Depuis 2000, l’antisémitisme est un phénomène particulièrement inquiétant

Antisémitisme (Crédits : Beny Shlevich, licence Creative Commons)

L’antisémitisme est une tumeur maligne, elle se perpétue au-delà du possible, de l’imaginable, et se transforme depuis 2015.

Par Marc Knobel, historien, directeur des Études au Crif.
Un article de Trop Libre

« L’antisémitisme se répand comme un poison, comme un fiel. Il attaque, il pourrit les esprits, il assassine », a déclaré, lundi 11 février 2019, le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, qui s’est rendu à Sainte-Geneviève des Bois. C’est à cet endroit que le jeune Ilan Halimi avait été retrouvé agonisant, après avoir été kidnappé et torturé par le gang des barbares. Or, récemment, les deux arbres plantés à sa mémoire ont été découverts vandalisés.

Lors de sa visite, le ministre de l’Intérieur a dévoilé qu’après deux années de baisse, les actes antisémites (insultes, menaces, dégradations de biens, agressions, homicides…) avaient bondi de 74 % en 2018 : en un an, ils sont passés de 311 à 541. Ces chiffres sont pour nous l’occasion de revenir sur cette problématique. Dans cet article, nous synthétisons différentes formes/expressions et caractérisations de l’antisémitisme depuis l’année 2015, pour des raisons de commodités.

Nous avons choisi de mettre l’accent sur les ressorts les plus visibles de l’antisémitisme, sans être pour autant être exhaustifs. Nous renvoyons d’ores et déjà à l’impressionnant ouvrage de Pierre-André Taguieff, Judéophobie, la dernière vague, Paris, Fayard, 2018.

Les actes antisémites augmentent-ils de 2015 à 2017 ?

Le 13 juillet 2015, 6 mois donc après l’attentat de l’hyper cacher — le 9 janvier 2015, une prise d’otages est perpétrée contre ce magasin, quatre personnes sont assassinées —, le CRIF dévoile que le nombre d’actes antisémites1 a bondi de 84 % sur les cinq premiers mois de l’année, avec 508 actes recensés de janvier à mai, contre 276 sur la même période en 2014.

Cependant, les actes antisémites (actions violentes et menaces) ont reculé de 58 % en 2016. Et la décrue se poursuit en 2017. Comme le rappelait le Service de protection de la communauté juive (SPCJ) en son rapport annuel de 2017, le nombre des actions antisémites (attentat ou tentative, homicide ou tentative, violence, incendie ou tentative, dégradation ou vandalisme) ayant donné lieu à un dépôt de plainte était passé de 77 en 2016, à 97 en 2017.

Il faut préciser ici que de nombreuses victimes d’actes antisémites disent ne pas vouloir porter plainte par peur notamment de représailles. Il faut noter également que beaucoup d’entre elles sont peu confiantes sur l’aboutissement d’une enquête et sur l’issue d’une procédure pénale selon le SPCJ.

Résumons :

En 2017, une augmentation très forte des actions antisémites (+26 %) et une baisse « artificielle » des menaces (-17 %) conduisent légitimement à une vraie inquiétude.

Les assassinats de Sarah Halimi, en 2017 et celui de Mireille Knoll, commis le 23 mars 2018 dans le 11ᵉ arrondissement de Paris, ajoutent au traumatisme. Ces assassinats laissent peut-être entendre/comprendre que des personnes âgées peuvent être tuées chez elles, par des voisins. Chacun pense alors à ses propres parents. Après les enfants (un terroriste assassine trois enfants et un enseignant devant le collège-lycée juif Ozar Hatorah, à Toulouse, en mars 2012) ; les clients d’un magasin (attentat contre l’hyper cacher, en janvier 2015), les personnes âgées sont à leur tour des cibles. Et à chaque fois, une extrême barbarie s’acharne sur les victimes.

Dernier point, la localisation.

D’après des statistiques du SPCJ, les arrondissements de l’est parisien sont ceux qui concentrent le plus de plaintes pour des actes antisémites avec par exemple 50 actes recensés dans le 20e en 2015 et 2016 et 21 actes dans le 11e. Ce sentiment d’insécurité conduit certains habitants à changer de quartier et les Juifs qui vivent dans le 19e, le 20e ou le 11e, décident de quitter ces arrondissements pour aller vivre dans le 17e, ou en tout cas dans l’ouest de Paris et non plus à l’est, parce qu’ils pensent être en sécurité2.

Et en 2018, que se passe-t-il ?

