« Qu’on libère les Français de la politique ! »

L’état du libéralisme et de l’Europe (4). À l’approche des élections du 26 mai, Contrepoints donne la parole aux penseurs du monde libéral. Aujourd’hui : Pascal Salin, économiste, Professeur honoraire à l’université de Paris IX Dauphine, président de l’ALEPS (Association pour la Liberté Économique et le Progrès Social).

Il y a bien à notre époque opposition entre les revendications identitaires et le libéralisme.

Pascal Salin (Crédits : Pascal Salin, tous droits réservés)

Contrepoints : Face à l’émergence ou la résurgence de mouvements politiques identitaires (genre, religion, ethnie) et nationalistes, l’accent que met le libéralisme sur la liberté individuelle n’est-il pas en décalage avec les préoccupations contemporaines ?

Pascal Salin : Il n’y a pas de contradiction logique (et donc réelle) entre l’attachement aux libertés individuelles et les préoccupations identitaires. En effet, il faut reconnaître qu’il est une caractéristique fondamentale de la nature des êtres humains, à savoir qu’ils développent des relations avec autrui. Défendre l’individualisme et la liberté individuelle ne signifie donc pas que l’on essaie de créer une société où chaque individu poursuivrait ses propres objectifs sans porter attention à ceux des autres personnes.

Prenons l’exemple de la nation. Pour ma part je définis la nation comme un ensemble de sentiments d’appartenance de différentes personnes à une même communauté. Mais le problème vient du fait qu’à notre époque la nation est en fait un État-nation, c’est-à-dire qu’un système coercitif – l’État – a confisqué la nation, de telle sorte que l’expression du « nationalisme » prend nécessairement une forme politique.  

Mais envisageons l’hypothèse d’une « nation libérale » et du nationalisme libéral, c’est-à-dire d’une situation où des individus agissant librement partagent un sentiment d’appartenance à une même communauté. Cette nation peut évidemment avoir de nombreux aspects distinctifs. Mais faisons l’hypothèse – comme elle a été développée par Ludwig von Mises – que l’utilisation d’une même langue est un élément essentiel de définition d’une nation. Et supposons par ailleurs que l’on se trouve dans un monde totalement libéral. Il en résulterait  par exemple que toutes les écoles seraient privées et l’on peut imaginer que certaines délivreraient des enseignements en utilisant une même langue. Il se pourrait d’ailleurs que, sur un même territoire, il existe des écoles utilisant des langues différentes, de telle sorte que les « nations linguistiques » n’auraient pas nécessairement une définition territoriale.

Dans cet univers, il n’y a pas de contradiction entre l’existence d’une société libérale et l’existence du nationalisme. Et l’on pourrait bien sûr dire de même en invoquant non seulement le sentiment d’appartenance à une même nation linguistique, mais aussi le sentiment d’appartenance à une même nation religieuse ou à une même nation ethnique. On peut aussi supposer, bien sûr, que, spontanément, il pourrait arriver qu’il existe une certaine coïncidence entre une nation linguistique, une nation religieuse et une nation ethnique, sans qu’il y ait nécessairement un territoire bien délimité de cette nation complexe.

Que peut-on alors dire de ce qui se passe à notre époque où la nation est nécessairement un État-nation ? Prenons pour cela l’exemple de l’Union européenne. Ceux qu’on a coutume d’intituler des « nationalistes » ne mettent pas en cause l’interventionnisme étatique, mais ils souhaitent que celui-ci soit décidé par l’État-nation auquel ils appartiennent et non par une Europe qui constitue elle-même un État-nation. Mais les libéraux pour leur part plaident pour une Europe des libertés, c’est-à-dire une Europe caractérisée par la liberté des échanges et des mouvements de personnes et de capitaux, mais non par un interventionnisme centralisé européen. Si nous avions une Europe des libertés, les « nationalistes » n’auraient pas de revendications à faire en ce qui concerne l’Europe (mais ils seraient éventuellement favorables à l’interventionnisme étatique dans leur État-nation).

