L’école de Brigitte Macron : vrai projet ou poudre au yeux ?

Brigitte Macron by G20 Argentina (CC BY 2.0) — G20 Argentina , G20 Argentina

L’école de Brigitte Macron a-t-elle des chances de réussir en 9 mois ce que les 9 ans de l’école obligatoire n’ont pas réussi à faire ?

Par Stanislas Kowalski.

L’annonce a été bien relayée à peu près partout : Brigitte Macron reprend du service dans l’enseignement. A priori, ça a l’air bien. On souligne qu’elle dispose d’une légitimité en matière d’éducation, puisqu’elle n’a quitté cette profession que récemment, afin d’épauler son jeune mari en politique.

Bien sûr, il n’échappera à personne qu’en lançant L’Institut des Vocations pour l’Emploi (LIVE), elle continue de l’épauler. Mais c’est de bonne guerre. Une Première dame se doit d’avoir ses causes. Et quoi de plus noble que l’éducation ? Et quoi de plus généreux que d’éduquer les défavorisés ?

L’école de Brigitte Macron : une intention louable

Si on veut bien mettre de côté un instant le ressentiment qu’on peut éprouver à l’égard de son président de mari, ou la jalousie envers son sponsor de LVMH, le projet de Brigitte Macron mérite une attention. Une attention sérieuse.

Concrètement, en quoi cela consiste-t-il ? « Former des jeunes adultes de 25 à 30 ans qui n’ont ni formation, ni diplôme, ni emploi, en vue de leur insertion dans le monde du travail. » Plusieurs journaux de préciser, dans un joli exercice de recopiage de communiqué de presse, que « ces décrocheurs, estimés à 300 0001 en France ne bénéficient pas actuellement de dispositif ad hoc, contrairement aux plus jeunes (moins de 25 ans) ». Bon, après tout, pourquoi pas ? Il y a un besoin, une volonté de bien faire. Bien.

Toutefois, à y bien réfléchir, ces chiffres étonnent. Je passerai rapidement sur l’écart entre le nombre de personnes dans le besoin et les effectifs très modestes du centre de Clichy-sous-Bois : 50 élèves. Mettons qu’il faille impressionner le public pour faire sa communication et lancer le projet. Après tout il faut un début à tout, et ce centre sera suivi d’un autre en zone rurale, dans la Drôme, et qui sait, fera peut-être des émules. Ce n’est pas complètement impensable.

Pour la même raison, on regardera avec bienveillance, pédagogie oblige, le nombre élevé de personnalités qui se penchent sur le cas de ces 50 malheureux. Une quinzaine de parrains mettent leur prestige au service de la cause et constituent le « comité pédagogique ». On s’étonnera de la présence du rappeur Ben-J. Peut-être un peu moins de celle du chef étoilé Thierry Marx qui s’occupe déjà de ses propres écoles de cuisine. Il est normal que le maire PS de Clichy-sous-Bois appose son nom : Olivier Klein. Après tout, cela se passe sur son fief.

Réussir en 9 mois ce qu’on a manqué en 9 ans ?

L’âge des bénéficiaires interpelle l’éducateur que je suis. Jusqu’à quand est-on jeune ? Je veux bien croire à une école de la deuxième chance, ou de la troisième, ou même de la quatrième. Si on me demande mon avis, je pense qu’on devrait pouvoir lâcher ses études quand on n’en peut plus, et les reprendre sans considération de l’âge quand on en ressent le besoin.

Mais on peut quand même se demander si l’on a des chances de réussir en 9 mois ce que les 9 ans de l’école obligatoire2 n’ont pas réussi à faire. Sans parler des autres dispositifs auxquels ces jeunes adultes auraient pu s’adresser dans les 10 années suivantes et que Pôle Emploi aurait dû leur proposer.

