L’ubérisation de la politique a déjà commencé

La révolution libérale poussée par les nouvelles technologies va renforcer la démocratie directe et supprimer les obstacles administratifs.

Par Peter Libtank.

Comme vient de l’illustrer le mouvement des Gilets Jaunes, la révolution digitale, avec ses nouveaux moyens de communication numérique, permet de contourner les corps intermédiaires (partis politiques, syndicats, assemblée de députés, gouvernement… ).

Pourquoi voter, ou se faire élire, si les réseaux sociaux permettent des actions plus visibles avec des résultats plus rapides ?

Cette révolution digitale, parfois dénommée ubérisation ou désintermédiation, est aussi une révolution libérale qui va profondément modifier le capitalisme français et déstabiliser bien des positions dominantes, en particulier publiques et administratives.

Dans le contexte d’une Présidence désormais peu crédible, cette révolution libérale va enfin transformer le pays, rénover notre économie et notre démocratie.

Pour le bien de tous

D’une manière générale, toute manipulation de marché qui créé des rentes de situation, qui établit ou maintient des positions dominantes, qui entrave le libre échange et le développement économique des marchés comme des entreprises, freine la création de richesses et finit par appauvrir le plus grand nombre.

À différentes époques et sur différentes géographies, cette situation délétère s’est souvent reproduite, par exemple en URSS marxiste, en Chine maoiste, dans le Cuba castriste… mais aussi en France.

Pendant plusieurs siècles, le pays a, par exemple, souffert de la mainmise de l’Église sur ses moyens de production.

Jusqu’en 1789, les innombrables dons et legs des fidèles, comme les dîmes imposées aux laïcs, ont permis de constituer un formidable « capital » de propriétés agricoles et d’immeubles. À cause du vœu de célibat des prêtres et autres membres du clergé, ces « capitaux » n’ont pas été dilués au fil des générations.

En 1789, les biens du clergé étaient évalués à 3 milliards de livres (environ dix fois le montant du budget annuel du royaume) et 12 % du territoire (les meilleures terres). Ses seuls revenus étaient estimés à 40 % du PIB du pays.

Avec un marché productif inefficace, dominé par la seule institution religieuse, l’Église et son clergé (1% de la population en 1789) ont conduit à une sur-allocation de ressources à des fins non productives (cathédrales, églises…) et à une sous-allocation de ressources à des fins productives (abbayes seulement converties en filatures de coton après 1789).

Ainsi, l’abus de position dominante de l’Église a contribué à ralentir le développement économique du pays. Pour s’en libérer, il aura fallu une révolution.

L’État, ce nouveau clergé

Depuis 1789, le pays a laissé son économie glisser progressivement sous une autre mainmise, celle de l’État et de son « clergé » de hauts fonctionnaires.

En général, l’art de gouverner consiste à prendre le plus d’argent possible d’une partie des citoyens pour le donner à l’autre.        Voltaire

En France socialiste, l’éléphantiasis des pouvoirs publics — et le « capitalisme de connivence » public/privé qui en résulte — a multiplié les abus de positions dominantes, les rentes de situation, les entraves administratives et réglementaires au marché avec les mêmes conséquences négatives sur la croissance et la prospérité que le « capitalisme d’église » des temps passés.

Le pays débute avec l’illusion d’un régime parlementaire, en réalité un présidentialisme majoritaire.

Il poursuit avec une grande école publique, l’ENA, pour formater, au frais du contribuable, la plupart de ses Présidents, de ses politiques, de ses hauts fonctionnaires comme de ses meilleurs lobbyistes (pantouflage et rétropantouflage public/privé).

Casser le monopole de l’administration

Depuis 1945, cette oligarchie gère, au mieux de l’intérêt général ou de ses intérêts privés, selon le moment de carrière (garantie à vie et sans risque),  un pays qui est devenu le champion du monde de la dépense publique.

Chaque année, les administrations centrales, les collectivités locales et le système de sécurité sociale prélèvent, détournent et redistribuent 58 % de la richesse nationale.

Cette France socialiste est aujourd’hui dirigée par quatre énarques, quatre hauts fonctionnaires : Emmanuel Macron, Édouard Philippe, Alexis Kohler et Benoît Ribadeau-Dumas (chefs de cabinet respectifs).

Alors que la première des priorités — la mère de toutes les réformes — est de recentrer, de simplifier, d’externaliser et de moderniser l’action publique et sa technostructure afin de retrouver croissance et prospérité, comment espérer que ces hauts fonctionnaires puissent transformer le système dont chacun est le produit, le représentant, le bénéficiaire et le serviteur ?

Avec un tel niveau d’intervention dans l’économie, avec ses entreprises publiques, avec ses hauts fonctionnaires et sa technostructure, avec ses capacités législatives et réglementaires, l’administration est en situation d’abus de position dominante, incontournable et omniprésente sur la plupart des marchés.

Par exemple, pour le financement des startups, la banque publique BPI France, dirigée par des hauts fonctionnaires, représente 24 % de l’ensemble des fonds levés, contre 4 % en Allemagne ou 5 % au Royaume-Uni.

Pourtant, l’État n’a aucune compétence particulière pour sélectionner et accompagner les futures licornes. Et nos hauts fonctionnaires n’ont aucune légitimité pour jouer aux apprentis capitalistes, sans risque aucun, avec l’argent du contribuable.