69 % de hausse des actes antisémites sur les neuf premiers mois de l’année 2018, c’est l’information qui est communiquée par le Premier ministre dans une tribune publiée sur son compte Facebook, en novembre 2018 ; fait inédit, car c’est Édouard Philippe qui dévoile ce chiffre, alors qu’habituellement le bilan annuel de l’ensemble des actes racistes est publié en janvier seulement, par le ministère de l’Intérieur.

Édouard Philippe redit sur Facebook sa détermination à « ne rien laisser passer », en matière d’antisémitisme en France. Citant le rescapé des camps nazis Elie Wiesel pour avertir du danger de l’indifférence, le Premier ministre assure que « le gouvernement a précisément choisi de ne pas rester indifférent », en rappelant des décisions prises ces derniers mois3

Depuis le lundi 11 février, nous savons donc que 541 actes ont été comptabilisés. Le chiffre est cette fois-ci officiel et définitif. Cela nous ramène donc au niveau des actes comptabilisés en 2003 (601), 2005 (508), 2006, (571) ou 2010 (466 actes).

Au final, la proportion d’actes antisémites rapportée à la taille de la communauté juive est considérable. Pour faire court, 1 acte qualifié de raciste sur 3 au moins commis en France est dirigé contre un Juif. Les Français de confession juive sont donc proportionnellement les plus menacés.

Quelle expression de l’antisémitisme sur l’Internet ?

Commentant ces chiffres, Francis Kalifat, le président du Crif – qui se confie à l’AFP4 – indique que ces chiffres « traduisent la permanence et le développement d’un antisémitisme du quotidien », une forme de « banalisation » de la haine. « C’est un cancer qui gangrène notre société. » Et sa « banalisation, depuis quelques mois » est favorisée par les messages haineux sur les réseaux sociaux et Internet, explique-t-il. Justement, Édouard Philippe dit préparer en novembre 2018 pour l’année 2019 une modification de la loi afin de renforcer la lutte contre la cyberhaine en mettant la pression sur les opérateurs du Net5.

Francis Kalifat a raison. C’est pour cette raison que le Crif, qui tient son dîner annuel en mars 2018, annonce qu’il va créer un Observatoire de la haine sur le Web et demande au président de renforcer l’arsenal législatif.

L’expression de l’antisémitisme sur le Net ne cesse de croître. Explosion des propos négationnistes, complotistes, racistes sur les réseaux sociaux ou sur des sites ouvertement islamistes. Le Net est une jungle, il faut surfer sur Internet pour en juger et pour mesurer l’étendue du désastre. Les réseaux sociaux sont des défouloirs fous. Sur Facebook ou Twitter, les trolls (personnes qui postent des messages tendancieux sur les forums internet afin d’alimenter les polémiques) sévissent un peu partout, les extrémistes ou les islamistes investissent le Net. Au débat nécessaire et démocratique qui doit avoir lieu sur des questions essentielles et sensibles, se substitue souvent l’injure. Les menaces (de mort) se multiplient.

La haine, les haines racistes, antisémites et homophobes dévastent le réseau des réseaux. Il n’est d’ailleurs plus possible de discourir tranquillement, d’alimenter le débat et la réflexion, de parler d’un sujet sans que, dans la seconde, une cohorte de givrés, de malades et d’extrémistes ou de fanatiques se ruent et viennent investir et polluer le Net. C’est donc pour tenter de pallier ces difficultés qu’un rapport sur la lutte contre le racisme et l’antisémitisme sur internet a été remis au Premier ministre, ce 20 septembre 2018.

Dans un entretien au quotidien Le Monde (12 février 2019), je note que nous assistons à une détabouïsation totale de l’antisémitisme sur le Net. Les gens les plus décidés et les plus motivés à mener la guerre contre les Juifs se retrouvent entre eux sur tous ces sites et s’auto-alimentent.

Ce qui compte, c’est leur détermination à faire de l’antisémitisme une courroie de mobilisation. C’est ce qui se passe notamment sur le réseau russe VK (l’équivalent de Facebook). Les professionnels de l’antisémitisme se sont réfugiés sur ce réseau. Ils y trouvent des sympathisants et des militants. Ils inondent ainsi leurs comptes respectifs d’une propagande antisémite terrifiante.

Les sites islamistes sont-ils terrifiants ?