Quant aux autres revendications identitaires, elles sont prises en charge par les États, alors que dans un monde complètement libéral, elles dépendraient des préférences individuelles que les individus essaieraient de mettre en application dans leur vie concrète. De ce point de vue, il y a bien à notre époque opposition entre les revendications identitaires et le libéralisme.

Beaucoup de citoyens se sentent dépossédés de la politique. Centralisation, marginalisation des corps intermédiaires, disqualification des discours rompant avec le statu quo, comment peut-on aujourd’hui renouer avec la liberté politique pour que les citoyens puissent faire entendre leur voix ?

Le terme « liberté politique » est un terme contestable puisque, par définition, la politique concerne les activités étatiques (y compris celles des pouvoirs publics régionaux et communaux) et que l’État bénéficie du monopole de la contrainte légale. Or, dire que des individus sont libres c’est dire qu’ils ne sont pas soumis à la contrainte d’autrui. Il ne peut donc pas y avoir de cohérence entre la liberté individuelle et la politique. En fait, lorsqu’on parle de « liberté politique » on parle d’une situation où les citoyens peuvent librement choisir leurs dirigeants et éventuellement prendre certaines décisions (par exemple par référendum). De ce point de vue on oppose communément la dictature et la démocratie. Mais il faut être conscient que la démocratie peut être tyrannique. Elle repose en effet sur la loi de la majorité et l’on peut facilement trouver une majorité de personnes prêtes à spolier une minorité (c’est ce qui explique, par exemple, l’existence de la progressivité de l’impôt sur le revenu).

Dans une société comme la société française où l’État intervient sur de multiples aspects de la vie de tous les citoyens, il est évident que tous souffrent, d’une manière ou d’une autre, des décisions étatiques et qu’ils ont le sentiment d’être « dépossédés de la politique ». Il serait vain de penser qu’une réforme comme celle qui consisterait à légitimer les référendums d’initiative citoyenne pourrait résoudre ce problème. La seule solution consiste évidemment à réduire considérablement le rôle de l’État, ce qui implique non pas qu’on restaure la liberté politique, mais qu’on libère les Français de la politique, qu’on supprime donc la politisation de leurs vies et qu’on retrouve une société fondée sur les libres relations entre individus libres.

Sur quels thèmes les associations et laboratoires d’idées libéraux devraient-ils travailler en priorité ? Et quels sont les aspects sur lesquels ceux-ci devraient s’améliorer ?

Pour faire mieux connaître les idées libérales, il y a une difficulté majeure. En effet, compte tenu de l’extrême politisation de la société française, lorsque des individus souhaitent que certains objectifs soient obtenus ils pensent naturellement qu’il faut faire appel à l’État. Ainsi, si certains souhaitent augmenter leurs ressources, ils revendiquent l’adoption de politiques de redistribution en leur faveur (c’est-à-dire en faveur de catégories auxquelles ils appartiennent). Si, par exemple, ils obtiennent une diminution de leurs charges fiscales, mais que celle-ci leur est accordée en augmentant la charge fiscale d’autres catégories de personnes – comme cela a toujours été le cas en France – ils ne réalisent pas que l’on détruit ainsi les incitations productives des membres de ces autres catégories. Or les activités productives de tous les citoyens sont complémentaires : en décourageant certains, on diminue les activités productives et on porte atteinte au bien-être de tous (ce qui entraîne de nouvelles revendications  à l’égard de l’État…).

Ceci signifie qu’il faudrait arriver à faire comprendre aux Français les avantages du fonctionnement d’une société libre et les méfaits de l’interventionnisme étatique. Mais ceci suppose évidemment un effort intellectuel auquel ils ne sont pas habitués (en particulier du fait de l’enseignement reçu à l’école et à l’Université, ainsi que dans les médias et les discours politiques). Je ne vois pas de solution miraculeuse pour aboutir à une telle situation de progrès intellectuel, mais cela doit pourtant constituer l’objectif des libéraux.

Dans notre série « L’État du libéralisme et de l’Europe », retrouvez les interviews de Cécile Philippe,  de Jean-Philippe Delsol et de Bertrand Lemennicier.