Dans un récent rapport (« Renforcer le dynamisme du capital-risque français », Juillet 2016), le prix Nobel Jean Tirole critiquait l’omniprésence de la BPI dans la chaîne de financement des startups françaises « parce qu’elle joue un rôle clé d’instruction des dossiers et de coordination des acteurs privés qui bloque l’émergence d’un écosystème autonome privé ».

Cette forme de « capitalisme d’État » et de « capitalisme de connivence » n’est pas sans rappeler le « capitalisme d’église » qui a ralenti, pendant des siècles, le développement économique du pays et auquel une révolution a dû mettre fin. Les parallèles sont nombreux.

Les travers et les excès de ces déviations ne peuvent être évités qu’en libéralisant les marchés sur lequel elles se construisent.

La disruption libérale finira par l’emporter

Fort heureusement, comme en 1789, une révolution libérale se prépare, aussi violente, aussi destructrice, aussi disruptive. Grâce à l’économie digitale, à l’instar d’Amazon, de nouveaux modèles économiques émergent, souvent plus performants que les anciens, d’où leur inévitable emprise à venir.

L’ubérisation met directement en relation offre et demande, prestataires et clients, en contournant les intermédiaires, publics ou privés, les rentes de situation les plus inefficaces, les administrations les plus inutiles ou les abus de positions les plus insupportables.

Dans les sociétés démocratiques, la majorité des citoyens ne voit clairement ce qu’elle pourrait gagner à une révolution, et elle sent à chaque instant, et de mille manières, ce qu’elle pourrait y perdre.       Alexis de Tocqueville

L’ubérisation c’est la possibilité pour tout un chacun d’entreprendre avec son propre « capital » : sa voiture, son appartement, ses compétences, son patrimoine…

Mais, l’ubérisation c’est surtout une formidable libéralisation du marché. Par exemple :

l’édition et la presse. Les auteurs, les musiciens, les professionnels peuvent publier et diffuser directement en ligne leurs œuvres, leurs créations, leurs articles sans négocier avec de puissants intermédiaires en situation de rente.

la mobilité. Les particuliers et les entrepreneurs peuvent contourner toutes sortes de transporteurs établis, publics ou privés, pour les personnes ou pour les biens (SNCF, taxis, déménageurs et autres livreurs..)  pour offrir directement de nouveaux services plus souples et moins chers.

les métiers juridiques (notaires, avocats…). De nouveaux algorithmes de génération documentaire permettent des services en ligne novateurs, plus rapides et moins coûteux.

l’hôtellerie et la restauration.  La suppression d’intermédiaires ouvre et élargit l’offre des chambres chez les particuliers ou de services culinaires à domicile, accessibles simplement et rapidement.

les banques d’investissement. Les plateformes de crowdfunding ou de peer to peer lending permettent de se financer ou d’emprunter auprès de particuliers, ou de plus petits acteurs, avec plus de souplesse.

les banques de détail. Créé en 2009, le bitcoin est une monnaie décentralisée qui permet à deux utilisateurs d’échanger de l’argent sans passer par un intermédiaire. Plus besoin d’un garant tiers pour échanger un actif (banque pour une transaction financière, notaire pour un héritage…).

la santé. Aux États-Unis, se multiplient les sociétés de santé à la demande fournissant à travers des plateformes numériques des services de télé-médecine, de diagnostics à distance, de visites à domicile et de livraison de médicaments. En France, les pouvoirs publics maintiennent le système français dans l’archaïsme. Pour preuve, les errements du dossier médical personnel ou partagé (DMP) lancé en 2004.

l’énergie. La production et la distribution d’électricité solaire ou éolienne, selon une dimension horizontale et collaborative au niveau local, par des particuliers ou de petites collectivités remet en question les grands acteurs publics centralisés.

l’éducation. L’enseignement supérieur privé va multiplier l’offre de cours en ligne, gratuits et ouverts à tous. Même l’Université Paris-Nanterre développe ces nouvelles formes d’enseignement et s’engage dans de multiples projets de partage des savoirs hors de ses murs, avec ses premiers Moocs (Massive Open Online Courses).

l’action publique. La légitimité de la décision publique, comme du processus démocratique, sera spontanément remise en cause par des pétitions « en ligne » ou par des RIC (Référendum d’Initiative Citoyenne).

les administrations. Le développement d’algorithmes prédictifs, par exemple appliqués à l’analyse des décisions de justice rendues publiques sur l’interne, va concurrencer l’institution judiciaire. La disparition du Centre national d’Informations Routières, « Bison futé », préfigure les conséquences disruptives pour le service public de la révolution digitale.

Cette révolution libérale annonce un « nouveau monde ». L’ubérisation de l’État et de ses institutions, d’une grande variété d’acteurs dominants, dont l’administration mais aussi d’une partie de « la France d’en haut » : hauts fonctionnaires, banquiers, politiques, notaires, avocats, syndicalistes, élus… est en marche.

Cette révolution libérale laisse espérer une économie de marché élargie avec plus de concurrence, plus d’innovation, moins d’interventions étatiques, moins d’entraves administratives, moins d’abus de pouvoir (publics), moins de dépenses publiques, moins de prélèvements obligatoires, plus de prospérité… et plus de démocratie.