Faut-il un but dans la vie ? Mais au fait, qu’est-ce qu’un but ?

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La définition de but par contraintes est extrêmement puissante aussi bien sur le plan personnel que dans une organisation. Il est toujours plus facile de définir ce que l’on ne veut pas que d’imaginer ce que l’on veut.

Par Philippe Silberzahn.

L’article que j’ai écrit récemment, intitulé « Faut-il un but dans la vie ? », a reçu un écho important. Nombreux ont été ceux qui m’ont dit leur soulagement de lire que l’on pouvait réussir sa vie sans jamais avoir eu de but précis. Néanmoins, dire qu’il n’est pas nécessaire d’avoir un but dans la vie peut laisser penser que l’on peut avancer au hasard. On peut, mais ce n’est pas nécessaire. Entre le but rigide et la marche au hasard, il y a quantité de nuances. Pour comprendre pourquoi, il faut revenir sur la façon dont nous définissons ce qu’est un but. Comme souvent, si nous changeons de définition, plein de possibles s’ouvrent.

La plupart du temps nous définissons un but comme un état souhaité dans le futur. Typiquement : « Je veux être pilote de chasse quand je serai grand » ou « Nous devons prendre 15 % de ce marché dans les trois ans ». Il s’agit là de buts très précis. On peut cependant avoir un but plus général : « Je veux piloter un avion quand je serai grand » ou même « Je veux travailler dans l’aviation quand je serai grand ».

Lorsque le but est précis, il n’y a guère que deux possibilités : il est atteint ou il n’est pas atteint, c’est-à-dire que le résultat doit être égal au but pour qu’il y ait succès. Lorsque le but est plus vague, il n’a pas à être strictement égal au résultat (il ne peut pas l’être en fait) pour réussir.

Si je dis « Je veux piloter un avion quand je serai grand », ce but peut être atteint si je suis pilote de chasse, si je suis pilote civil, ou si je pilote un avion de tourisme pour mon plaisir. Il y a donc plusieurs résultats possibles pour un but donné. Intuitivement, on sent donc qu’on se laisse davantage d’espace pour réussir. On quitte le résultat binaire évoqué précédemment : soit le résultat correspond exactement au but, et j’ai réussi, soit il ne correspond pas et j’ai échoué. Dans le second cas, il y a davantage de possibilités qui correspondront au succès.

Au travers de cet exemple émerge une nouvelle façon de définir un but, qui a été proposée par le chercheur Herbert Simon, et qui est la suivante : un but est un ensemble de contraintes. Dire « Je veux travailler dans l’aviation plus tard » c’est, de façon imagée, tracer un cercle dans l’espace des possibles en disant : je ne sais pas exactement ce que je ferai plus tard, mais il faudra que ce soit dans l’aviation. Cela revient à éliminer quantité de possibilités.

On se définit par ce qu’on ne veut pas. C’est un pré-engagement, c’est-à-dire une contrainte qu’on se fixe volontairement pour faciliter la construction de son futur. La notion de pré-engagement est fondamentale et elle n’est pas nouvelle. C’est celle que s’applique par exemple le système de justice occidental lorsqu’il dit « C’est à l’accusation de prouver que l’accusé est coupable. »

Dès lors et très concrètement, un but très précis n’est rien d’autre qu’une série de contraintes. La différence entre « Je veux travailler dans la restauration » et « Je veux lancer une activité de livraison de plats cuisinés bio mexicains low cost en moins de trente minutes dans la région ouest de Lyon » c’est simplement que le second but, beaucoup plus précis, est défini par un plus grand nombre de contraintes. De manière importante, ces contraintes sont toutes obligatoires. Elles doivent toutes être respectées. Si je réussis à lancer un tel service, mais que je n’arrive pas à livrer en moins de trente minutes, je n’aurai pas atteint mon but.

Donc quand un étudiant dit qu’il ne sait pas ce qu’il veut faire mais qu’il est passionné par l’aviation, ou quand un entrepreneur dit qu’il veut travailler dans la restauration, on ne peut pas dire qu’ils n’ont pas de but. Ils en ont un, mais faiblement contraint, qui laisse ouvert de nombreux possibles et qui est donc moins fragile. Dans cette démarche, l’action va donc consister à ajouter des contraintes au fur et à mesure de son expérience pour faire émerger le but en même temps qu’on le réalise.

Créer les contraintes pour définir le but

Comment ces contraintes vont-elles s’ajouter ? Principalement en s’associant avec d’autres. Si je veux travailler dans la restauration, je pars de ce que j’ai sous la main : pas grand-chose mais est-ce que je parle anglais ? Je peux toujours chercher un job de serveur dans un restaurant situé dans une zone touristique, ou je peux commencer à cuisiner pour mes amis pour voir ce que cela donne. Au sein de mon espace de contrainte, pour l’instant délimité par le fait que je veux travailler dans la restauration, je peux essayer plusieurs choses.

Si quelqu’un me propose de cuisiner pour l’anniversaire de sa femme et que j’accepte, c’est une nouvelle contrainte qui rend plus précis mon but. En agissant ainsi, j’augmente mes ressources disponibles (j’ai maintenant une première expérience de cuisine à domicile pour un événement privé) et je peux envisager de nouveaux buts. Par exemple, en cuisinant pour cet événement, l’un des invités passe un peu de temps avec moi et me propose de filmer mon travail.

La vidéo devient virale et je commence à donner des cours de cuisine en ligne avec son aide. Ma nouvelle contrainte choisie est l’enseignement de la cuisine en ligne. Si ça ne marche pas vraiment, je supprime la contrainte mais en restant dans la contrainte initiale, travailler dans la restauration. L’intéressant ici est que chaque nouveau but se nourrit de ce qui a été fait précédemment. Il n’est même possible que par ce qui s’est produit auparavant. Il est donc plus riche et aussi plus personnel, parce qu’il est basé sur ce qu’on a sous la main, et qu’on progresse par petits pas (en perte acceptable). Il a beaucoup plus de chances de réussir.

Au final, la définition de but par contraintes est extrêmement puissante aussi bien sur le plan personnel que dans une organisation. Il est toujours plus facile de définir ce que l’on ne veut pas que d’imaginer ce que l’on veut. Quant à définir ce qu’on veut, c’est toujours plus facile avec quelqu’un d’autre, sur la base de ce qui existe et qu’on a sous la main. L’enjeu est donc de se mettre des choses sous la main, c’est par là qu’il faut commencer. Vous n’avez pas de but dans la vie ? C’est votre chance.

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