Ces sirènes et gyrophares qui annoncent les privilèges politiques

“靈光一觸 Ethereal Lights” / 夜之寧 Serenity at Night / SML.20130314.EOSM.03288 By: See-ming Lee - CC BY 2.0

En enfreignant les règles élémentaires du Code de la route, ces véhicules gouvernementaux (et souvent ministériels) signalent, de façon ostentatoire, que leurs passagers ne sont pas des citoyens comme les autres.

Par Erwan Le Noan.
Un article de Trop Libre

Se promener aux abords de l’Assemblée nationale un jour de questions au gouvernement permet d’assister à un étrange empressement de berlines qui foncent vers la Chambre. Gyrophares allumés, elles coupent les priorités et interrompent la circulation, probablement pour arriver à l’heure à cette séance démocratique importante.

Le phénomène semble anodin au premier abord, mais il est révélateur d’un dysfonctionnement de la démocratie française : en enfreignant les règles élémentaires du Code de la route, ces véhicules gouvernementaux (et souvent ministériels) signalent, de façon ostentatoire, que leurs passagers ne sont pas des citoyens comme les autres.

Des signaux pourtant déconseillés

Ce comportement est d’autant plus étonnant qu’il est en contradiction avec les consignes gouvernementales. Une circulaire de Pierre Bérégovoy datant de 1992 indiquait ainsi que « l’utilisation des avertisseurs spéciaux, sirènes et gyrophares est abusive et largement injustifiée, notamment à Paris. Elle exaspère, à juste titre, la population ». Le Premier ministre exigeait dès lors que les ministres n’aient recours à ces « équipements spéciaux » que « dans les seuls cas indispensables ». Il insistait : « Il importe que vous refusiez ces facilités pour vos propres déplacements, sauf en cas de force majeure ». Il est peu probable que les QAG correspondent à cette situation.

Les ministres ne sont pas les seuls à profiter de ces avantages. En 2013, le ministère de l’Intérieur – qui reconnaissait ne pas tenir les comptes – indiquait que « l’usage veut qu’en règle générale seuls les ministres et les directeurs de leur cabinet disposent d’un véhicule équipé “police” ». Mais il relevait aussi par exemple que le Conseil économique et social disposait de deux de ces voitures…

Qu’est-ce que peut bien justifier cette dérogation ? Pourquoi les grands patrons n’ont-ils pas droit aux gyrophares eux aussi ? Après tout, comme le relève l’Insee cette semaine, les multinationales françaises emploient près de 10 millions de personnes au total (dont 55 % dans un pays étranger) ; il n’est pas interdit de penser qu’ils ont davantage contribué à la croissance et au bien-être des citoyens français que de nombreux membres des gouvernements successifs… Comme beaucoup d’autres d’ailleurs !

Tocqueville a expliqué que la démocratie n’est pas qu’un système d’institutions politiques : c’est également un modèle de société, animé par la « passion » de l’égalité. L’économie de marché lui est consubstantielle, car elle suppose l’égalité de principe de tous ses acteurs. Dans ces sociétés, les seules distinctions admises entre les citoyens « sont celles de leurs vertus et de leurs talents » (article 6 de la Déclaration des droits de l’homme) – et elles ne dérogent pas au principe selon lequel la loi « doit être la même pour tous ».

Les sirènes et gyrophares des voitures ministérielles sont donc des privilèges, que Diderot décrivait dans son Encyclopédie comme des « injustices faites à tous les hommes en faveur d’un seul », et parmi lesquels il distinguait les « privilèges de dignités » qui « sont ceux qui, ou pour services rendus, ou pour faire respecter davantage ceux qui sont à rendre, sont accordés à des particuliers ». Le privilège honore, mais il oblige également.

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