L’humour libre de Pierre Desproges

Petites satires raffinées de la société par un esprit libre et non perverti.

Par Johan Rivalland.

En écho à l’article bienvenu de Philippe Bilger sur « la liberté d’expression et la liberté de rire de tout », diffusé ce lundi sur Contrepoints, un court hommage à Pierre Desproges, personnalité à l’humour unique qui continue d’inspirer ponctuellement un certain nombre d’humoristes.

Chroniques de la haine ordinaire

Je me souviens avoir regardé à plusieurs reprises, tout jeune, la fameuse « minute de monsieur Cyclopède », diffusée quasi-quotidiennement à la télévision. Mais j’étais alors probablement bien trop jeune pour pouvoir saisir grand chose.

C’est donc avec une certaine curiosité, et après de régulières références à Pierre Desproges rencontrées au cours  de mes lectures, qui ont eu pour effet d’éveiller mon attention, que j’ai eu l’idée de me lancer un jour à la découverte de la retranscription de certaines de ses chroniques, ici radiophoniques, qui ne pouvaient que m’attirer depuis déjà longtemps, en référence à un esprit libre comme on en voit bien peu.

Je ne saurais dire s’il s’agit ici du meilleur de ses recueils, mais je m’étais laissé guider par le titre et la notoriété de celui-ci.

Au premier abord, j’ai eu un peu de mal face à l’âpreté de certains propos et aux excès de grossièretés que je n’apprécie pas véritablement. Mais j’ai, en revanche, immédiatement été séduit par la qualité littéraire de l’écriture. Un style inimitable (bien que j’ais comme le sentiment que certains, aujourd’hui, tenteraient bien d’en imiter l’inspiration).

Ces chroniques m’ont également semblé inégales, ce qui aurait pu me refroidir. Mais face à un tel style, une telle liberté de ton et une telle personnalité et originalité, je me suis gardé de renoncer.

Surtout aussi parce que j’ai le sentiment que Pierre Desproges est beaucoup imité aujourd’hui, par des esprits qui n’ont rien à voir.

En effet, le spectacle qui nous est trop souvent offert aujourd’hui, par des esprits au demeurant à première vue sympathiques, tout au moins en apparence, et sans vouloir non plus exagérer et généraliser, est celui de « comiques » particulièrement égocentriques, qui se regardent beaucoup le nombril, sont fortement politisés (toujours du même côté) et agissent plus comme des moralistes à bon compte, qui se croient, comme le relève François L’Yvonnet, dont nous avions présenté ici il y a un peu plus de quatre ans l’essai « Homo comicus, ou l’intégrisme de la rigolade », « des agents du Bien », toujours sur les mêmes sujets faciles et très binaires (la droite, l’église, les racistes, les salauds de riches, le Medef, les politiques, les policiers), avec des postures en réalité sans grand risque et qui relèvent très souvent de l’imposture. La culture « bobo », en quelque sorte, avec tout le caractère mimétique qui la caractérise.

Ici, rien de tout cela.

On a affaire à une vision souvent assez crue, en apparence, de la société, mais en réalité avec une subtilité bien plus grande qu’il peut y paraître. Et une certaine pudeur, malgré l’âpreté des propos à laquelle je faisais référence. Qui sonne souvent juste.

Des propos qui peuvent souvent paraître excessivement durs et parfois choquants, mais qui se révèlent en réalité bien plus compatissants et dénués de toute réelle méchanceté.

En tous les cas, sans moralisme de pacotille ou arrière-pensées idéologisées, à l’instar de nos présumés comiques d’aujourd’hui (à de rares exceptions près). Et sur des sujets très diversifiés, touchant au quotidien de chacun d’entre-nous ou à l’essence de l’être humain.

Des chroniques assez agréables à lire ou redécouvrir, donc, et surtout pleines d’un talent littéraire comme on n’en voit plus beaucoup aujourd’hui.

Manuel de savoir-vivre à l’usage des rustres et des malpolis

Autre recueil que j’ai eu l’occasion de lire par la suite, ces chroniques dans lesquelles on retrouve cet humour assez unique de Pierre Desproges.

A la fois délirant, inventif, cynique, maîtrisant l’art de la parodie, il n’est jamais à cours d’idées pour tenter de nous distraire et nous faire sourire, tout en exerçant un regard aiguisé sur la société et ses multiples travers.

Un humour décalé et particulièrement vif, à prendre toujours au moins au second degré et que beaucoup regrettent, tant l’humoriste a marqué les esprits, avant de partir de ce bas-monde.

Un volume que j’ai toutefois trouvé un peu moins bon et moins piquant que les « Chroniques de la haine ordinaire », mais toujours vivifiant, par son originalité et le tempérament de son auteur.

Gaspard Proust, en digne successeur ?

Pas facile de pratiquer l’humour, en des temps troublés où la liberté d’expression est plus que jamais sujette à caution. Cela nécessite une certaine dose de subtilité, afin de ne pas heurter, être dans l’équivoque, pratiquer l’insulte ou la grossièreté, quand il ne s’agit pas davantage de se comporter en véritable donneur de leçons plutôt qu’en humoriste digne de ce nom.

Dans un spectacle vu il y a quatre ou cinq ans, Gaspard Proust parvenait, me semble-t-il, à doser avec une certaine habileté le savant mélange entre liberté de parole, de ton et une certaine forme de pudeur ou de retenue qui vise à dire des choses, parfois très crues ou très dures, sans pour autant prêter à confusion ou confiner à l’agression.

Se plaçant dans la posture du cynique, il n’épargnait rien ni personne, tout en faisant appel à l’intelligence, à la prise de recul qui s’impose et à cette subtilité à laquelle je faisais référence, le faisant souvent comparer à Pierre Desproges.

Personne n’y était épargné : les vieux, les Bobos, les lecteurs de Télérama, les Juifs, les Catholiques, les Musulmans, les quadragénaires, les trentenaires, François Hollande, Nicolas Sarkozy, son public, les femmes, mais aussi sans avoir l’air d’y toucher, les hommes, chacun de nous,… et d’une certaine manière son propre personnage, mélange de cynique et de prétentieux qui ferait presque même son spectacle sans conviction, pressé d’en finir car il aurait d’autre chose à faire mais qu’il le faut bien pour gagner sa vie…

De l’humour doucement acide qui permet de passer un bon moment de détente. Pour le reste, vous connaissez probablement mieux que moi l’humoriste, car je crois savoir qu’il doit passer de temps en temps à la télévision, même si je n’ai pas vraiment eu l’occasion de le voir…

  • Gaspard Proust, Tapine, DVD Studiocanal, décembre 2013, 100 minutes.