L’argument imparable du marché tient-il la route ?

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Mario Draghi en juin 2014 2 (Crédits ECB European Central Bank, licence Creative Commons)

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L’argument imparable du marché tient-il la route ?

Publié le 25 juin 2019
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Par Karl Eychenne.

« La Banque Centrale ne baissera pas ses taux à moins que la bourse s’effondre, ce qui n’arrivera pas car sinon la Banque Centrale baissera ses taux ». Donc le marché ne baissera pas. Argument imparable pour l’investisseur, boiteux pour l’économiste, fallacieux pour le logicien.

La Fed et la BCE se disent prêtes à assouplir de nouveau leur politique monétaire au cas où :

  • Les tensions commerciales s’aggravaient exagérément
  • La croissance et l’inflation ralentiraient exagérément
  • Bref, au cas où les marchés d’actions baisseraient exagérément

Mais si les Banques Centrales assouplissent leur politique, en baissant de nouveau leurs taux directeurs et en pratiquant de nouvelles injections de liquidités, alors les marchés seront rassurés.

Finalement, les marchés ne peuvent pas baisser…

Investisseur : un argument imparable

Encore une fois, les investisseurs ont reçu l’assurance que si les choses tournaient mal, alors les autorités monétaires feront tout ce qu’il faut « quoi qu’il en coûte1» pour que les choses aillent mieux. Il n’en fallait pas davantage pour redonner le moral aux troupes de la finance, en mal de certitudes depuis quelques mois. Les marchés d’actions et d’obligations peuvent donc continuer leur numéro de voltige, encore plus haut, le filet de sécurité est de nouveau dressé.

Mais continuer de tout acheter, cela a-t-il a du sens ? Jadis, il existait une ligne de démarcation bien établie entre les actifs réputés sans risque (qui proposent un rendement certain) et les actifs réputés risqués (qui proposent un rendement incertain). Les deux vivaient dans le même monde, mais faisaient chambre à part : on achetait des actifs sans risque pour certaines raisons, et des actifs risqués pour d’autres raisons. Mais désormais, il n’y a plus de purgatoire financier : les mauvais choix sont assurés gratuitement par les Banques Centrales. En effet, avec un coût de l’argent aussi faible et la promesse que tout sera mis en œuvre en cas de pépin, les investisseurs se voient confisqués le coût du risque auquel ils étaient exposés.

C’est un peu comme si le prix des actifs étaient mécaniquement aspirés par le haut. Warren Buffet use d’une formidable métaphore pour comprendre le phénomène : le taux d’intérêt est la force de gravité du prix des actifs ; plus il est faible et plus le prix monte. En effet, les manuels nous apprennent que le prix d’un actif dépend toujours d’un taux d’actualisation ; ce taux est ce que l’on exige pour accepter de céder du présent certain contre du futur incertain. Si ce taux est très faible comme aujourd’hui, cela veut dire que je n’ai aucun problème pour céder une partie de mon revenu présent contre l’achat d’un actif qui me promet un revenu futur. Donc, plus les taux baissent, plus les prix montent. Puisque les taux n’arrêtent pas de baisser, alors on peut continuer d’acheter.

Économiste : un argument boiteux

« Que cherchent-ils au Ciel, tous ces aveugles ». C’est la question que pose l’économiste aux investisseurs. Il reconnait que les Banques Centrales jouent sur la confiance des investisseurs avant d’en avoir sur celles des agents économiques, et qu’il faut donc ménager les premiers. Il reconnait aussi que ces Banques Centrales ne peuvent plus ignorer le rôle des marchés financiers dans le financement de l’économie réelle (crise des Subprimes)

Mais quand même, il rappelle que depuis 2008, ces politiques monétaires très accommodantes ont certes eu pour effet de sauver l’économie réelle mais aussi de doper la sphère financière : c’était peut-être le prix à payer. Quelles conséquences ? Des prix des actifs financiers qui s’envolent quand les prix des biens peinent à accélérer : excès d’inflation financière et défaut d’inflation des biens.

