Voulez-vous une presse libre ou une presse libérée ?

Reading the newspaper By: Pedro Ribeiro Simões - CC BY 2.0

La liberté n’est pas aisée, ni donnée. Elle est un combat de tous les instants, un travail incessant contre la routine, la facilité, le confort, l’ordre trop parfait.

Par Valentin Becmeur1.

« Quelle folie que de porter un toast à la presse indépendante… Nous sommes des prostituées intellectuelles ! » – Paroles attribuées à John Swinton, rédacteur en chef du New York Times, 1880

En quelques années, le classement de la France a complètement dégringolé dans le rapport RSF sur la liberté de la presse dans le monde, passant de la 31e place en 2007 à la 44e en 2010, avant de remonter à la 32e en 2019. Un mouvement de yoyo significatif, qui amène à se poser certaines questions sur la presse et la liberté d’expression dans notre démocratie.

Le combat pour la liberté d’expression incarne au plus haut point la résistance à toutes les oppressions. Elle est la plus fondamentale des libertés de l’être humain. Elle doit être totale, sans quoi elle induit une censure, même minime. Elle est une exigence du pluralisme, de la tolérance et de l’esprit d‘ouverture à la base de l’idéal démocratique2. Il n’y a pas de liberté de la presse sans liberté d’expression. Et cela ne signifie pas seulement, du point de vue du journaliste, de dire ce qu’il veut : il s’agit tout autant, du point de vue du lecteur, d’accéder au plus grand nombre d’informations possible, diverses et variées, plurielles, sujettes à la discussion, au recoupement ou à la confrontation.

Clemenceau déclarait :

« La liberté de la presse, ce n’est pas la liberté d’écrire, mais la liberté de lire. »

À la liberté d’expression, dont découle la liberté de la presse, s’adjoint donc une tout aussi nécessaire liberté d‘information. Cependant, si la liberté de la presse se résume à l’absence de censure préalable à toute publication, celle-ci est encore subordonnée aux moyens de rédaction, d’impression et de diffusion. Voilà un problème crucial de l’information. Comment financer ce qui, dans sa production et sa circulation, doit être absolument libre afin de garantir l’ouverture de nos sociétés démocratiques ?

La Gazette, tout premier journal français créé par Théophraste Renaudot dans la première moitié du XVIIe siècle, fut financée en sous-main par Richelieu ; en contrepartie, celui-ci y publiait régulièrement ses propres billets sous divers pseudonymes. Ainsi, en apportant son soutien à La Gazette, il en fit en réalité un instrument de sa propagande politique. Loin d’être anecdotique, l’histoire montre que la presse française entretient donc dès ses origines un lien incestueux avec le pouvoir. Or, lorsque la presse dépend du pouvoir politique ou d’un corps étatique, qu’elle soit expressément dirigée par lui ou qu’elle en cherche les faveurs, elle compromet son éthique envers le public.

Plusieurs quotidiens français vivent pourtant sous perfusion étatique (Libération, La Croix…). De grandes entreprises sont sommées de s’abonner en masse à divers journaux dans le seul but de les soutenir (Air France à Libération, etc.) Il existe près d’une vingtaine d’aides directes et indirectes à destination des entreprises et des agences de presse. Le ministère de la Culture a par exemple alloué en 2017 des « aides » à 396 titres (dont 121 millions d’euros pour les simples avantages tarifaires postaux). Un certain type d’informations est ainsi entretenu, privilégiant tel ou tel courant d’idées au détriment des autres organes ne pouvant bénéficier de telles faveurs, décrétant ce qu’il convient ou non de dire, et par là ce qu’il convient ou non de penser…

D’une façon similaire, un journal qui vit uniquement grâce à la publicité favorisera forcément ses annonceurs : le risque est évident à partir du moment où son contenu n‘a plus un but strictement informatif mais avant tout commercial3. Le comble du genre est d’ailleurs atteint avec la presse dite gratuite : sous couvert d’information, des journaux tels que Métro, 20 minutes ou Direct Soir apparaissent en réalité comme des supports publicitaires d‘un nouveau genre. Visant le plus grand nombre, leur contenu est insipide, aseptisé, consensuel… Ce n’est plus la publicité qui sert à financer l’info, mais une pseudo-info qui sert d’alibi à la publicité. De même que les accointances de la presse avec le pouvoir politique réduisent la pertinence de son information en l’orientant, sa mise sous tutelle par la publicité la condamne tout autant en l’édulcorant.

Pour être vraiment libre, la presse doit s‘émanciper financièrement. Le plus possible, les revues et journaux doivent s’autofinancer, c’est-à-dire être financés par leurs lecteurs eux-mêmes. Cela peut se faire par l’achat au numéro, par les abonnements, ou encore par les donations et tous types d’aides et coopérations… Mais un organe de presse n’obtiendra ce soutien de la part de son lectorat qu’en lui offrant un contenu de qualité. Si un projet de presse n’intéresse personne, pourquoi obliger ses non-lecteurs, contribuables par ailleurs, à le faire exister malgré eux à coups de subventions publiques et d’abonnements forcés ?

Les projets qui émergent et se pérennisent sont ceux qui suscitent l’engouement d’un nombre suffisant de lecteurs et de financeurs. C‘est ce que Wilhelm Röpke nomme « le plébiscite quotidien du marché ». Pour vivre libre, la presse doit être de qualité. Celle qui obéit aux modes, qui verse dans l’idéologie ou qui disparaît sous la publicité est une presse néfaste à la liberté de nos sociétés démocratiques. Elle étrique les débats, catégorise les opinions, et attaque par là jusqu’aux fondements de la liberté de penser.

Il est intéressant de noter que la presse spécialisée souffre bien moins de la « crise de la presse écrite », qui touche surtout les quotidiens et journaux d’informations généralistes face à la concurrence d’Internet. La presse spécialisée existe parce qu’un public précis existe, et c’est parce qu’elle satisfait ce public et son exigence de qualité dans le domaine concerné qu’elle continue d’exister. Dans les années à venir, une grande révolution de la presse sera peut-être l’apparition de « gratuits » de qualité, financés de façon indépendante par un nombre suffisant de leurs propres lecteurs et quelques philanthropes… La véritable presse gratuite sera de qualité ou ne sera pas.

La liberté n‘est pas aisée, ni donnée. Elle est un combat de tous les instants, un travail incessant contre la routine, la facilité, le confort, l’ordre trop parfait. Les libertés auxquelles nous aspirons sont contreparties de tout autant de responsabilités. Concernant la liberté de la presse, elle vaut en premier lieu par l’engagement de chaque journaliste envers son public et ses lecteurs. C’est là la véritable marque de la qualité. Notre société démocratique facilite ce travail, mais elle en est aussi la résultante, c’est tout le paradoxe. Les journalistes doivent s’attacher à chercher et transmettre l’information ; de même faut-il nous attacher, en tant que lecteurs, à consulter cette information et en multiplier les sources, les discuter, les confronter et débattre, voilà le principe éthique clé du citoyen.

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Retrouvez notre dossier du mois consacré à la liberté d’expression.

  1. Cet article, initialement publié en 2012, a été actualisé au regard des derniers chiffres officiels.
  2. En France, le principe de liberté d’expression est inscrit dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789.
  3. À noter que les journaux gratuits peuvent aussi passer par des régies publicitaires indépendantes, la position intermédiaire de celles-ci préservant donc dans une certaine mesure l’indépendance de ceux-là — sans être pour autant un gage de qualité.
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