Nombre d’écrits sur les sites islamiques développent des discours anti-occidentaux qui trouvent leur justification, sous une forme ou sous une autre, dans les textes sacrés. On s’étend longuement sur la corruption de la parole divine (le Coran) par les Juifs et les Chrétiens, qui prêchent par anthropomorphisme, associationnisme et idolâtrie. L’Occident impie est ensuite élevé au rang d’ennemi absolu, puis les diatribes anti-américaines et antisionistes viennent clore le tout. Elles sont si virulentes qu’elles ne doivent pas manquer d’échauffer les esprits de certains jeunes déjà perturbés, en quête d’identité et confrontés au dilemme de vivre dans un choc de cultures.

Bref, des sites fondamentalistes qualifient systématiquement l’ennemi, en appellent au djihad et encouragent les attentats terroristes, notamment contre les Juifs et/ou se déchaînent contre Israël. L’antisémitisme y est très présent.

Vidéos, selfies et nasheeds ?

2015 : des dizaines de djihadistes français ou belges se trouvent en Syrie. À quoi ressemble leur vie là-bas ? Souvent très jeunes, ils tiennent la chronique quotidienne de leurs faits et gestes sur… Facebook ou sur YouTube. Un jeune qui se fait appeler Abou Abda — il serait originaire de la région bordelaise — va à la rencontre de jeunes Français qui ont pris les armes contre l’armée d’Assad. Point d’orgue de cette propagande : un homme qui dit avoir été anciennement militaire dans l’infanterie parachutiste et qui encourage maintenant le Djihad.

Des francophones qui se mettent également en scène sur fond de musique religieuse : on voit par exemple neuf moudjahidines, ils ont le visage recouvert et portent ou brandissent des kalachnikovs. Ils chantent des nasheeds (poèmes musulmans musicaux).

Les paroles sont édifiantes : « Nos efforts sont pour Allah et c’est tant mieux que nous avons la foi… contre les mécréants et (pour) se venger de leurs dégâts… Les ennemis d’Allah, le châtiment vous attendra… Un hommage à Oussama, le seigneur des batailles augmente la foi. » On l’aura donc compris : l’essentiel de l’endoctrinement se fait le plus souvent à partir de vidéos diffusées sur YouTube principalement et certaines de ces vidéos ont été visionnées par des milliers et des milliers d’internautes.

C’est ainsi que de nombreux recruteurs postent donc des photos et des vidéos ou des selfies pour glorifier le Djihad. C’est ainsi que la Toile et les vidéos déposées ici ou là s’imposent comme le meilleur sergent recruteur des apprentis djihadistes européens vers la Syrie. Dans ces vidéos, l’antisémitisme y est toujours et partout présent6.

Les sites d’extrême-droite sont-ils dangereux ?

Les sites Internet d’extrême-droite pullulent sur la Toile. Ils s’illustrent par un antisémitisme outrancier. En quelques clics, ou en effectuant une recherche à base de mots-clés, nous tombons assez facilement sur des blogs ou des sites affichant des contenus antisémites, xénophobes, homophobes, sexistes.

Les textes publiés répondent à une logique implacable. Ils s’adressent à des militants ou des gens désillusionnés par la politique et le système, c’est évident. Il s’agit alors d’animer leur militantisme, de l’affirmer ou de l’encourager. Il s’agit aussi de briser les tabous, de les conforter dans leurs choix idéologiques. Ces sites ne sont pas de simples défouloirs. Ils poursuivent un objectif politique. C’est sur le réseau VK et/ou sur Twitter que l’on retrouve toute cette propagande antisémite.

Quid des réseaux sociaux, du négationnisme, quenelles et compagnies ?

Dans une page quelconque d’un compte sur Facebook, on proclamait : « Arnaque à la Shoah plus de 42 millions de dollars détournés… » Là, une vidéo du négationniste Robert Faurisson y a été déposée. Ailleurs, on pouvait lire « Mensonges sur l’extermination des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale ». Plus loin, quelqu’un a déposé ce message : « Auschwitz : la surprenante vérité occultée : pourquoi les chambres à gaz sont un mythe ».

Une autre page proclame « Vaincre l’oligarchie pour les générations futures », elle s’ouvre sur une vidéo de Faurisson. Quant aux dieudonnistes de Haute-Savoie, ils avaient déposé une vidéo négationniste : « La vérité sur les camps de concentration : les preuves ! » Ailleurs encore, le « Mouvement Quenellier via Quenellesat », affichait « l’hymne de l’ananas » avec « six millions de vues ». Un peu plus loin encore, une caricature immonde et un champ d’ananas…

Dernière nouveauté ?

De nombreux utilisateurs et militants français ou francophones utilisent le réseau russe VK pour ouvrir des comptes qu’ils alimentent essentiellement de contenus antisémites d’une rare violence, d’articles racistes ou négationnistes. Ces militants antisémites, néonazis ou complotistes fanatisés alimentent ainsi régulièrement les pages de VK, d’images ou de photographies offensantes comme de la propagande nazie.