Et la métaphore de Warren Buffet vue plus haut ? Elle est un peu bancale. En effet, elle fait comme si les taux d’intérêt vivaient sur une planète et les fondamentaux économiques sur une autre planète. Or, ce n’est pas le cas. Ainsi les modèles économiques standards justifient un lien entre les taux et la croissance économique : précisément, le rendement du capital (taux d’intérêt auquel on ajoute une prime de risque) doit être supérieur ou égal à la croissance économique ; sinon on serait dans le cas d’une croissance inefficiente au sens où c’est un excès de capital qui produirait des taux si faibles. Ainsi, il ne faudrait pas trop se réjouir d’une baisse trop forte du taux d’intérêt car elle serait probablement le symptôme d’une économie malade.

Logicien : un argument fallacieux

L’argument de l’investisseur est-il convaincant d’un point de vue plus formel ? Est-il rigoureux au sens de la logique ? Non.

Notre investisseur semble vouloir se convaincre que le marché ne peut pas baisser, par une forme de preuve par l’absurde :

  • « La Banque Centrale ne baissera pas ses taux à moins que le marché baisse ;
  • or le marché ne peut pas baisser car alors la Banque Centrale baisserait ses taux »

Or, il se trouve que d’un point de vue logique ces deux énoncés sont en fait les mêmes ; dire l’un équivaut à dire l’autre : on dit que l’un est la contraposée de l’autre.

Par exemple, il est équivalent de dire :

  • « Si je ne prends pas mon parapluie (la Banque Centrale ne baisse pas ses taux) alors c’est qu’il ne pleut pas (le marché ne baisse pas) »
  • « S’il pleut (le marché baisse) alors c’est que je prends mon parapluie (la Banque Centrale baisse ses taux) »

Et cela ne prouve absolument pas qu’il pleuve (ou qu’il ne pleuve pas) !

Dans le cas qui nous intéresse, les deux phases sont aussi équivalentes, et dire l’une puis l’autre ne prouve pas du tout que le marché ne peut pas baisser.

Conclusion : le marché ne peut pas baisser car il ne peut pas baisser ?

Peut-être qu’en fait l’investisseur considère que son argument est d’une nature particulière au sens où il implique une entité quasi-mystique : la Banque Centrale… Il peut alors être tenté de produire deux types de raisonnements tordus mais restés célèbres :

– l’argument ontologique de Anselme de Cantorbéry qui tenta de prouver l’existence de Dieu… par définition. Retravaillé dans le cas qui nous intéresse, cela donnerait : « la Banque Centrale étant une entité telle que rien ne puisse être pensé de plus grand, alors elle dépasse la simple réalité des marchés, et donc il est hors de doute qu’une telle entité existe… et ait la main sur les marchés »

– l’argument contre nature de G.G.Saccheri qui passa toute sa vie à tenter de prouver que le fameux cinquième postulat d’Euclide n’était pas nécessaire comme fondement à la géométrie est faux. Une fois retravaillé dans le cas qui nous intéresse, cela donnerait : « l’hypothèse d’une baisse des marchés sans que la Banque Centrale intervienne est fausse, car elle est contre nature »

  1. Mario Draghi, Banquier Central de la BCE, dans un discours resté célèbre et qui contribua à sauver l’euro en 2012.
Voir les commentaires (13)

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  • claude henry de chasne
    25 juin 2019 at 6 h 58 min

    la bourse est fondée sur le principe de la bulle.. c’est son fondement meme..
    Ainsi on attire les gogos avec un argumentaire de sécurité et/ou de rentabilité et les cours montent ..
    Comme les cours montent de nouveau venus apparaissent faisant gonfler la pâte..
    Au final une étincelle déclenche le mouvement baissier et hop voila les pigeons plumés..
    seules les dettes d’etat sont suffisamment solides , car il vaut mieux avoir des contribuables , que des clients tout le monde l’a bien compris

    • « la bourse est fondée sur le principe de la bulle.. c’est son fondement meme »
      Affirmation péremptoire qui en montre une très mauvaise compréhension.

      • claude henry de chasne
        25 juin 2019 at 11 h 12 min

        simplifier n’est pas facile , mais les faits eux sont indéniables

        • claude henry de chasne
          25 juin 2019 at 11 h 17 min

          prenons les subprimes … leur financiarisation, leur distribution dans des packs d’investissements.. et le grand plongeon quand on s’est aperçu que prêter du fric pour acheter des biens a des gens sans revenus fixes était une grave erreur d’appréciation,
          et des junks bonds il y en a des paquets..

