Faits, interprétations et opinions sur la productivité

Les gains de productivité réalisés depuis 40 ans ne se retrouvent pas dans les salaires. Mais le coupable n’est pas celui qu’on croit.

Par Simone Wapler.

Comment des faits peuvent-ils donner lieu à des interprétations et des opinions radicalement différentes ? C’est un sujet que j’ai déjà abordé à propos des dernières statistiques d’Oxfam et de la Banque mondiale au sujet des riches et des pauvres.

Oxfam met l’accent sur l’accroissement des inégalités tandis que la Banque mondiale note que la pauvreté recule. Les riches volent-ils les pauvres ? « Oui » clament certains, « Non » soutiennent d’autres.

Autre fait : la productivité augmente mais moins vite que le salaire minimum, le SMIC.

Depuis 1990, la productivité a augmenté de 185 % tandis que le SMIC a augmenté de 152 %.

Voici ce qu’écrit Bruno Bertez, l’auteur du blog qui publie ce graphique, ancien patron de presse fondateur de L’Agefi en France :

« Le graphique ci dessous pointe clairement le vol, le hold-up dont sont victimes les salariés depuis le début des années 80. Le bénéfice des gains de productivité est confisqué. Il n’est plus partagé. Le contrat social implicite est déchiré. Il n’existe de richesse que produite par le travail, même le capital physique n’est que du travail accumulé. Donc il n’y a aucune raison de baisser la part du travail dans la valeur ajoutée. »

 Voyons un peu une autre interprétation.

« Il n’y a aucune raison de baisser la part du travail dans la valeur ajoutée ».

Si, il y a au contraire beaucoup de raisons.

Le capitalisme consiste à vouloir à produire davantage avec moins. Moins de tout : moins de capital, moins de travail, moins de matières premières. Ce qui mesure tout cela est le prix.

Si le prix du travail est coûteux, la part de travail sera réduite. Si la matière première est coûteuse, on se débrouillera pour en employer moins. Et si le capital est coûteux  – parce que les taux d’intérêt sont élevés – on essaiera d’utiliser moins de capitaux, quitte à employer plus de main d’œuvre ou de matières premières pour arriver au même résultat.

La recherche de parcimonie en matières premières a donné lieu à des avancées considérables en résistance des matériaux. Ne mettre que la matière qui était utile, là où elle était utile fut tout l’objet des réflexions de Gustave Eiffel ; la Tour Eiffel est la preuve matérielle du bien-fondé de son analyse et de ses calculs. Depuis Eiffel, la matière est dégraissée là où elle est un poids inutile.

La recherche de parcimonie en main d’œuvre a donné lieu à la division du travail, à la taylorisation, à la mécanisation des tâches.

À chaque choix, le coût du capital est pris en compte. Le capital physique est bien du travail accumulé, s’il correspond à de l’épargne, ce qui était le cas jusqu’au milieu de XXe siècle. Pour pouvoir disposer de ce travail accumulé, de cette épargne, il faut l’acheter avec des intérêts. Les banques agglomèrent l’argent des épargnants pour le prêter à des entrepreneurs ayant besoin de capitaux.

L’avènement du créditisme et les politiques de baisse de taux forcée

Mais au milieu du XXe siècle, tout change. L’argent factice apparaît. Les banques prêtent de l’argent qui n’existe pas encore et non plus seulement de l’épargne. Par conséquent, le coût du capital baisse. C’est l’avènement du créditisme.

L’idéologie keynésienne prétend par ailleurs qu’en cas de récession, il convient de baisser le prix que les banques paient pour créer l’argent factice. Dans ces conditions, puisque le capital est bon marché, autant diminuer la main d’œuvre — qui se renchérit du fait des charges sociales.

Si un industriel hésitait à automatiser une vieille chaîne de production en empruntant à 8 %, peut-être sautera-t-il le pas s’il trouve à emprunter à 3 %. La part du travail, c’est-à-dire de la main d’œuvre, diminuera. Statistiquement, la productivité augmente mais ce n’est pas celle du salarié, c’est celle qui est due à sa disparition.

Face à des faits, des chiffres, des statistiques, il peut exister une multitude d’interprétations possibles. Certains remettent en cause le capitalisme, le libre-échange, la mondialisation. Fermez les frontières, prenez l’argent des riches et donnez-le aux pauvres qui en ont besoin, taxez ce qui entre et tout ira mieux, disent-ils.

Mais ce phénomène existerait-il si nous ne vivions pas dans un système où « les États-Unis fournissent la fausse monnaie et la Chine les produits bon marché » ? Dans un système où tout crédit serait adossé à une épargne réellement existante et si les taux d’intérêt rémunéraient justement cette épargne ?

Tricher sur les prix, la monnaie et les taux d’intérêt comme le fait le système monétaire et financier actuel ne peut conduire qu’à de mauvaises allocations de capital et à des distorsions qui brouillent le chemin vers de véritables gains de productivité, les seuls créateurs de vraies richesses.

Le système monétaire et financier nourrit les zombies et il vampirise l’épargne.

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