Les articles publiés appellent quelquefois au meurtre, ils peuvent faire l’apologie du terrorisme et provoquent publiquement à la discrimination, à la haine ou à la violence nationale, raciale ou religieuse. En novembre 2018, le Crif interpelle l’ambassadeur de Russie à ce sujet.

Quel sentiment d’hostilité et de haine envers Israël ?

D’autres raisons peuvent être invoquées, lorsque l’on parle de l’antisémitisme.

Depuis l’année 2000, il y a une montée spectaculaire des actes (atteintes aux personnes et aux biens) et des menaces (intimidations, graffitis, tracts) contre les Juifs de France par des individus animés par un sentiment d’hostilité à Israël plus ou moins diffus, exacerbé par la médiatisation d’affrontements au Proche-Orient. Ceci facilite leur projection dans un conflit, qui à leurs yeux, reproduit des schémas d’exclusion et d’échec dont ils se sentent victimes en France7.

À force de lire et de rabâcher que les Israéliens se comporteraient comme des monstres ; à force, à l’inverse, d’idéaliser la cause palestinienne, érigée en nouvelle lutte des peuples, certains s’en prennent, à défaut d’Israéliens, aux Juifs. Tout cela se faisait/se déroule encore dans un contexte où l’antisémitisme a conquis son droit de cité planétaire dès août 2001, à Durban, en Afrique du Sud, lors de la Conférence de l’ONU contre le racisme. Le conflit israélo-palestinien, qui n’avait rien à y faire, a occupé tous les participants et Israël a été mis au ban des nations.

Les islamistes travaillent les banlieues, ils savent désigner l’ennemi ou les ennemis (les Juifs, la France…). Pour eux, les Juifs et, dans une moindre mesure, les chrétiens, ont rejeté le Prophète et l’islam. Dans les prêches ou sur Internet, ils présentent ainsi une vision complotiste d’un islam prétendument menacé par les Américains, les Européens et les Juifs.

Les stéréotypes se développent-ils ?

Ajoutons que les vieux stéréotypes sont toujours là.

La survivance d’un antisémitisme structurel s’appuie sur de vieux clichés nauséeux – les mêmes depuis des siècles. Les Juifs étaient jusque-là et sont à encore associés à l’argent et au capitalisme.

C’est à l’orée du XIXe siècle, avec l’émergence du capitalisme industriel, que le cliché des Juifs et de l’argent s’affirme avec une nouvelle force. Les Juifs sont alors accusés d’être les promoteurs du capitalisme mondialisé. Le cliché se transforme en complot.

L’historien Gerald Krefetz dans son livre Les juifs et l’argent : les mythes et la réalité, résume l’idée de l’antisémitisme économique en une phrase : [les juifs] contrôlent les banques, la réserve monétaire, l’économie et les affaires — de la communauté, du pays, du monde8.

En 2006, avec le meurtre épouvantable d’Ilan Halimi, on se rend vite compte que l’on peut puiser des préjugés dans le Moyen-Âge et assassiner un jeune homme sous le prétexte que, parce qu’il est Juif, il aurait de l’argent. Des criminels pourraient ainsi demander une « rançon » à toute une communauté.

Un autre stéréotype se développe associant cette fois les Juifs au pouvoir et/ou détenant les clés du pouvoir. Les sondages d’opinion révèlent la prégnance de ces stéréotypes.

Stéréotypes : que disent les sondages ?

En 2014, la Fondation pour l’innovation politique mène deux enquêtes avec l’Ifop. La première a été menée auprès d’un échantillon de 1005 personnes, représentatif des Français âgés de 16 ans et plus. Les interviews ont eu lieu par questionnaires auto-administrés en ligne du 26 au 30 septembre 2014. Cette enquête révèle que 25 % des Français pensent que les Juifs « ont trop de pouvoir dans le domaine de l’économie et de la finance. »

En 2015-2016 et durant 18 mois, l’Ipsos enquête sur le « vivre ensemble » en France. Et plus particulièrement sur la façon dont sont perçues les communautés juive et musulmane dans notre pays. L’étude, qui a été commandée par la Fondation du judaïsme français (janvier 2016), révèle surtout le sentiment de défiance qui traverse notre société.

