait servi du thon par exemple, il aurait fallu un nombre considérable de thons pour produire le même effet symbolique que le homard.

Cette propriété du homard est particulière : on parle de non-additivité. D’ailleurs, elle est plutôt rare dans la vie quotidienne, où l’on parle plutôt d’additivité. Ainsi, par exemple, 1 euro + 1 euro font bien 2 euros. Alors que 1 homard + 1 homard font plutôt 1 homard.

Il en pense quoi le homard ?

On aimerait quand même bien savoir ce qu’il en pense, lui, le homard. Il ferait alors un témoin encore plus crédible s’il pouvait raconter ce qu’il avait vu. Mais c’est impossible, une fois servi il était déjà mort, ce qui est le cas de bien des plats en fait.

Et pourtant, cela s’est joué à peu de choses. En effet, un homard mort est considéré comme impropre à la consommation et n’a plus de valeur marchande. Il ne doit même pas être rincé à l’eau du robinet, car cela le tuerait. Il est donc tué au dernier moment, lors de la cuisson : on croirait même entendre des cris, mais les bruits sont seulement l’expansion des poches de gaz contenus dans sa carapace.

Hom art

Sans le vouloir, sans le savoir, le homard est donc devenu à la fois arme du crime, témoin gênant, juge incorruptible, et curiosité mathématique. Cela fait beaucoup pour un simple crustacé, et qui dépasse de loin les propriétés habituelles du commun des objets du vivant.

Seules les œuvres d’art semblent disposer de tels pouvoirs. Il était donc tout à fait logique que le homard fasse une irruption dans le monde de l’art, du côté surréaliste bien sûr. Salvador Dali nous présente ainsi son téléphone homard, aussi appelé téléphone aphrodisiaque.

S’il avait su…

… notre homard aurait peut-être préféré faire un tour, promené en laisse de satin bleu par le poète un peu déjanté Gérard de Nerval, se rendant au café Véry en traversant les jardins du Palais Royal…

« En quoi un homard est-il plus ridicule qu’un chien, qu’un chat, qu’une gazelle, qu’un lion ou toute autre bête dont on se fait suivre ? J’ai le goût des homards, qui sont tranquilles, sérieux, savent les secrets de la mer, n’aboient pas et n’avalent pas la monade des gens comme les chiens, si antipathiques à Goethe, lequel pourtant n’était pas fou. »

Le homard et le priapisme

Le homard est donc victime de son succès. C’est comme cela, on ne choisit pas ses fidèles. La vénération que les autres vous voue est confiscatoire : c’est le prix à payer des idoles que de ne pas choisir ses fans.

D’ailleurs, notre homard est bien placé pour le savoir, lui qui fut l’animal sacré de Priape, ce Dieu des Jardins, des Vignes, de la Navigation, de la Vigueur génératrice, au destin un peu tordu qui fut puni et affublé d’un phallus surdimensionné.

Le homard vigilant

Le homard nous soignerait-il de certains travers de nos démocraties ? Il faut dire que le homard est aussi connu pour ses propriétés curatives et protectrices.

Torréfié et réduit en poudre puis dissous dans du vin, il a servi à traiter diverses maladies urinaires, sa chair a été considérée comme diurétique. Sa carapace semble aussi avoir inspiré certaines armures : vers 1630, un casque turc, le Zischägge, ou queue de homard, a ainsi été utilisé en Europe de l’Est.

Le complexe du homard

C’est ainsi que Françoise Dolto nommait la crise de l’adolescence : « les homards, quand ils changent de carapace, perdent d’abord l’ancienne et restent sans défense, le temps d’en fabriquer une nouvelle. Pendant ce temps-là, ils sont très en danger »

La métaphore du homard incarne donc plus que jamais la vulnérabilité, la mise à nu, une forme de prise en flagrant délit d’insouciance. Un passage obligé ? Oui, pour l’adolescent. Pour le reste, c’est à voir. 

Le crustacé culturel

« Et si vous deviez vous réincarner en animal ? ». C’est une des questions que pose ce film inclassable : The Lobster. Dans une société un peu tordue cherchant à promouvoir le couple, les réfractaires sont envoyés dans un hôtel de la dernière chance pour y trouver l’âme sœur en 45 jours chrono. Sinon ? ils seront transformés dans l’animal de leur choix : David, le héros du film choisit le homard, incarnant la réponse au monde orwellien dans lequel il vit.

Culture et homard ? « La culture est comme la coquille d’un homard. La nature humaine est l’organisme vivant à l’intérieur de cette coquille… La culture est ce qui distingue la nature humaine et contribue à orienter la vie de la nature humain »

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