Moins 30 points pour Gryffondor

JK Rowling (Crédits Tracy Lee Carroll, CC-BY-NC-ND 2.0)

Par Dern.

Réussir à choquer les soi-disant conservateurs et gratter des points brownies auprès d’un public éveillé, ça n’est plus aussi facile qu’avant. La papesse de la bien-pensance JK Rowling le découvre à ses dépens.

Fournisseuse officielle en malaise

L’auteur mondialement connue JK Rowling, “maman” du célèbre sorcier Harry Potter, a donné une interview pour la sortie du DVD de Les Animaux Fantastiques 2, dans les bonus du coffret.

Quand on est un vrai, un fan de Harry Potter pur et dur, on se cale confortablement dans son canapé-Netflix, armé d’un plaid, d’un chat et d’une tasse de Bièraubeurre, et on lance le DVD bonus, dans l’espoir de découvrir un secret de plus, un mystère de moins, ou juste prolonger un peu son séjour à Poudlard.

Et là, JK Rowling, toute souriante de sa dernière trouvaille, détaille de manière explicite la relation que Dumbledore, mentor du jeune Potter, entretenait dans sa jeunesse avec Grindelwald, devenu mage maléfique, en ces termes : « Leur relation était très intense. C’était passionné.» Et de préciser qu’il y a une « dimension sexuelle » à cette relation.

Ce malaise /20 ?

 

Ne cherchez pas : jamais, dans l’intégralité de son œuvre, la romancière n’avait abordé l’aspect intime des relations. Les derniers tomes de l’œuvre sont plus sombres, mais ne comportent à aucun moment cette dimension.

Alors pourquoi faire cette sortie maintenant ?

Personne :

JK Rowling : Ginny aurait voté Lionel Jospin

Les fans ne s’y trompent pas. Sur Twitter, ils se déchaînent, à tel point qu’un nouveau mème a vu le jour sous la forme de :

Personne :

JK Rowling : Untel/ une particularité

C’était la minute nécessaire de Madame Cyclopède

 

Il y a ceux qui lui reprochent de ne pas en faire assez (on les connaît, ces membres Platinium du club de la BienPensance, jamais à court d’une nouvelle indignation) :

le blem c’est qu’elle cri haut et fort des grands « Dumbledore is GAY » et quand il faut l’adapter au ciné ça le laisserai même pas tenir la main d’un autre homme https://t.co/831beaQnUe— future club (@sugaryalien) 18 mars 2019

 

Et ceux qui lui reprochent d’en faire trop juste histoire d’attirer l’attention, et de prouver au monde à quelle point elle est vertueuse.

 

Je comprends pas trop à la polémique autour de #JKRowling ça fait genre 10 siècles qu’on sait que Dumbledore est gay…— Adeline Schmitz(@Adeline_013) 19 mars 2019

Les temps changent

Pourtant, lorsqu’elle avait annoncé l’homosexualité de Dumbledore en 2007 lors d’une session de questions réponses au New York’s Carnegie Hall, un tonnerre d’applaudissements avait accueilli sa déclaration, et les réactions en ligne étaient quasiment toutes au diapason de cet enthousiasme. Elle a même explicité que l’équipe des films était au courant : à la relecture du script, il était question que Dumbledore parle d’une fille qu’il avait connue, et elle a annoté en marge « Dumbledore est gay ! », preuve de sa cohérence dans cette démarche.

Alors, pourquoi les applaudissements avant et les huées maintenant ?

On pourrait se dire qu’il s’agit juste d’un choix d’écriture scénaristique. Après tout, cet amour entre Dumbledore et Grindelwald a eu des conséquences, puisque c’est précisément cet amour qui a retenu la main de Dumbledore et l’a empêché de mettre un terme brutal aux actions du sorcier maléfique.

Mais, venant d’une enquiquineuse de l’envergure de JK Rowling, la zone de doute face à cette théorie se mesure en parsecs.

