Réforme de la Justice : la naïveté comme politique

Scales of justice by DonkeyHotey(CC BY 2.0)

La démagogie ne coûte rien quand c’est la société qui va trinquer.

Par Philippe Bilger.

Rien n’est simple, je l’admets, en politique.

Alors qu’on affirme que le président de la République est toujours honni par une majorité de Français et que les Gilets jaunes donnent leurs remèdes univoques pour sortir de la crise – alors que sans doute le gros de celle-ci est derrière la République -, LREM, aux élections européennes, selon un dernier sondage, distancerait nettement le RN, 25 % et 19 %, alors que LR peinerait à atteindre 10 % (BVA-Le Point).

Il faut se garder de prendre ses convictions et ses détestations pour celles de la France tout entière. Et, si les Gilets jaunes se sont accrus à proportion du mépris inepte qu’ils ont inspiré à quelques influenceurs, il n’est pas interdit aujourd’hui de les considérer lucidement, sans les sanctifier ni les vouer aux gémonies.

Pendant les débats et les polémiques – notamment celle scandaleuse que le gouvernement a initiée en donnant une leçon de séparation des pouvoirs à la commission sénatoriale au moment même où lui-même la violait -, des projets s’élaborent, des dangers se précisent et la naïveté prospère.

Il y a une douceur infinie dans le fait de ne jamais tirer le moindre enseignement du réel. On se sent bien, on se sent mieux. Il est capital pour certains – malheureusement ils décident pour nous ! – d’avoir une belle âme. Alors que le cours de ces dernières années démontre qu’il convient de changer le logiciel judiciaire et social en privilégiant une forme de rigueur plus que la facilité de la mansuétude dont d’autres feront les frais. Dans cette sévérité, donner sa part à la compréhension, tant qu’on veut, mais non l’inverse.

Par exemple, les pistes pour la réforme de la justice des mineurs – avec une mission d’information animée par un député LREM et une députée socialiste : nous voilà rassurés !- ont été contraintes de se fonder sur « les trois principes qui fondent la justice des mineurs selon la garde des Sceaux : la primauté de l’éducatif sur le répressif, l’atténuation de la responsabilité pénale en fonction de l’âge et une justice à part » (Le Monde).

Christiane Taubira aurait validé avec enthousiasme.

Alors qu’une politique sans naïveté ni paresse intellectuelle ni complaisance au progressisme obligatoire dans ce domaine aurait au contraire conduit à questionner ces orientations et au moins pour les deux premières à les réviser radicalement.

Derrière cette philosophie laxiste, il y a l’idée absurde que les mineurs sont les mêmes qu’en 1945 et qu’au fond on a le droit de tout se permettre à l’égard d’une justice qu’on estime mineure alors que les phénomènes collectifs de violence et notamment d’agressions contre la police mettent « nos enfants », comme les appellent certains avec tendresse, au premier plan. La démagogie ne coûte rien quand c’est la société qui va trinquer.

Elle ne s’arrête pas là, pas plus que la naïveté. Il paraît que le suivi des « radicalisés » hors prisons s’organise avec cet axe principal de ne pas considérer cette catégorie de personnes – condamnés ou prévenus pour terrorisme, y compris éventuellement des « revenants » de la zone irako-syrienne- comme totalement singulière, sans lien avec la délinquance ou la criminalité ordinaires (Le Monde).

Conséquence : on entend à leur sujet les mêmes banalités dévastatrices que pour le commun des transgresseurs : « le projet repose sur un parti pris assumé : la sortie sèche est le carburant de la récidive ».

Ce qui est déjà faux pour les non terroristes l’est encore plus pour les terroristes qui n’ont que l’ambition en général de repartir sur le sentier de l’attentat et de la haine. On n’éradique pas un poison par le dialogue, la sollicitude. Quand des tendances fortes, ne relevant pas de la moindre idée mais inscrites dans la chair, le coeur et les obsessions enracinées depuis la toute petite enfance, rendent dérisoires les approches banales ou classiquement humanistes.

Les parti pris malheureusement ne sanctionnent pas seulement ceux qui se flattent de les avoir. Mais nous tous.

La naïveté comme politique.

L’exemple le plus signifiant concerne l’antisémitisme et le racisme. On évoque le remède de l’école et de l’enseignement. Alors que dans certaines banlieues l’enseignement est précisément devenu impossible sur ce plan.

Il faudra bien qu’un jour on fasse passer les exigences d’une démocratie efficace et l’intérêt social avant les illusions dont nous avons besoin pour s’aimer soi-même.

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