5 raisons pour lesquelles il faut conserver l’ENA et l’accès direct aux grands corps

polytechnique université paris saclay(CC BY-SA 2.0)

Plaidoyer pour conserver nos établissements d’excellence au moment où la concurrence mondiale se fait plus rude. OPINION

Par Thierry Berthier.

Inspiré par la crise des Gilets jaunes et le grand débat, le gouvernement s’apprête à supprimer l’ENA et l’accès direct aux grands corps de l’État, des structures qui depuis plusieurs siècles pour certaines d’entre elles ont fait leur preuve d’efficacité dans la sélection des élites mises au service de la nation. Leur suppression constituerait l’un des plus beaux exemples de tir contre son camp exécuté dans un contexte mondial ultra concurrentiel de « Guerre des intelligences ». Voici cinq raisons objectives opposables à leur suppression. Le lecteur notera que ces cinq oppositions ne relèvent que du champ stratégique, de la théorie des jeux ou de l’approche systémique mais jamais de l’argumentaire politique.

Opposition 1 : priver l’État de ses meilleurs esprits dans une Guerre des intelligences qui nous oppose à la Chine, aux États-Unis, à la Russie et au reste du monde.  

Prenons l’exemple des grands corps techniques : Ponts, Mines, Armement, Insee… qui recrutent principalement dans le peloton de tête des Polytechniciens et chez les Normaliens. Supprimer l’accès direct ou différer les prises de postes à responsabilité à l’issue des trois années de formation des corps techniques, c’est faire le choix délibéré d’offrir les têtes de promotions de l’École Polytechnique aux GAFA-MIPD, (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft, IBM, Palantir, DARPA), et autres BATX chinois qui connaissent parfaitement la valeur de ces jeunes scientifiques.

Notons qu’il n’est pas si simple pour les DRH des corps techniques d’attirer et de retenir aujourd’hui les majors de promotion de l’X ou de l’ENS sur le seul critère de la promesse de postes intéressants (sous-entendu à responsabilité) dès leur sortie tout en faisant accepter un salaire très inférieur aux propositions du secteur privé et aux offres décuplées des sociétés étrangères. Dans les faits, il s’agit d’une question d’arbitrage entre l’offre et la demande de talents scientifiques à hauts potentiels.

La compétition mondiale dans le domaine des mathématiques appliquées, des data sciences, de l’électronique et de l’Intelligence Artificielle produit des opportunités de carrières fulgurantes dirigées vers les meilleurs jeunes scientifiques diplômés français. Attirer ces diplômés à haut potentiel vers des carrières publiques souvent mal payées en supprimant la perspective d’une prise de poste à responsabilité relève du mirage idéologique.

Différer cette perspective reviendrait à supprimer la seule attractivité du poste en corps techniques et à offrir sur un plateau ces profils prometteurs aux sociétés étrangères dès leur sortie de formation. Stratégiquement, il s’agit d’une aberration, d’un tir contre son camp doublé d’une gabegie financière si l’on prend en compte le cout de formation. Dans L’Art de la Guerre de Sun Tsu, cela revient à offrir ses meilleures unités à l’ennemi sans le combattre…

Opposition 2 : supprimer le seul mode de sélection rationnel, équitable, offrant une égalité des chances à chaque candidat.

L’accès aux grands corps s’effectue aujourd’hui sur le classement de sortie de l’ENA, et sur celui de Polytechnique pour les corps techniques. Ces classements sont construits à partir des notes obtenues par les élèves tout au long de leur scolarité, stages et projets. Refuser le classement revient à rejeter la seule méthode d’évaluation objective, rationnelle, équitable signifiante pour toute organisation hiérarchisée ou concurrentielle. Par quoi remplacer le classement issu de la notation ? Une cooptation à la tête du client, aux capacités d’influence établie sur des critères sociaux, économiques, culturels, religieux, politiques, aléatoires ? Qu’advient-il alors de l’égalité républicaine garantie par le format d’un concours anonymisé ?

Par souci de cohérence et d’équité, il faudrait ensuite refuser le classement dans toutes les autres formations techniques, scientifiques, sélectives, ce qui conduirait vite à des situations de blocage : en chirurgie par exemple, allons-nous accepter facilement de nous faire opérer par un jeune chirurgien diplômé sur unique critère aléatoire, social, économique ou religieux ?  Allons-nous accepter de prendre un avion piloté par un jeune diplômé sur critère d’influence, aléatoire, social ou religieux ?