Pour réussir ce tour de force, on imaginerait volontiers un programme original, innovant, tourné vers le concret, adapté aux besoins d’adultes avec des capacités forcément très diverses. On imaginerait quelque chose de bien professionnalisant, comme, tiens, justement, les écoles de cuisine de Thierry Marx. Mais rien de tout cela n’est annoncé.

On sera surpris par la tournure très scolaire du programme : français, mathématiques, histoire, économie, anglais. La liste varie un peu selon les journaux qui ont transmis l’information, comme si ce n’était qu’un détail. En tout cas, la tendance est claire.

Un contenu qui laisse dubitatif

Une remise à niveau est parfois nécessaire, mais cela laisse dubitatif. Ce n’est pas en 9 mois que des décrocheurs, ceux qui se sont bagarrés avec ce genre d’apprentissage, vont devenir fluent in english. Même en tenant compte de leur maturité, reprendre les bases des mathématiques prend du temps, surtout qu’on se demande de quel niveau il va falloir repartir, et pour aller où. Reprend-on à un niveau 3e, ou plutôt 6e pour être plus réaliste ?

Quid des cours de français ? On nous annonce l’intervention d’un certain nombre de personnalités : sportifs, artistes etc. Voilà qui n’est pas propre à rassurer sur le sérieux de la chose. Au passage, si on lit bien, le rôle de Brigitte Macron se limitera à une intervention de temps en temps, tous les mois ou toutes les deux semaines, pour  « échanger avec les stagiaires » sur le français ou la littérature, ce qui est évidemment une priorité. Elle ne risque pas le surmenage.

Qu’en est-il du volet « insertion professionnelle » ? Rédaction de CV, cours de confiance en soi et de développement personnel. Voilà, voilà. C’est important de « reprendre confiance en soi ». Et après ? On ne sait pas trop ce qui pourra être mis dans le CV, mais enfin, apparemment, les stagiaires sauront le rédiger. De là à penser qu’ils vont apprendre le bluff…

En fait rien de très novateur…

En fait, le programme paraît tellement creux qu’on se demande ce qui pourrait inciter un adulte à y participer. La réponse est simple :  les stagiaires seront rémunérés au SMIC. On comprend l’idée, généreuse évidemment, il faut faire en sorte que les élèves puissent étudier sans inquiétude matérielle.

Mais on sait bien que ce genre d’incitation tend à produire exactement le contraire de ce qui est recherché. La motivation pécuniaire va probablement détruire la motivation intrinsèque de l’apprentissage. C’est qu’il ne s’agit pas de normaliens recrutés sur concours, qu’on peut payer pour leurs hautes qualités intellectuelles.

Tout cela laisse une impression déplaisante, comme si les amis de la Première dame s’étaient cotisés pour lui offrir de quoi s’occuper et afficher sa vertu. Il est bon de prendre des initiatives et de se montrer généreux. Là n’est pas la question. Mais lorsque l’on veut aider les nécessiteux, il convient de se rappeler deux ou trois choses.

Peu importe ici qu’il s’agisse d’argent public ou privé, c’est une question qu’on verra ailleurs. Les pauvres ne sont pas des marionnettes que l’on utilise pour se donner en spectacle. Et la moralité de ce genre d’action comprend, entre autres, une exigence d’efficacité. Je ne veux pas dire de succès, mais au moins de se préoccuper sérieusement de l’affectation des ressources et des résultats escomptés. En l’état, la prestation mériterait l’appréciation suivante : « Brigitte, vous avez de jolies idées, mais revoyez votre copie et refaites les comptes. »

  1. Au demeurant, même si ce chiffre paraît élevé, il n’a jamais été aussi bas. Il n’y a pas si longtemps, ne pas avoir de diplôme était la norme.
  2. Avant l’extension de l’obligation à l’école maternelle qui bien évidemment n’a pas concerné les élèves de Brigitte Macron, même si l’on peut imaginer, au vu des statistiques qu’ils y sont quand même allés.