La course aux points brownies

Une des explications est à chercher dans le contexte global : aujourd’hui, il est difficile de sortir un film, un livre, ou un jeu dans un univers imaginaire qui serait dépourvu de toute personne ayant une autre forme de sexualité. Les créateurs tendent parfois à oublier l’histoire et à se focaliser sur le fait qu’elle doit être inclusive, parfois même aux dépens de la qualité scénaristique. On pensera à Lando de Star Wars, qui dans les nouveaux épisodes est montré comme pansexuel, ou à Assassin’s Creed Odyssey qui a rajouté à la va-vite une issue homosexuelle à son dernier DLC.

La saga Harry Potter présente des héros blancs hétérosexuels (l’horreur, en somme), et JK Rowling, en tant que diva de la bien-pensance, ne voulait pas se sentir en reste face à cette course aux points brownies.

Votre héros est une femme noire ? Mon héros sera une femme noire ET lesbienne.

Votre héros est handicapé et d’une quelconque minorité oppressée ? Mon héros sera en chaise roulante et persécuté pour ses origines kurdes en terre turque.

Cette course à l’appréciation par le degré de victime d’une ethnie ou de supposées orientations sexuelles stigmatisées atteint des sommets qu’il devient difficile de concurrencer.

Rowling, à vouloir raccrocher les wagons, se trompe de combat et ses fans ne la suivent plus.

La personnalité de JK Rowling

Une autre explication peut se trouver dans la personnalité même de la maman du jeune sorcier. Durant ces quelques années, sa très légitime popularité lui a fait prendre sa fanbase pour un électorat, et les micros qui lui étaient tendus pour une bénédiction politique.

Ce n’est pas la première fois, et de loin, que l’auteur court après les point brownies pour se faire bien voir et montrer à quel point elle appartient à la maison Gryffondor : des types qui se prennent non-stop pour l’ONU, donnent des leçons de morale au monde entier, discriminent allègrement tous les Serpentards qu’ils considèrent collectivement comme la source de la méchanceté universelle, et peu importe s’ils se vautrent aux examens parce qu’à la fin de l’année, c’est tournée générale de points gratuits de la part de Dumbledore.

C’est gratuit

La femme la plus riche du Royaume-Uni n’en est plus à une sortie près. Elle s’en était déjà violemment prise à Piers Morgan (soutien de Trump), vexée qu’Hillary Clinton n’ait pas remporté les élections américaines.

« Oui, voir Piers Morgan se faire intimer d’aller se faire f***** en direct à la télé est *exactement* aussi jouissif que je l’avais toujours imaginé. »

« Cher Piers Morgan, si seulement vous aviez lu Harry Potter, vous sauriez que l’inconvénient de lécher les bottes du méchant de l’école, c’est que l’on finit brûlé vif ! »

M’adresse pas la parole, hérétique, démon !

 

Elle assume totalement la lecture politique de son livrerattache Grindelwald à Hitlerinsulte les Anglais qui ont voté pour le Brexit en disant qu’elle aurait « voulu un Retourneur de Temps pour changer le résultat du vote », les sermonne sur l’accueil des migrants, à tel point que certains, excédés, ont lancé une pétition pour qu’elle en accueille dans l’un de ses manoirs remplis de chambres vides…

Si les fans la suivent en tant que créatrice d’un univers beau et riche, beaucoup sont excédés de devoir se coltiner en prime les leçons de morale à haute teneur en n’importe quoi décernées du haut de sa tour d’ivoire.

Deux conclusions

Tout d’abord, être subversif n’est plus aussi facile qu’avant. Les limites des politiques néomarxistes commencent à user leur très grosse ficelle, et coller devant le nez de tout le monde un personnage gay à grands renforts de détails provoque davantage de malaise que de respect.

Ensuite, les geeks ont cette particularité qu’ils vivent ces univers imaginaires et les font leurs, les impriment dans leur être, les fondent et les confondent avec leur identité même. Ils prennent parfois leurs auteurs préférés comme des émanations de ces mondes, et s’imaginent que pour être au diapason de leur propre identité, ils doivent se conformer aveuglément à toutes leurs paroles de sagesse. Dans notre époque ou le concept d’identité devient complexe, cette confusion est compréhensible. Mais la pilule ne passe plus aussi bien qu’avant.

Car c’est justement l’erreur qu’a fait Dumbledore au sujet de Grindelwald. L’amour ne dispense pas de jugement et de recul. 

Dans un monde plein de Gryffondor moralisateurs, soyez un Serpentard.

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