Des comptes sociaux étrangement « flottants »

Les indicateurs économiques de la protection sociale sont dans le rouge. Devez-vous encore faire confiance en la Sécu ?

Par Thierry Benne.
Un article de l’Iref-Europe

Les « comptes sociaux flottants » concernent les comptes de la protection sociale. Rien d’étonnant à vrai dire puisque, selon les derniers Tableaux de l’Économie Française de l’INSEE (avril 2019), à elle seule, cette protection absorbe avec 728 milliards d’euros en 2017 nettement plus de la moitié de la dépense publique totale, soit quelque 1294 milliards d’euros.

À tout seigneur, tout honneur : avec 335 milliards d’euros, les comptes des retraites accaparent un peu plus du quart de la dépense publique et près de la moitié (46 %) de la protection sociale ; et leurs fluctuations chaotiques, tout comme les écarts enregistrés sur leurs prévisions contradictoires, mobilisent couramment plusieurs dizaines de milliards d’euros. Tel le brusque réveil d’un volcan, les comptes de l’assurance-vieillesse qu’on nous vendait quasiment en équilibre avant le scrutin européen viennent tout juste après son dépouillement d’entrer subitement en éruption avec des creux impressionnants et inquiétants.

Alerte rouge sur l’assurance-maladie

Viennent ensuite, avec inévitablement une amplitude moindre puisqu’ils ne cumulent que quelque 206 milliards, les comptes de l’assurance-maladie qui font également selon la date à laquelle ils sont évalués — ou fournis — preuve d’une agilité surprenante. C’est ainsi que l’on vient de les voir retomber inéluctablement en alerte rouge, à peine quelques semaines après que le gouvernement se soit bruyamment félicité de leur prompt rétablissement grâce à l’énergie et à l’efficacité de son action.

Dernier membre du trio — et en quelque sorte le petit poucet, avec ses 41 milliards d’euros — l’assurance-chômage, encore sous la coupe des partenaires sociaux, connaît de moindres fluctuations, mais là aussi les chiffres ont une curieuse tendance à s’emballer à l’approche des réformes, même si le ruineux régime des intermittents du spectacle (où l’on chôme à la carte) continue imperturbablement, au vu et au su de tous, à creuser efficacement le déficit annuel.

Certes, ces flux et ces reflux incessants ne cessent d’étonner les professionnels d’une comptabilité plus traditionnelle restés fidèles dans le cadre de la partie double et des principes comptables à une certaine déontologie et à une cohérence affirmée des chiffres. Au fur et à mesure des publications plus imprévisibles les unes que les autres, ils réalisent en effet que chacune des trois catégories de comptes sociaux précitées pourrait utilement revendiquer la fière devise de Paris : « fluctuat, nec mergitur », car c’est vrai qu’à l’instar de la nef de la capitale et indépendamment de l’équipe à la barre, ces comptes flottent sans jamais sombrer.

Un calendrier des bilans ?

Tout le pays est en effet habitué à l’alternance rapprochée de ces publications rassurantes pour peu qu’on se trouve à l’approche d’une échéance électorale importante et qui deviennent brusquement alarmantes une fois le scrutin passé. On a vraiment l’impression que la réalité comptable importe peu ou qu’elle est hautement flexible, comme si la plus ardente des priorités était de fournir aux politiques les chiffres qu’il faut au moment qu’il faut. Suivront, bien sûr, pour justifier ces écarts, des tonnes d’explications dont on n’est même pas certain qu’elles convainquent vraiment ceux qui les fournissent.

Le Conseil d’Orientation des Retraites s’est notamment illustré depuis plusieurs années par une série quasiment ininterrompue de volte-face statistiques et prévisionnelles. C’est ainsi que, peu à peu et à côté de la comptabilité traditionnelle, s’est forgée subtilement dans le domaine de la protection sociale une sorte de « comptabilité événementielle » où la clôture des exercices compte infiniment moins que l’inévitable alternance des périodes pré- et post-électorales ou de réforme. Ces dernières marquent une concordance des temps encore un peu plus scandée, lorsque le chiffre qu’il faut sort — souvent avec le concours providentiel de la Cour des comptes, de l’Inspection des Finances ou encore comme tout récemment du Conseil d’Orientation des Retraites — juste à temps pour conforter la volonté du pouvoir d’imposer tel ou tel changement généralement guère populaire.

Ces incessantes manipulations de comptes ne trompent plus que ceux qui s’y complaisent ou tous les médias qui les colportent sans jamais s’interroger sur le pourquoi et le comment de ces brusques changements.

À l’inverse de tous ses confrères, le comptable en comptes sociaux n’a manifestement pas, ou pas toujours, les moyens de fournir de manière permanente une image fidèle et loyale de la réalité économique du moment, mais on sent combien pèsent sur lui d’autres impératifs plus prégnants et dont, pour d’autres, l’enjeu est la conquête ou la conservation du pouvoir via la communication. Or, cela fait déjà des décennies qu’à force d’être constamment manipulés dans un sens, puis dans l’autre (chaque majorité dénonçant à loisir les turpitudes de la précédente, avant de devenir elle-même la cible de la suivante), les comptes de la protection sociale ne veulent plus dire grand-chose.

Winston Churchill prétendait qu’en dehors des statistiques qu’il trafiquait lui-même, il n’accordait aucune foi aux autres chiffres qu’on lui proposait. Pour beaucoup trop de chiffres sociaux, force est de regretter qu’on n’est sans doute malheureusement pas très loin de ce cynisme en France. Le courage de l’aveu en moins !

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