Non, les Gilets jaunes n’ont pas transformé la France

Les Gilets jaunes by Patrice Calatayu(CC BY-SA 2.0) — Patrice Calatayu, CC-BY

Les Gilets jaunes ont troublé, inspiré, dénoncé, indigné, ému et questionné. Mais non, ils n’ont pas transformé la France. Ils n’auraient pas pu le faire d’ailleurs.

Par Philippe Bilger.

Le président de la République, affichant trop vite sa certitude que les Gilets jaunes n’ont plus de « débouché politique », est tout entier tendu vers les élections européennes du 26 mai. Au point d’être devenu, de manière dangereusement partisane si les suites ne correspondaient pas à son engagement ostensible, la véritable tête de liste de LREM, Nathalie Loiseau, mauvais choix, en demeurant la responsable nominale. Comment Emmanuel Macron, déchaîné contre le RN, fera-t-il demain pour concilier honnêteté démocratique et défaite politique si celle-ci survient ?

Pour la liste des Républicains, je suis frappé par l’étrange abstention de Nicolas Sarkozy qui retarde l’expression d’un soutien clair et explicite. Je n’ose croire qu’il pourrait être tenté de traduire sa complicité amicale renouvelée avec Emmanuel Macron, sinon par un aval ambigu, en tout cas par une prudence publique ?

Le président de la République considérant que les Gilets jaunes n’ont plus d’avenir politique prend évidemment acte de la baisse quantitative, chaque samedi, du mouvement et du fait que l’adhésion publique à cette effervescence durablement inédite n’a cessé de décroître.

Ce constat peut être fait par quiconque même si artificiellement certains, focalisant leur hostilité sur la police et le ministre de l’Intérieur — « à coups de com’ et de matraques »—, prolongent ce désordre créatif au-delà, aujourd’hui, de son intensité réelle.

Les Gilets jaunes ont sonné le réveil

Ce qui manifeste le déclin des Gilets jaunes et la lassitude républicaine à leur égard tient d’abord au fait qu’on n’hésite plus à s’interroger sur eux comme s’ils appartenaient au passé et autorisaient déjà l’établissement d’un bilan.

Dans une émission récente des Vraies Voix de Sud Radio, nous nous sommes questionnés ainsi : « Les Gilets jaunes ont-ils transformé la France ? »

J’ai tenu la position, accordée avec celle d’Ivan Rioufol intervenant téléphonique, qui consistait à souligner que les Gilets jaunes n’ont pas transformé la France mais qu’ils l’ont réveillée.

Cette interrogation postule évidemment que la France aurait eu besoin d’être transformée. Si on accepte cette pétition de principe, ce n’est pas minimiser le rôle politique et social des Gilets jaunes, dans leur définition acceptable, que de leur prêter seulement une influence et pas du tout une action. S’ils ont contraint le président à mettre en oeuvre et en dialogues le Grand débat national et à proposer des mesures qu’il estime décisives, ils n’ont pas à proprement parler accompli autre chose que d’inciter la France à réfléchir sur elle-même.

Ils ne l’ont pas transformée ou seulement de telle manière qu’après eux, elle ne pourra plus laisser de côté l’ensemble des problématiques et des enjeux — des plus quotidiens aux plus proches des phénomènes de pouvoir — qui ont bouleversé notre pays, son esprit public.

Un rôle utile, mais insuffisant

Les Gilets jaunes ont troublé, inspiré, dénoncé, indigné, ému et questionné. Ils ont été le caillou obsessionnel dans la chaussure nationale, l’épine dérangeante dans le doigt républicain, la globalité triste, amère, désespérante, vindicative, parfois violente apposée sur une France indifférente ou oublieuse de certains de ses enfants, un cri résonnant trop fort pour qu’un silence, ensuite, puisse lui succéder sans éprouver de la mauvaise conscience.

C’est beaucoup ; mais non, ils n’ont pas transformé la France. Ils n’auraient pas pu le faire d’ailleurs.

Le président de la République a, en anticipant l’absence de débouché politique, feint de négliger que, même s’il ne leur suffit pas — j’en doute un peu car ce pourra être leur première démarche d’opposition concrète vraiment préjudiciable au pouvoir —, le scrutin européen sera, pour les Gilets jaunes, le défouloir de pouvoir dire non à Emmanuel Macron, qui a fait du 26 mai une affaire personnelle.

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