Disruption : préparez-vous à changer de monde

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La révolution digitale s’est attaquée à l’entreprise, la science, la démocratie, l’éducation, demain, elle modifiera notre corps, avec toutes les promesses d’humanité augmentée et d’immortalité qui l’accompagnent.

Par Farid Gueham.
Un article de Trop Libre

« Quel est le point commun entre le diagnostic médical, les banques, les cabinets de conseil, les avocats, le marketing, les grandes écoles, le salariat et l’expertise au sens large ? Réponse : ils sont tous, et avec bien d’autres, en train ou sur le point de se faire «disrupter». Du latin disrumpere, « la séparation, la différence » et rumpere, « rompre ». Le mot évoque un mélange de rupture, de chamboulement, de révolution à la fois rapide et brutale mais surtout inéluctable ». 

Stéphane Mallard décrypte une révolution, à la fois brutale et inévitable. Les gagnants de ce changement seront les plus adaptables, de nouveaux acteurs, plus petits, plus agiles, plus efficaces aussi. Et ces bouleversements ne se limitent pas au monde de l’entreprise, « nos institutions publiques, nos responsables politiques, nos manières de penser, d’apprendre, de communiquer, de travailler, nos représentations du monde, nos valeurs et jusqu’à notre propre corps » seront impactés.

Cette mutation d’échelle mondiale, personne ne pourra l’arrêter, pas même les États. Un changement de paradigme plus influent sur l’histoire de l’humanité que l’écriture, l’imprimerie, l’électricité et Internet réunis, affirme Stéphane Mallard. Notre époque est donc un temps de convergence : celle d’un environnement technologique mature, de coûts d’exécution toujours plus bas, et d’une envie de revanche sur des mécanismes de rentes déconnectés des attentes et des besoins contemporains.

Disruption technologique : de l’ubiquité à l’omniscience de la technologie

« Depuis quelques années, pas un seul jour sans qu’on nous le répète : nous vivons une période de changements sans précédent […] Les gouvernements, pour faire croire qu’ils ont pris la mesure de ces changements à venir, lancent des agences ou nomment des ministres et des secrétaires d’État du numérique, comme si le numérique était un domaine à part, comme l’agriculture, alors que c’est un changement de paradigme global qui détermine et infuse tous les autres secteurs ». 

Les raccourcis et les caricatures ont la vie dure : non, prendre le virage de la transformation digitale ne se résume pas au lancement d’une application sur un smartphone. Ici, les usages priment sur les technologies. Dans son allocution du 28 mars 2017 au World Economic Forum, Jorge Becerra déclarait « the digital revolution is not about technology, it’s about people » : l’humain est au cœur de ce changement, et la technologie et partout autour de nous, dans nos vies, nos foyers, nos vêtements.

Plus elle devient intuitive, plus elle s’inscrit comme un prolongement naturel de notre pensée : « La technologie entre dans nos habitudes et change nos réflexes : on confie à Google nos moindres interrogations et angoisses, au premier symptôme, on l’utilise pour s’auto- diagnostiquer – au grand désespoir des médecins. Google sait tout sur tout le monde, personne ne ment à Google ». 

Et parallèlement à cette explosion technologique, le coût de la technologie chute : les microprocesseurs, le transfert de données, tendent progressivement vers zéro. Mieux encore, là où les gouvernements et les institutions n’ont pas réussi à rétablir de la confiance, la technologie s’est naturellement introduite dans les vides, les failles et les carences, alternatives de poids face à des politiques publiques dépassées. « La technologie ne remplace évidemment pas le rôle encore fondamental des États et des gouvernements, mais elle comble leurs manquements et est un catalyseur de développement ». 

Disruption des repères : la mort inéluctable du salariat

En 1937, l’économiste Ronald CoaseThe nature of the firm, interroge la raison d’être des entreprises. Pour Coase, tous les processus de production de biens et de services nécessitent des transactions qui ont un coût en temps et en argent. Un modèle qui illustre bien l’émergence des grandes entreprises du XIXe et du XXe siècle : « Les coûts de transaction étaient élevés et il était plus rentable d’intégrer toutes les fonctions de la chaîne de valeur : production, marketing, finance, logistique, juridique, etc. C’est parce que les coûts de transaction étaient inférieurs une fois internalisés, que l’entreprise et le salariat sont devenus la norme aux XIXe et XXe siècles ». 