Dans les compétitions sportives, allons-nous accepter de sélectionner l’équipe de France de football sur des critères autres que ceux de l’excellence sportive, de la notation et de l’évaluation objective ? La réponse est non. Alors pourquoi faudrait-il accepter pour la haute fonction publique ce que nous ne sommes pas prêts à accepter pour la médecine, l’aviation ou la compétition sportive ?  Ainsi la sélection des meilleurs candidats selon une grille de notation objective anonymisée suivie d’un classement loyal constitue la seule garantie contre l’arbitraire, le copinage, la promotion idéologique, religieuse ou la promotion canapé.

Opposition 3 : affirmer une défiance de l’État face aux capacités des jeunes élites en tant que futures forces vives de la nation.

L’un des motifs sous-jacents de la suppression de l’accès direct aux grands corps est qu’il ne serait plus raisonnable ou admissible de confier des responsabilités trop tôt dans la carrière d’un jeune haut fonctionnaire débutant. Il ne serait plus acceptable de lui maintenir la garantie à vie de postes réservés, distribués par son corps de rattachement. Cette défiance met en lumière des arrières-pensées très politiques : la situation difficile que connait la France, la persistance du chômage, la désindustrialisation des régions, la crise des Gilets jaunes ne seraient finalement que les résultantes systémiques des mauvaises actions ou de l’absence d’action de hauts fonctionnaires français gavés de privilèges et de carrières toutes tracées dès la sortie de l’école.

Qu’en est-il alors de la responsabilité de la classe politique trompée et abusée par ses hauts fonctionnaires ? Celles et ceux qui s’aventurent sans retenue dans ce type de discours aux accents clairement populistes ne sont-ils pas tous issus de la même matrice sélective qu’ils souhaitent détruire aujourd’hui ? Il existe certainement une interprétation psychanalytique au fait de vouloir brûler l’échelle que l’on vient d’emprunter, une fois que l’on se trouve sur le toit…

Dans tous les cas, ce signal envoyé aux meilleurs talents formés dans les filières d’excellence de la République ne les incite guère à l’engagement au service de l’État, au patriotisme ni à la redistribution de leurs savoirs sur le territoire national.

Opposition 4 : faire le pari hasardeux que cette suppression puisse satisfaire la partie de la population la plus « antisystème » qui fut présente sur les ronds-points.

Là encore, il s’agit d’une hypothèse idéologique formulée à très court terme qui ignore complètement le contexte de compétition mondiale et de course à l’innovation dans l’ensemble des grands secteurs d’activités humaines. Se priver des meilleurs talents en les envoyant à la concurrence, c’est à moyens termes affaiblir notre économie, notre défense, nos institutions et notre service public déployé dans les territoires. Selon une approche systémique, c’est affaiblir un peu plus les catégories les moins armées pour affronter les mutations sociétales. Alors qu’il faudrait au contraire réinventer en urgence une France des grands projets industriels et scientifiques, nous choisissons de niveler par le bas et de casser la forge qui produit les premiers de cordées.

Opposition 5 : aller à rebours des orientations stratégiques de plus en plus sélectives chinoises, américaines, et russes.

« Nous voulons les meilleurs pour servir l’État et l’armée américaine, afin de contrer les ambitions chinoises ». Ce slogan rédhibitoire est répété dans tous les grands rapports stratégiques du Département de la Défense américain. La Chine vient d’ouvrir des Instituts spécialisés en mathématiques et en Intelligence Artificielle dédiés à l’innovation civile et militaire, afin de sélectionner dès le plus jeune âge et de former des élites techno-scientifiques qui feront d’elle la première nation technologique mondiale.

Dans les deux cas, le modèle français des filières d’excellence (ENA, grandes écoles civiles et militaires) a inspiré les modèles hyper-sélectifs actifs aujourd’hui en Chine, en Russie et sous une forme différente aux États-Unis. Pourquoi abandonner brusquement un modèle adopté, validé et amplifié par les géants chinois et américain ? Quel signal envoie la France à ses concurrents économiques si ce n’est celui d’une forme de capitulation face à la dureté de la compétition mondiale ?

En attendant les conclusions du comité mis en place, chacun doit espérer que la mission dirigée par Frédéric Thiriez, travaillant sur la suppression de l’ENA et de l’accès direct aux grands corps, réalise une introspection stratégique, rationnelle, débarrassée de tout condiment idéologique ou populiste. Une destruction pure et simple de la filière d’excellence des grands corps risque de nous coûter très cher et de nous affaiblir durablement. Il en va de notre maintien dans la compétition mondiale.

 

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