Le capital a besoin d’entrepreneurs

Sans action entrepreneuriale, le capital est stérile et inutile.

Par Anthony P. Mueller.
Un article du Ludwig von Mises Institute

La théorie productiviste du capital domine la vision populaire et les débats publics. Elle suppose que le capital engendre le rendement comme un arbre engendre ses fruits. Dans cette perspective, plus d’épargne implique plus d’investissements, et davantage d’investissements engendre un stock de capital plus important, ce qui augmente les bénéfices futurs. C’est une croyance largement répandue que les actifs monétaires accroissent et produisent automatiquement les bénéfices. Pourtant, dès la fin du XIXe siècle, l’économiste autrichien Eugen von Böhm-Bawerk avait déjà réduit à néant la théorie productiviste du capital. Il a montré que sans action entrepreneuriale, le capital est stérile et inutile.

Le capitalisme entrepreneurial

Détruire le capitalisme entrepreneurial au profit du capitalisme d’État et du socialisme conduit au déclin économique. Lorsque les nouveaux socialistes démocrates américains promettent davantage de justice sociale et un niveau de vie plus élevé aux pauvres, ils se trompent eux-mêmes en croyant que davantage d’interventionnisme gouvernemental et de contrôle des entreprises pourraient atteindre ces objectifs. C’est le contraire qui se produit. Pour améliorer le niveau de vie de tous, il faut plus de capitalisme entrepreneurial. Il n’y a pas d’autre moyen disponible pour transformer l’épargne en investissement rentable que l’action d’entrepreneurs en concurrence sur un marché libre.

On ne peut se passer d’efforts permanents pour réorganiser le processus de production. Sans activité entrepreneuriale, le capital n’est qu’un tas de biens d’équipement. Sans l’entrepreneur, le capital est mort. Il faut l’activité entrepreneuriale pour donner vie au capital et pour maintenir le capital en vie. Les niveaux futurs dépendent des conditions générales de l’économie au fur et à mesure de leur évolution. Le besoin de renouvellement constant du capital réel nécessite un flux de fonds pour maintenir le processus de production. Les actifs financiers s’apprécieront en fonction des bénéfices et dépendent donc d’entrepreneurs compétents. Économiser et investir sera du gaspillage lorsque l’entreprise est dirigée par des gestionnaires qui manquent de prévoyance et de prudence ou lorsque des cadres institutionnels apparaissent qui entravent, transforment et détruisent ces qualités entrepreneuriales.

Capital monétaire et capital réel

Ce n’est qu’en tant qu’outil comptable – en tant que « capital monétaire » qu’il est possible d’agréger le capital et d’en déterminer les variations quantitatives. En tant qu’outil comptable, le capital est la représentation monétaire des biens d’équipement réels utilisés dans le processus de production. Le capital dans son existence concrète en tant que biens d’équipement ne croît pas de lui-même et ne pourrait être conservé dans le temps. On peut économiser de l’argent, mais on ne peut pas stocker des biens d’équipement sans perte. Les biens d’équipement laissés à eux-mêmes se dégradent et se détériorent au cours du processus de production et disparaissent de celui-ci. Le capital monétaire n’engendre pas la production qui engendre des profits et des intérêts. Le capital produit un bénéfice lorsque des entrepreneurs à la recherche de profits modifient la structure de la production en fonction des conditions changeantes, en employant de la main-d’œuvre et de nouvelles techniques de production.

Cette considération a des implications importantes pour le système de retraite. Elle dit que chaque membre d’une cohorte générationnelle peut améliorer sa richesse future par rapport à la moyenne en épargnant davantage, mais que ce sont les conditions économiques à venir qui détermineront le niveau général de bien-être. Plus encore, la théorie de Böhm-Bawerk explique que l’épargne ne contribuera pas au niveau général du bien-être futur si les membres d’une cohorte placent leurs économies en obligations d’État. Le déficit public annule l’épargne nette de l’investisseur privé et le montant global de l’épargne nationale reste inchangé. Seule peut compter comme un investissement l’épargne qui aboutit entre les mains d’un entrepreneur qui l’utilise pour maintenir, élargir et réorganiser la structure du capital de l’économie dans la recherche de profits.

