Vassili Grossman, du stalinisme à la liberté

Joseph Stalin Painting (13), Joseph Stalin Museum By: Andrew Milligan sumo - CC BY 2.0

Au terme d’une vie déchirée par les deux totalitarismes du XXe siècle Vassili Grossman est devenu logiquement, presque  malgré lui, un grand écrivain de la dissidence et de la liberté.

Par Richard Guédon.

« La publication de votre roman nuirait non seulement à notre peuple et à notre État mais à tous ceux qui luttent pour le communisme […] à tous les travailleurs progressistes des pays capitalistes, à tous ceux qui combattent pour la paix […] Pourquoi ajouterions-nous votre livre aux bombes atomiques que nos adversaires préparent pour nous ? »

L’auteur des ces phrases n’est pas n’importe qui : Mikhaïl Souslov a fait une « belle » carrière dans l’URSS stalinienne où il s’est illustré lors des purges des années 30. Durant la Seconde Guerre mondiale,  c’est lui qui a déporté les Tchétchènes et a été ensuite le rédacteur en chef de la Pravda, le quotidien du régime. En juillet 1962, il est responsable des questions idéologiques au bureau politique du Parti Communiste de l’URSS alors dirigé par Nikita Khrouchtchev qu’il trahira 2 ans plus tard, provoquant sa chute et son remplacement par Leonid Brejnev.

L’écrivain des « Frontoviki »

Pour qui  Souslov prend-t-il le temps, que l’on imagine précieux dans cette période de crise internationale, celle de Berlin puis de Cuba, de se justifier d’une simple interdiction de publication, et quel est donc ce roman jugé par ce considérable personnage aussi dangereux que les fusées nucléaires américaines ?

Son interlocuteur c’est Vassili Grossman considéré aujourd’hui comme l’un des plus grands romanciers russes, peut-être le plus grand du XXe siècle et le roman c’est Vie et Destin.

Si Souslov prend sur son temps c’est que Vassili Grossman n’est pas n’importe quel plumitif. Il doit sa grande notoriété à sa conduite héroïque pendant la Grande Guerre Patriotique à laquelle il a pris part en tant que correspondant de l’Étoile rouge journal de l’Armée Rouge, dont il a couvert la plupart des grandes batailles depuis la débâcle de l’été 41 jusqu’à la chute de Berlin en 1945, en passant par Stalingrad. Resté en première ligne pendant plus de 1000 jours, il a rendu compte au quotidien de l’héroïsme des combattants dont il a partagé les souffrances et la ténacité. Il a été le premier écrivain à découvrir les camps d’extermination nazis et à en rendre compte.

Son humanité, sa simplicité et son talent d’écrivain l’ont rendu populaire en URSS, en particulier chez les « frontoviki », les simples soldats du front.

Réalisme soviétique

Grossman est né en 1905 en Ukraine et après des études d’ingénieur chimiste il s’est orienté vers la littérature. Apprécié par Gorki, qui faisait alors la pluie et le beau temps dans la littérature soviétique, il est devenu rapidement un écrivain professionnel, représentant convaincu du réalisme soviétique, glorifiant livre après livre la révolution bolchevique, ses réalisations et ses dirigeants, à commencer par Staline.

Lors des grandes purges des années 30, il a même pu signer une pétition contre les vieux bolcheviks faussement accusés de trahison.

Mais cet écrivain révolutionnaire irréprochable va progressivement ouvrir les yeux sur le régime soviétique pendant et après la Seconde Guerre mondiale, d’abord au fonds de lui, puis publiquement dans ses œuvres même.

Fascisme, communisme, antisémitisme

Vassili Grossman est né dans une famille juive totalement assimilée et se découvre Juif quand il est confronté à la shoah, dans laquelle sa propre mère, restée en Ukraine, disparait tragiquement, assassinée par les nazis avec les 35 000 Juifs de Berditchev.

Cet antisémitisme, il le voit encore à l’œuvre avec stupéfaction après-guerre dans son propre pays à l’occasion de la campagne contre les « cosmopolites sans racines » et le procès des blouses blanches à la fin du règne de Staline. Il ne doit lui-même son salut qu’à la mort de Staline en 1953.