Si « les Français considèrent massivement que les juifs sont bien intégrés », plus d’un sondé sur deux (56 %) estime qu’ils ont « beaucoup de pouvoir », ou qu’ils sont « plus riches que la moyenne des Français ». Pour 41 %, ils sont même « un peu trop présents dans les médias » et 60 % pensent qu’ils ont leur part de responsabilité dans la montée de l’antisémitisme. Résultat : pour plus d’un sondé sur dix (13 %), « il y a un peu trop de Juifs en France9»

Après le sondage paru dans Le Journal du dimanche, c’est au tour du Parisien de publier un autre sondage. Le quotidien reprend un sondage de l’Ifop (étude de l’Ifop menée en ligne auprès de 1468 personnes entre le 3 et le 5 février), commandé par SOS Racisme et l’UEJF, sur les préjugés supposés sur les Juifs. Entre un tiers et un quart des interviewés adhèrent à l’idée que les Juifs utilisent dans leur propre intérêt leur statut de victimes du génocide nazi (32 %), qu’ils sont plus riches que la moyenne des Français (31 %), qu’ils ont trop de pouvoir dans les médias (25 %) ou dans le domaine de l’économie et des finances (24 %, contre 19 % s’agissant de la politique).

En octobre 2016, un sondage d’opinion CNCDH/SIG/IPSOS révèle que 35 % des Français pensent que « les Juifs ont un rapport particulier avec l’argent » (66 % par rapport à janvier 2016)10.

En novembre 2018, une étude réalisée par le sondeur ComRes pour CNN montre la prégnance des clichés antisémites en Europe. Ainsi, en France comme en Europe, entre 24 et 28 % des personnes interrogées estiment que « la communauté juive a trop d’influence à travers le monde » dans la sphère de la « finance et des affaires », un chiffre qui s’élève à environ 21% dans les champs politique et médiatique. Cependant, dans le même sondage, à la question de savoir si l’antisémitisme est considéré (à juste titre) comme un problème grandissant aujourd’hui : réponse positive pour plus de 48 % des Français et plus de 43 % des Européens11.

Au final, nous voyons que de 25 à 35 % (ou plus) des sondés pensent que les Juifs sont riches et/ou qu’ils ont une forte influence dans la société.

Hélas et depuis quelques années, cet antisémitisme (primaire) connaît un nouvel écho.

Quelle perception de l’antisémitisme chez les Juifs ?

En décembre 2018, l’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne (FRA) mène une enquête sur l’antisémitisme auprès de la communauté juive européenne. Avec plus de 16 000 personnes interrogées, il s’agit donc de la plus grande enquête jamais réalisée sur le sujet. Selon la FRA, les résultats attirent l’attention sur l’augmentation des niveaux d’antisémitisme.

Environ 90 % des répondants estiment que l’antisémitisme est en expansion dans leur pays. Environ 90 % également pensent que ceci est particulièrement problématique en ligne, tandis que 70 % environ citent les espaces publics, les médias et la politique comme sources les plus courantes d’antisémitisme. Près de 30 % d’entre eux ont été harcelés, ceux qui sont visiblement Juifs étant les plus touchés. Et, dans cette enquête, l’antisémitisme en France est clairement identifié.

Le désarroi est total, tant en Europe qu’en France.

En France, entre 2000 et 2017, 55 049 Juifs ont fait leur alyah, soit plus qu’entre 1970 et 1999, période pendant laquelle 48 097 juifs sont partis12. Ces chiffres s’appuient sur les données de l’Agence juive, chargée d’accompagner les candidats à l’Alyah (Olim)

Israélophobie et théories conspirationnistes ?

Sur Internet, les théories conspirationnistes se développent. Ces théories se diffusent dans la société, tant à l’extrême-gauche qu’à l’extrême-droite et touchent toutes les classes sociales. Dans un entretien à L’Express, le politologue Pierre-André Taguieff explique ce qu’est le complotisme. « La pensée complotiste se fonde sur un postulat ; tout ce qui arrive a été voulu par des puissances invisibles. Elle consiste avant tout à attribuer des intentions conscientes et des intérêts réels aux sujets supposés conspirer et qui auraient atteint leurs objectifs, et ce, afin d’expliquer certains événements troublants ou traumatisants, lesquels peuvent être inventés de toutes pièces. »

À l’ordinaire, ils sont simplement fantasmés sur la base des fake news diffusées sur Internet, qui tiennent leur séduction de s’opposer aux informations données par les médias « officiels ». Dans tous les cas, il s’agit de répondre à la question « À qui profite le crime ? », en désignant des coupables dont le profil est conforme à des attentes idéologiques.