          • Les subprimes étaient des produits hors de la bourse. Le problème du repackaging et de la revente de créances douteuses n’est pas un problème en soit, il aura toujours des investisseurs pour prendre ce type de risque en contrepartie d’un rendement élévé.
            Le vrai scandale venait de la notation de ces instruments par les agences (S&P, Moody’s, Fitch), certaines tranches recevaient des notations équivalentes à des produits monétaires alors que le risque associé n’était évidemment pas équivalent (je simplifie un peu mais globalement ça revenait à vendre une Ford Mondeo avec une carrosserie de Ferrari, mais en facturant bien la Ferrari).

    • Si la bourse n’existait pas ou si on décidait de la fermer, les échanges de titres auraient lieu entre initiés et les épargnants seraient irrémédiablement spoliés, n’ayant pas ou plus accès à l’information déterminante. La bourse, c’est d’abord la démocratisation de l’information financière.

      Votre vision fausse de la bourse est celle souvent colportée d’un jeu à somme nulle (certains gagnent parce que d’autres perdent), avec un petit côté social-romantique (les gros méchants plument les gentils petits). A l’évidence, la bourse ne correspond pas à cette description. La réalité est plutôt que tout le monde gagne quand ça monte, tout le monde perd quand ça baisse.

      Sinon, les obligations publiques sont les titres les plus risqués qu’on puisse imaginer car les Etats ont le pouvoir de faire souverainement défaut. Autrement dit, les Etats peuvent légalement tuer leurs créanciers. Aucun taux ne sera jamais assez élevé pour justifier un tel risque. Fuyez, pauvres fous !

  • En fait, on a déplacé le risque pour le rendre moins perceptible.
    Il n’en reste pas moins que ce qui est important c’est la qualité du rendement de l’investissement effectué par l’emprunt. Ce qui est grave, c’est que l’argent actuellement emprunté ne sert pas à créer de la richesse mais à de la consommation simple ou à faire monter le prix des actifs réels.

  • La petite bête
    25 juin 2019 at 9 h 37 min

    Une autre citation de Warren Buffet mérite d’être connue:
    « Il y a une guerre des classes, c’est un fait, mais c’est ma classe, la classe des riches qui la mène et nous sommes en train de la gagner. »
    (New York Times du 26 novembre 2006, cité par Le Monde du 20 novembre 2008)
    C’est une ploutocratie qui mène le monde et entend imposer son pouvoir aux Etats dont les responsables sont corrompus ou intimidés. Tout cela est très loin du libéralisme.

    • Ben il suffit de rejoindre le camp des vainqueurs. Etrange que les Français se précipitent toujours au secours de la victoire à la seule exception du cas où cela voudrait dire quitter la classe des pauvres…

  • il est evident que les arbres ne peuvent monter au ciel. Il en est de meme avec le prix des actifs (actions ou immobilier)
    Autrement dit, tot ou tard il y aura une correction car la realite reprendra ses droits (on ne valorisera pas des millards une societe incapable de faire des benefices genre uber ou plus personne ne s endettera sur 50 ans pour acheter un logement)

    Bon je reconnais etre incapable de dire quand ca va s arreter, ni d en enumerer les consequences. Mais il est clair que des milliers de millards €, $ ou yuan vont etre soudain volatilisé. Reste a savoir qui va payer l addition:
    – les investisseurs (desole mais vos actions valent autant que celle du panama il y a 100 ans)
    – les epargnants : la banque a fait faillite et votre argent a disparu
    – les contribuables : l Etat « sauve » les banques en les renflouant (comme le credit lyonnais) et c est l Etat qui paie. Donc augmentation des impots ou baisse des prestations (comme en espagne)

  • Au fait qui est l’andouille qui a remplacé l’expression « CARTE D’ELECTEUR » par « CARTE ELECTORALE »?

    Et pourquoi n’a-t-on toujours pas corrigé cette ridicule erreur de français?

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