Le capital financier

Le marché boursier n’est pas une machine génératrice de richesse. S’attendre à ce que les investissements financiers actuels garantissent un rendement ultérieur est une croyance illusoire. De même, l’augmentation des cotisations de sécurité sociale n’assure pas des pensions plus élevées ultérieurement. Prêter plus d’argent au gouvernement ou payer des contributions plus élevées n’augmente pas le stock de capital. Les gouvernements dépensent la majeure partie de l’argent en salaires et autres articles qui sont consommés. Si l’épargne est faite en obligations d’État, il y a peu de différence entre le régime de retraite par répartition et le système par capitalisation. Dans les deux cas, l’épargne d’un groupe correspond à la consommation d’un autre groupe et il n’y a pas de réelle formation de capital.

L’accumulation d’actifs financiers peut être un investissement dans une perspective personnelle, mais cela ne signifie pas que le capital réel existe. Investir dans les actions ne crée pas plus de capital réel. La majeure partie du commerce des actions n’est qu’une rotation de la propriété. Des cotations boursières plus élevées semblent être une création de richesse réelle, mais ce n’est pas le prix d’un actif qui signifie la richesse, mais les bénéfices engendrés par le processus de production. Ce qui compte pour le niveau de richesse dans le temps à venir est le flux futur de revenus qui résulteront de l’activité entrepreneuriale générant des bénéfices. L’épargne monétaire n’est pas nécessairement un investissement et l’investissement ne constitue pas automatiquement une formation de capital.

L’épargne

La façon d’économiser pour l’avenir est de préserver le capitalisme entrepreneurial. Pour qu’une nation devienne riche, son épargne doit aboutir entre les mains d’entrepreneurs compétents. Pour continuer à créer de la richesse et de la prospérité, les entrepreneurs doivent réorganiser la structure du capital. L’épargne est le flux entrant dans ce processus. L’épargne ne se transforme pas par elle-même en investissement lucratif. Pour engendrer des profits et jeter les bases de la prospérité, l’économie a besoin d’entrepreneurs prévoyants qui se consacrent à remodeler la structure de la production à la recherche de profits.

L’augmentation de la productivité actuelle ne garantit pas qu’elle continuera dans cette voie à l’avenir. Pour préserver et améliorer le capital, il faut une gestion entrepreneuriale incessante. Le maintien du capital et son accumulation nécessitent une épargne et un investissement permanents, ainsi que des réaménagements continus de la structure du capital sous la direction de l’entrepreneur. Le déclin économique d’un pays se produit avec la décadence de sa classe d’entrepreneurs, de même que l’essor d’une nation résulte de la compétence et de la créativité de ses entrepreneurs.

Dans un système économique socialiste, l’épargne et l’investissement s’accompagnent d’une destruction de capital. Mais dans les pays capitalistes également, l’épargne, l’investissement et la croissance économique peuvent être trompeurs en tant qu’indicateurs de la performance future d’une économie. S’il ne s’agissait que de l’investissement global, le développement économique et la création rapide de richesses seraient faciles. Les économies pauvres pourraient s’enrichir en peu de temps en empruntant à l’étranger ; et les économies riches, où l’épargne est disponible, pourraient choisir le niveau de richesse souhaité.

La croissance économique exige plus que de l’épargne et des investissements. Même avec le progrès technologique, ces conditions ne suffisent pas. Ce n’est que lorsque l’épargne aboutit dans les mains d’entreprises qui s’adaptent aux conditions du marché que les investissements contribueront à la prospérité future. La qualité entrepreneuriale de la gestion et les conditions socio-économiques globales déterminent si les économies sont bien utilisées ou gaspillées. Le développement économique n’est qu’en partie fonction de l’épargne et de l’investissement. Ce sont des conditions nécessaires. Ce qui compte, c’est la capacité entrepreneuriale.

Conclusion

La consommation présente provient de la production actuelle. On ne peut pas produire à l’avance les biens dont on aura besoin dans un avenir lointain. Pourvoir à la consommation est un processus continu. Étant donné que la demande future sera différente de celle d’aujourd’hui, la structure du capital qui existe actuellement ne sera plus adaptée dans le futur. Seules une adaptation constante et une nouvelle formation de capital peuvent garantir que le processus de production fournira le flux de biens de consommation dans les périodes à venir. Réaliser cela est la véritable tâche de l’entrepreneur.

 

Antony P. Mueller est un professeur d’économie allemand qui enseigne actuellement au Brésil. Voir son site Web www.capitalstudies.org ou envoyer un courrier électronique à: antonymueller@gmx.com.

Traduction de Gérard Dréan pour Contrepoints.

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