Si les récits complotistes séduisent autant aujourd’hui, c’est qu’ils répondent à un besoin psychologique d’ordre et d’intelligibilité qui ne cesse d’augmenter dans un monde dont la marche est indéchiffrable et anxiogène13. »

Or, s’il existe des expressions de complotisme dépourvues d’antisémitisme, l’antisémitisme est une constante du conspirationnisme, ce qu’explique Pierre-André Taguieff.

C’est ainsi, aussi, qu’Israël focalise tout un imaginaire conspiratif, explique le philosophe.

Les noms Israël et sioniste tendent depuis un demi-siècle à remplacer le nom Juif. Dans l’entretien, Taguieff remonte aux origines de la judéophobie pour comprendre pourquoi Israël est perçu comme la tête d’une conspiration internationale.

Puis, il décrit plus précisément ce qu’est l’israélophobie :

« L’israélophobie n’est que la pointe visible de l’antisionisme qui, dans ses formes radicales, a pour objectif la destruction de l’État juif. La dénonciation du « complot sioniste mondial » est le produit d’un héritage de l’antisémitisme européen qui, depuis les années 1920, s’est peu à peu mondialisé, avant de s’islamiser d’une façon croissante à partir des années 1950. Les victimes imaginaires du paléo-complot juif étaient les chrétiens.

Celles du grand « complot sioniste » sont d’abord et avant tout les Palestiniens, les Arabes et plus largement les musulmans. On constate que la plupart des accusations stéréotypées contre les Juifs sont projetées sur Israël : haine du genre humain, tendances criminelles, volonté de dominer le monde, propension à conspirer, à mentir et à manipuler l’opinion, racisme (« apartheid ») et impérialisme14 ».

Plus récemment, en décembre 2018, Conspiracy Watch et la Fondation Jean-Jaurès ont commandité, pour la deuxième année consécutive, une enquête d’opinion sur le complotisme en France auprès de l’Ifop. Parmi les différentes théories du complot, soumise à un échantillon représentatif de 1760 personnes, l’affirmation « il existe un complot sioniste à l’échelle mondiale » a à nouveau été proposée.

Il résulte de cette enquête que 22 % des sondés sont d’accord avec cet énoncé (7 %  tout à fait d’accord, 15 % plutôt d’accord et 32 % sans opinion). 33 % de ceux qui avaient déjà entendu parler de cette thèse avant l’enquête l’approuvent (contre 13 % chez ceux qui n’en avaient jamais entendu parler auparavant sachant qu’environ la moitié des participants de l’enquête ne connaissait pas cette thèse), rappelle sur son site, Conspiracy Watch (11 février 2019).

Antisémitisme et Gilets jaunes ?

Remontons le temps.

Depuis deux mois, un mouvement fait parler de lui. Le mouvement des Gilets jaunes est loin d’être homogène et ses revendications disparates et contradictoires s’ajoutent les unes aux autres, depuis plusieurs semaines.

Les Gilets jaunes disent se battre contre les taxes et les impôts, la cherté de la vie, l’injustice sociale, pour une plus grande représentativité et une plus juste solidarité. Il est vrai que la pauvreté et la misère affectent des millions de Français : travailleurs, ouvriers, chômeurs, déclassés, agriculteurs sacrifiés, classe moyenne, retraités, jeunes… Ces gens se sentent abandonnés par les technocrates, la classe politique. L’injustice, l’isolement, l’abandon, la paupérisation sont insupportables, nous le soulignons ici.

Cependant, beaucoup de questions se posent après les débordements choquants et clairement antisémites observés samedi 22 décembre à Paris lors des manifestations des Gilets jaunes. Théories conspirationnistes, refus du système, puissants stéréotypes antisémites, condamnation de financiers et du capitalisme, propagande distillée par la nébuleuse complotiste, radicalisation et instrumentalisation diverse de l’ultra droite et/ou de l’ultra gauche, permettent à l’antisémitisme de se développer et de prospérer plus ouvertement depuis plus de deux mois, chez une frange de ce mouvement, non pas par tout le mouvement des Gilets jaunes, bien évidemment, nous insistons sur ce point15.

