Les ambiguïtés du dessin de presse, une liberté à défendre

L’humoriste doit pouvoir rire de tout, « de la guerre, de la misère et de la mort », comme le préconisait, à son époque, le regretté Pierre Desproges.

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Libéralisme (Crédits : René Le Honzec/Contrepoints.org, licence Creative Commons)

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Les ambiguïtés du dessin de presse, une liberté à défendre

Publié le 3 juillet 2019
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Par Patrick Charaudeau.
Un article de The Conversation

L’humour est un acte de transgression non négociable. C’est sa raison d’être. L’acte humoristique brise le miroir des conventions sociales, casse les jugements bien- pensants, fait voler en éclats les stéréotypes identitaires. Ce qui fait que l’humour est, par définition, excessif.

Pour qu’il ait un impact, il doit frapper très fort, « un coup de poing dans la gueule », disaient les dessinateurs Loup et Cavanna, créateur d’Hara-Kiri et de Charlie-Hebdo. Face à l’arrogance des bien-pensants, il n’y a que l’outrance du bon ou mauvais dessin. Face à la dureté de la coque des idées reçues, il n’y a que le trait de la flèche pour la percer, ou le bazooka pour la faire éclater en morceaux, jusqu’à l’outrance.

L’humoriste doit donc pouvoir rire de tout, « de la guerre, de la misère et de la mort », comme le préconisait, à son époque, le regretté Pierre Desproges. Oui, mais, lui-même, à l’autre question qu’il se posait, lors du Tribunal des flagrants délires, à savoir : « Peut-on rire avec tout le monde ? », il répondait : « C’est dur ! ». En précisant qu’il peut difficilement rire en compagnie d’un « stalinien pratiquant », d’un « terroriste hystérique », ou d’un « militant d’extrême droite ».

 

Voilà donc le dilemme : ou rire de tout, mais avec un public sélectionné ; ou sélectionner ses sujets pour plaire à tout le monde, et ne vexer personne.

Une affaire d’interprétation

Le dessin de presse se trouve dans une situation ambivalente : pour une part, il est sans conteste un acte humoristique, de par le trait caricatural et la mise en scène insolite d’une situation ; mais, pour une autre part, il participe des commentaires que l’on peut faire sur les événements de l’actualité politique et sociale. Autrement dit, il est à la fois un acte pour rire et un acte sérieux d’information, car jouerait-il sur le paradoxe ou l’absurde, il propose une interprétation qui après tout mérite réflexion. Tout est donc affaire d’interprétation.

Or, c’est là que se présente le piège. Comme pour tout acte de langage, qu’il soit oral ou écrit, celui qui interprète le fait en y projetant ce qu’il est avec ses propres idées, ses propres sentiments, sa propre sensibilité, en fonction de ce qu’il a à défendre ; autrement dit, en toute subjectivité. Et pourtant, il croit que son interprétation est la seule possible.

Le dessin de presse n’échappe pas à la pluralité des interprétations. Il se joue dans un rapport triangulaire entre un dessinateur qui raconte, une cible objet de sa mise en dessein, un lecteur qui interprète et juge. Il faut alors se poser la triple question de « qui dessine ? », « quelle cible ? », « qui juge ? ».

Qui dessine ?

Est-ce la personne en tant qu’individu avec sa psychologie, ses déterminations sociales et ses valeurs, ou le personnage-dessinateur, celui qui transparaît dans son dessin, et raconte une histoire qui correspond à sa vision critique du monde ? Et donc à qui doit-on imputer l’intention critique, à l’auteur ou au dessinateur-conteur ? Qui est antisémite, raciste, sexiste, la personne ou le personnage qui livre un dessin ?

Dans le chapitre « Peut-on rire des Juifs » de son dernier ouvrage, Peut-on rire de tout ? (J.C. Lattès, 2013), Geluck, le créateur du Chat, présente un dialogue (inventé ou réel) avec un ami juif qui lui dit :

[Le] type qui dit que les Juifs ont des grands nez et des gros yeux, eh bien, ce type c’est un antisémite.

À quoi Geluck répond :

[En] le regardant droit dans ses gros yeux situés à la base de son énorme nez : « toi-même, on ne peut pas dire que tu aies un physique neutre ».

Et l’ami juif de s’exclamer :

Mais toi, tu peux. Je sais que tu es insoupçonnable !

Voilà, c’est toute la question : « Être ou ne pas être insoupçonnable. »

La cible

La cible peut être une personne touchée à travers une de ses caractéristiques psychologique, physique ou morale. On peut aussi l’atteindre en touchant son appartenance à un groupe ethnique, religieux, politique, à moins que ce soit son appartenance sexuelle, et dans tous les cas, c’est alors qu’apparaissent les stéréotypes qui s’attachent à ces catégories.

Mais la cible peut être aussi une idée, un système de pensée : une religion, une idéologie politique, des valeurs sociales, et c’est alors qu’apparaissent les tabous et autres valeurs sacrées qui sont objet de moqueries.

Il s’agit donc de percevoir dans chaque acte humoristique : qui l’on touche et de quel point de vue. Et c’est là qu’intervient l’acte d’interprétation qui dépend de « qui juge ».