Dans la lignée des grands romans russes et notamment de Guerre et Paix, il commence alors à écrire Vie et Destin, vaste fresque sociale centrée sur la bataille de Stalingrad comme le chef-d’œuvre de Tolstoï a pour cadre les campagnes napoléoniennes.

Mais ce roman splendide, profondément humain n’a plus rien de communiste, plus rien de soviétique, c’est une ode à l’humanité, à la liberté individuelle, au courage d’être bon pour soi-même et pour les autres. Il peint au jour le jour la monstruosité des totalitarismes, renvoie dos à dos extermination de classe et extermination de race, goulag et camps nazis sortis d’une même matrice infernale, la volonté d’imposer un bien collectif fantasmé.

Qu’on en juge, dans la bouche de deux anciens bolchevistes enfermés au Goulag :

« Nous nous sommes trompés,  jamais rien, aucun repentir ne pourra expier ce que nous avons fait… Nous n’avons pas compris ce qu’est la liberté, nous l’avons écrasée. Marx aussi l’a sous-estimée ; elle est la base et le sens, elle est l’infrastructure des infrastructures »

« L’aspiration de la nature humaine vers la liberté est invincible, le totalitarisme ne peut pas renoncer à la violence car l’homme ne renonce pas de son plein gré à la liberté. Cette conclusion est la lumière de notre temps, la lumière de l’avenir ».

Liberté et bonté individuelles

Écoutons aussi cet hymne à la bonté individuelle :

« Le bien n’est pas dans la nature, il n’est pas non plus dans les prédications des prophètes, les grandes doctrines sociales, l’éthique des philosophes… mais les simples gens portent en leur cœur l’amour pour tout ce qui est vivant, ils aiment naturellement la vie, ils protègent la vie ; après une journée de travail, ils se réjouissent de la chaleur du foyer et ils ne vont pas sur les places allumer des brasiers et des incendies. 

C’est ainsi qu’il existe, à côté de ce grand bien si terrible, la bonté humaine dans la vie de tous les jours. C’est la bonté d’une vieille, qui, sur le bord de la route, donne un morceau de pain à un bagnard qui passe, c’est la bonté d’un soldat qui tend sa gourde à un ennemi blessé, la bonté de la jeunesse qui a pitié de la vieillesse, la bonté d’un paysan qui cache dans sa grange un vieillard juif  […] Cette bonté privée d’un individu à l’égard d’un autre individu est une bonté sans témoins, une petite bonté sans idéologie. On pourrait la qualifier de bonté sans pensée. La bonté des hommes hors du bien religieux ou social. »

Au terme d’une vie déchirée par les deux totalitarismes du XXe siècle Vassili Grossman est devenu logiquement, presque  malgré lui, un grand écrivain de la dissidence, de la liberté, sans doute plus grand qu’un Soljenitsyne.

Manuscrit en prison

Vie et Destin, dont le manuscrit avait été confisqué par le KGB, « mis en prison » comme disait Grossman, ne sera publié en Russie qu’après sa mort, survenue  en 1964, dans la solitude et la pauvreté, et après la mort de l’URSS !

Au fond, c’est Souslov qui avait raison, ce sont des gens comme Vassili Grossman, Andreï Sakharov, Vaclav Havel, Lech Valesa, et des œuvres comme Vie et Destin qui ont détruit le communisme, nous évitant ainsi les fusées.

L’été approche, et aussi les vacances où l’on est censé avoir du temps pour lire, alors pourquoi pas Vie et Destin ? Malgré les souffrances qu’il met en scène, inimaginables par notre génération, ses qualités littéraires, son humanité, son empathie, son absence totale de haine en font une lecture paradoxalement joyeuse et optimiste, car, comme Grossman le dit lui-même, si, ensemble, les deux totalitarismes du XXe siècle n’ont pu venir à bout de la petite flamme de la liberté individuelle, cela démontre qu’elle est indestructible.

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