Ajoutons ces derniers développements depuis que le mouvement s’est constitué :

  • Une députée de La République en marche dénoncée comme youpine sur les réseaux sociaux après un débat télévisé avec des meneurs du mouvement ; la récurrence du procès en collusion « juive » du président de la République, « pute à juifs » (sur une banderole de l’autoroute A6), « pourriture [sic] de Juifs » (graffiti rue Molitor à Paris), « Macron (…) = Sion » (panneau à Pontcharra, en Isère)16.
  • « Vous nous gazez comme des putains de Juifs » prononcé le 23 décembre 2018 par des Gilets jaunes à Paris. Des quenelles17 et des saluts nazis à Montmartre qui témoignent d’un risque certain d’adoption par des groupes de plus en plus divers des thèmes de l’antisionisme raciste18.
  • Des propos négationnistes sur la ligne 4 du métro parisien ; sur les quais de Rhône, en plein mouvement Gilets jaunes, une inscription sur une banderole : Macron=Drahi=Attali, Banques=médias= Sion.
  • Une boîte aux lettres à l’effigie de Simone Veil, taguée et recouverte d’une croix gammée ; l’inscription Juden sur la devanture d’une boulangerie…

Le 24 décembre, excédée, sur Tweeter, l’humoriste et comédienne Sophie Aram s’exclame : « Les slogans complotistes, antisémites, racistes, sexistes, homophobes, les menaces et violences envers les journalistes et les élus… ne sont rien comparés à la masse inerte de Gilets jaunes que ça ne dérange pas ». Et c’est bien là le problème. Pourtant, des Gilets jaunes condamnent les violences, mais certains tentent de les excuser, sous le fallacieux prétexte que les gens sont/seraient excédés.

L’ultra-droite se fédère-t-elle ?

Cette fois-ci, les choses sont claires.  Sur le site Internet de l’essayiste d’extrême-droite Alain Soral, Égalité et Réconciliation, une annonce est publiée. Une « grande réunion publique » a eu lieu le 19 janvier 2018, en présence du militant d’extrême-droite Yvan Benedetti, qui a présidé le groupuscule de L’œuvre française en 2012. Rappelons que le 22 octobre 2018, à l’occasion du décès du négationniste Robert Faurisson, Benedetti rendait sur Twitter hommage au négationniste, qu’il qualifie notamment de « Hérault (sic) des temps modernes qui aura marqué la 2ème moitié du XXe siècle. »

Cette réunion a eu lieu également en présence du directeur de l’hebdomadaire négationniste et d’extrême-droite Rivarol, Jérôme Bourbon, condamné récemment par la justice pour des tweets négationnistes et antisémites ; du militant antisémite et négationniste Hervé Ryssen, multirécidiviste, condamné maintes fois par la justice et de l’inénarrable Alain Soral. L’ultra-droite s’avance, profite de la colère, l’instrumentalise et veut fédérer autour de l’antisémitisme.

L’ultra-droite, factieuse par nature, récupère ici les mécontents, pour jeter en pâture la République, la finance internationale, la mondialisation, les minorités et bien évidemment, les Juifs.

Et, l’antisémitisme évolue encore.

Le 9 février 2019, le site Internet de France Info a fait un sujet sur cette réunion.

France Info raconte :

« Yvan Benedetti est un des premiers à prendre la parole, avec sur le dos un gilet jaune : « Il faut, non pas tenter de récupérer les Gilets jaunes. Mais il convient d’aiguillonner le mouvement, d’orienter le mouvement, parce que les révoltes sont stériles. Seules les révolutions sont salvatrices. Nous sommes entrés en période révolutionnaire.  » Une période révolutionnaire durant laquelle tous espèrent jouer un rôle prédominant. Certains intervenants ajoutent qu’ils sont « prêts à mourir pour les gilets jaunes et pour renverser le système » et cela passe notamment par les manifestations.

Ces groupuscules sont présents quasiment depuis le début dans ces manifestations. Ils sont là, mais discrètement : ils ne s’affichent pas comme des membres de l’extrême droite ou de l’ultra-droite. Ils se sont illustrés, comme Ryssen ou Benedetti, notamment en s’en prenant à des journalistes lors des manifestations19 ».

Conclusion provisoire ?

Le politologue Pierre-André Taguieff a brillamment analysé toutes les formes d’antisémitisme passées et présentes, tout au long de son œuvre. Jusqu’à l’islamisme radical qui représente, dit-il, la dernière des idéologies légitimant l’usage de la violence absolue contre les ennemis que ses adeptes désignent : mécréants et infidèles20.

L’antisémitisme est une tumeur maligne, elle se perpétue au-delà du possible, de l’imaginable, se transforme depuis 2015, ce que nous démontrons ici. L’antisémitisme modèle, se remodèle et innove sans arrêt. Il se nourrit de ses victimes et dans l’absolu, jusqu’à ce qu’il imagine qu’il n’y ait plus de Juifs.

Ce syndrome puissant à la fois paranoïaque et délirant, mais aussi criminel par nature, se revivifie, parce que la haine est sa seule compagne. Pour exister, la haine doit puiser et s’actualiser.