Qui juge ?

Est-ce la personne qui se considère victime qui se sent outragée et exige réparation ? Sont-ce les représentants des cibles (associations diverses de défense des communautés ethniques ou religieuses) qui s’érigent alors en censeurs et engagent des procès. Sont-ce les juges qui doivent interpréter le caractère éventuellement délictueux du dessin et sanctionner au regard de la jurisprudence ?

Question importante car juger révèle le positionnement de celui qui juge, en fonction de ce qu’il juge : juge-t-il le dessin ou la personne ? Celle-ci est-elle, comme on l’a dit, soupçonnable ou insoupçonnable ? Antonio Antunes, l’auteur du dessin incriminé, paru dans la New York Times, se défend d’être antisémite. Ira-t-on le confondre avec son dessin ? C’est le syndrome de Céline.

La célèbre Une de Charlie Hebdo.
Philippe Roos/Flickr, CC BY-SA 

Et puis, qu’est-ce qui est interprété ? Est-ce que ceux qui se sont sentis offensés par le dessin de Mahomet se plaignant qu’il est « aimé par des cons » ont bien perçu que la cible n’était pas Mahomet ni les musulmans, mais seulement les intégristes qui sont ici qualifiés, à juste titre, de « cons » ?

Le dessin d’Antonio Antunes représentant Donald Trump portant des lunettes noires, tel un aveugle, tenant en laisse un chien basset sous les traits du premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou, est-il antisémite ? Le président des États-Unis porte une kippa ? Oui, mais lui-même se coiffa d’une kippa lorsqu’il se rendit à Jérusalem : signe religieux, mais aussi signe politique d’allégeance. L’étoile de David au collier du chien ? Symbole sacré de religion, mais aussi symbole politique puisqu’il se trouve dans le drapeau israélien. La laisse qui unit les deux personnages ? Elle peut être interprétée dans deux sens : c’est Nétanyahou qui guide Trump, l’aveugle, qui ne se rend compte de rien ; c’est Trump qui apporte son soutien à Nétanyahou.

Pour une éthique de conviction et de responsabilité

Il se peut que le dessin ne soit pas une réussite, comme le disent certains dessinateurs. Mais en tout état de cause, on voit que ce n’est pas la religion qui est ici la cible de ce dessin, ni même les Juifs, mais les personnalités politiques de Trump et Nétanyahou dont est critiquée la collusion et complicité politique.

Aux termes de la jurisprudence concernant les actes humoristiques, il est dit que

Le message humoristique, aussi choquant soit-il, ne doit pas chercher à nuire, de sorte qu’il dégénère dans l’insulte ou la calomnie.

Or, dans ce cas, ce qui peut être incriminé est la représentation des personnes, et donc, si elles se sentent insultées, calomniées, elles peuvent instruire un procès, mais ce ne peut être au titre d’une diffamation visant une religion ou une appartenance ethnique. Il s’agit d’un dessin de critique politique.

 

Il est dommage que le New York Times ait décidé de supprimer toute caricature politique de ses éditions. Il perd la possibilité de commenter les événements du monde en en montrant une face cachée qui suscite toujours réflexion.

Il est à espérer qu’en France, pays de Voltaire et de Daumier, on puisse en appeler à l’intelligence des humoristes, des supports de médiatisation et de ceux qui jugent, pour que l’on continue à voir circuler dans l’espace public cette salutaire liberté d’expression. Il y va, à la fois, d’une éthique de conviction et de responsabilité.

Patrick Charaudeau, Professeur émérite en Sciences du langage, chercheur au Laboratoire de communication politique (CNRS), Université Paris 13 – USPC

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

The Conversation

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  • Peut on rire des Corses (Bretons, lgbt, noirs, arabes, juifs, gros, asiatiques, etc…) ?
    Oui, on le peut !

    Mais ça ne se fait pas…

    • « On peut rire de tout »… oui mais  » pas avec tout le monde » avait ajouté cet humoriste. Cette condition – AMHA – ôte le caractère libéral de l’affirmation.
      C’est comme dire « on est tous libre, mais dans la limite du bon vouloir des autres » !

      On pourrait même croire que Desproges était en fait un parfait « bobo cool », et que loin d’être menacé, il aurait été aujourd’hui en parfaite ligne du ton médiatique.

      D’ailleurs, à la conclusion du sketch de la citation, il se vante par différence d’être ce qu’on a appelé plus tard, un « everywhere », lâchant ses lazzis sur un « somewhere » de la « France périphérique », dont la différence de revenu l’empêche d’apprécier le « bon goût » cosmopolite.

  • Merci pour cette fine analyse

  • Le problème quant à la liberté d’expression commence quand des associations communautaristes influencent les lois, donc le processus judiciaire, pour imposer leur propre lecture

  • Peut-on rire des humoristes ?
    Aujourd’hui, pour certains d’entres eux, l’humour n’est-il pas un instrument idéal pour faire passer une soupe extrémiste ? des noms…:-)

    Desproges n’était-il pas qu’un petit gauchiste à l’humour acerbe ? 🙂

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