Mais voilà, cette théorie est aujourd’hui condamnée à disparaître, car la révolution digitale fluidifie et simplifie ces échanges. Les coûts de transactions ont chuté de façon vertigineuse, le coût de l’information réduit à néant grâce aux moteurs de recherche, les plateformes et l’auto-entrepreneuriat bouleversent le statut des salariés. « Tout est achetable à la demande, à la mission, à la prestation, le prix est fixé et il y en a pour toutes les gammes, du plus prestigieux au plus low-cost. Ce qui relevait autrefois des agences d’intérim ou de services prestigieux de conciergerie est aujourd’hui simplifié, contractualisé et digitalisé », rappelle Stéphane Mallard.

Le lien de subordination hiérarchique, que les millénials ont de plus en plus de mal à supporter, était la contrepartie d’une sécurité que le statut de salarié offrait autre fois. Ce goût de l’indépendance est aussi un indice, un signal : celui d’un changement de paradigme du travail, l’annonce de la mort du « salariat traditionnel pour des raisons purement économiques », dans un monde ou être salarié sera peut-être un jour synonyme d’incompétence.

Disruptez-vous pour éviter de vous faire disrupter

« Pour survivre face à la disruption et (se) disrupter elles-mêmes, la majorité des entreprises ont un problème : leurs employés sont les mêmes. […] Les recruteurs pensent même être innovants lorsqu’ils inversent les habitudes de recrutement de l’entreprise en recrutant des profils littéraires au lieu de scientifiques et inversement. En réalité, même si tous ces employés ont des profils différents, ils ont en général un point commun mortel face à la disruption : ils ont peur de prendre des risques, alors que la disruption exige la prise de risque ». 

La révolution digitale induit donc un renversement des pratiques RH : la sélection qui favorisait les parcours lisses, linéaires, sans faute, estampillé grande école n’est plus la règle, bien au contraire. Ces parcours sont le signe d’une capacité à penser dans le cadre, à suivre des règles, autrement dit, tout l’inverse des commandements de l’ère numérique, à savoir, la prise de risques intellectuels et l’action.

Les « college drop-outs », fondateurs des plus grandes entreprises de la silicon valley sont l’incarnation de cette revanche. « Les élèves intelligents et perturbateurs étaient auparavant mis à l’écart, voire condamnés pour certains. Aujourd’hui, ils sont glorifiés parce qu’ils bousculent le monde, et les bons élèves deviennent leurs suiveurs. Ce sont eux les nouveaux héros de notre époque ». La disruption n’a pas de limite.

Elle s’est attaquée à l’entreprise, la science, la démocratie, l’éducation, demain, elle modifiera notre corps, avec toutes les promesses d’humanité augmentée et d’immortalité qui l’accompagnent.

Résonnant comme l’écho de l’essai de Stéphane Hessel Indignez-vous, Stéphane Mallard nous rappelle qu’il est urgence de se désolidariser d’un troupeau qui s’engouffre dans le précipice du suivisme. « La disruption n’est pas une mode ni une tendance, c’est notre nouveau paradigme. Nous avons à perdre, mais nous avons tellement plus à gagner. Pour la plupart d’entre nous, nous sommes déjà disruptés, même si nous ne le savons pas encore. Et puisque les règles de la disruption vous sont désormais connues, qu’elles vous deviennent maintenant familières. Adoptez-les. Désobéissez ». 

Pour aller plus loin :

–       « Disruption : intelligence artificielle, fin du salariat, humanité augmentée » dunod.com

–      « La convergence numérique, qu’est-ce que c’est ? », cite-sciences.fr

–      « La transformation digitale, c’est quoi ? », siecledigital.fr

–      « Le numérique va-t-il provoquer la fin du salariat ? », latribune.fr

–      « The digital revolution is not about technology – it’s about people », weforum.org

–      « Puissance publique et plateformes numériques : accompagner l’ubérisation », Conseil d’État, vie-publique.fr

–      « Indignez-vous », Stéphane Hessel, millebabords.org

–      « Nouvelles pratiques RH pour accompagner la transformationnumérique », cegid.com

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