En somme, l’antisémitisme et ses effets peuvent se révéler dramatiquement, car ceux qui l’instrumentalisent, vont s’illustrer par leurs appels incessants à la haine. De fait, nous le voyons ces derniers temps, l’antisémitisme est aussi une menace pour la République.

Sur le web

  1.  Les actes antisémites se décomposent entre actions et menaces antisémites.
  2. Entretien de Marc Knobel à BFM, le 28 mars 2018.
  3.  Le Figaro, 9 novembre 2018. Le plan national de lutte contre le racisme et l’antisémitisme (2018-2020) comprend 21 mesures.
  4.  « Édouard Philippe dénonce la forte hausse des actes antisémites », AFP, 9 novembre 2018.
  5. « Il nous faut aller plus loin. » C’est en ses termes qu’Emmanuel Macron en mars 2018 promettait une lutte renforcée contre la haine raciste et antisémite qui prospère sur Internet, lors du premier dîner du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif), sous son quinquennat. Devant un millier d’invités, le chef de l’État dit vouloir mener « cette année » au niveau européen « un combat permettant de légiférer pour contraindre les opérateurs à retirer dans les meilleurs délais » les contenus haineux en ligne. Devant cet auditoire, le président annonçait qu’une mission serait alors confiée par le gouvernement à Gil Taïeb, vice-président du Crif, à l’écrivain Karim Amellal et à la députée Laetitia Avia, sur la lutte contre le racisme et l’antisémitisme sur Internet. Voir à ce sujet : Marc Knobel, L’Internet de la haine. Racistes, antisémites, néonazis, intégristes, islamistes, terroristes et homophobes à l’assaut du Web, Paris, Berg International Editeurs, 2012, 181 pages, et Marc Knobel, « Lutter contre la haine en ligne : des avancées prochaines ? », La revue civique, septembre 2018.
  6. Marc Knobel, « La propagande apocalyptique de Daech (en Français) », Huffington post, 13 octobre 2014 et Marc Knobel, « Djihad 2.0: hier et aujourd’hui », Huffington post, 13 juin 2014.
  7. Voir à ce sujet : Marc Knobel, Haine et violences antisémites. Une rétrospective 2000-2013, Paris, Berg International éditeurs, 2013, 350 pages.
  8.  Jacques Attali, Les Juifs, le monde et l’argent : histoire économique du peuple Juif, Paris, Le Livre de Poche, N° 15580, octobre 2007. Ou Éric Conan, « Les Juifs, les Chrétiens et l’argent », L’Express, 10 janvier 2002.
  9. Cependant, les sondages de 2016 seront très critiqués. Les questions seront jugées tendancieuses et caricaturales.
  10. Sondage CNCDH/SIG/IPSOS, réalisé du 17 au 24 octobre 2016, sur un échantillon de 1006 personnes. Voir à ce sujet le rapport de la CNCDH, La Lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie, Paris, La Documentation Française, pp. 58 et suivantes.
  11.  Le Figaro, « Antisémitisme en Europe : un sondage américain alarmant, mais critiqué », 2 novembre 2018.
  12. Marc Knobel « L’Europe va se vider de ses Juifs » ? Le Monde, 30 mars 2018, page 9. Entretien réalisé par Cécile Chambraud.
  13. Interview parue dans L’Express sous le titre « Taguieff décortique les théories du complot » (propos recueillis par Alexis Lacroix), 12 mai 2018,
  14.  Idem. Voir également, Pierre-André Taguieff « La vague complotiste contemporaine : un défi majeur », Les Études du Crif, numéro 37, septembre 2015, 40 pages.
  15. Marc Knobel, « Quand antisémitisme et racisme s’infiltrent chez les Gilets jaunes », L’Obs, 7 janvier 2019.
  16. Ces faits sont cités par l’historien Vincent Duclert, dans une tribune du Monde, le 24 décembre 2018.
  17.  Les quenelles sont à la fois signe de ralliement antisystème, mais aussi hymne antisémite codé. Dans un tweet ce 24 décembre 2018, Bernard Pivot s’insurge avec raison et écrit la phrase suivante : « Quenelle, joli mot de la cuisine lyonnaise, mot que je chéris parce que les quenelles de ma mère étaient divines, mot sali, souillé, déshonoré par Dieudonné et les Gilets jaunes antisémites. »
  18. Vincent Duclert, idem.
  19. Idem.
  20. Pierre-André Taguieff, L’islamisme et nous. Penser l’ennemi imprévu, Paris, CNRS éditions, 2017, 246 pages.