L’euro, grand absent de la séquence Gilets jaunes

Il est temps d’expliquer pourquoi la France a besoin de réformes structurelles, en premier lieu une réforme fiscale majeure, et qu’il n’est pas besoin de blâmer les instances européennes pour les maux qui nous rongent.

Par Nathalie Janson.
Un article de The Conversation

Les pays de la zone euro sont en grande partie confrontés à la montée des populismes depuis la crise de la dette de 2010. Élection d’Aléxis Tsípras en Grèce, montée du mouvement Podemos en Espagne, accession au pouvoir de la coalition improbable du Mouvement 5 étoiles et de la Ligue en Italie… tous ces événements révèlent un profond questionnement sur la capacité d’action des gouvernements des pays membres d’une union monétaire vécue comme un carcan par la population. Quant à la France, si la victoire d’Emmanuel Macron à l’élection présidentielle de 2017 avait pu faire croire que l’Hexagone avait échappé à cette tendance, le mouvement des Gilets jaunes démontre qu’il n’en est rien.

Éviter une charge d’intérêt insupportable

Que veulent les Gilets jaunes ? Du pouvoir d’achat, de meilleures perspectives de vie, et ce surtout pour leurs enfants, un service public de meilleure qualité, une plus grande égalité des rémunérations, etc. Pour cela, ils appellent à augmenter le smic, baisser la fiscalité sur l’essence, limiter les hauts salaires, ou encore améliorer les services publics. Mais l’État a-t-il réellement les moyens de répondre à ces revendications ?

En effet, en tant que membre de la zone euro, nous devons respecter les règles de la copropriété, notamment en matière de finances publiques. Parmi ces règles figurent en particulier le pacte de stabilité qui impose une limite de 3 % de déficit et de 60 % de dette publique. Pourquoi avoir choisi 3 % ? Parce que, pour être supportable, le déficit ne doit pas dépasser le taux de croissance réel, sinon la charge d’intérêt devient insupportable.

Bien sûr, la conception de l’euro n’est pas exempte de tout reproche. L’union monétaire s’est en effet construite sur la garantie que l’euro serait géré comme le deutschemark pour que la devise reste une monnaie forte. Ce n’était pas forcément supportable pour toutes les économies de la zone euro, qui sont loin d’être aussi tournées vers l’exportation et les produits haut de gamme comme l’Allemagne, mais c’était la condition pour qu’elle adhère au projet. La politique monétaire de la zone euro ne pouvait donc être que neutre, en faveur de la stabilité des prix et déconnectée des politiques budgétaires des différents États membres.

Des règles mal expliquées

Depuis la signature du traité de Maastricht qui a scellé le sort de notre économie à celui de l’euro en 1992, les Français s’entendent dire qu’il faut procéder à des réformes afin de baisser le déficit et ne pas aggraver la dette publique. Mais il aurait été opportun d’expliquer aux populations que ces règles ne sont pas imposées par le haut sans raison et sont l’expression du bon sens pour assurer la pérennité de l’action de l’État dans le cadre de l’union monétaire.

Malheureusement, la France comme la plupart des pays membres de la zone euro n’ont jamais clairement expliqué le but de ces règles de copropriété à leurs concitoyens, sans doute parce qu’ils ne les assumaient pas totalement. On peut d’ailleurs s’étonner que la question de l’euro ait disparu des débats ces derniers mois, alors qu’elle était l’un des thèmes phares de la dernière campagne présidentielle française.

Il est certain que tous les pays membres habitués à dévaluer dès lors que leur situation économique devenait problématique ne peuvent désormais plus recourir à cet artifice. Alors, par lâcheté, ces mêmes gouvernements ont préféré mettre la faute sur la zone euro plutôt que de faire un effort de pédagogie et d’expliquer que l’État devait faire des choix en matière de dépenses publiques parce qu’elles ne sont pas illimitées.

La hausse des dépenses publiques, la fausse bonne idée

Les préférences nationales en matière de dépenses publiques vont buter sur leur capacité de financement, celles-ci dépendant essentiellement de leur capacité à lever l’impôt et/ou à faire appel aux marchés financiers. Sur ce point, les économistes ont sans doute contribué à brouiller le message. En effet, pour les tenants de la dépense publique, l’État n’a pas de contraintes de financement et ce d’autant plus qu’il dispose du droit de frapper monnaie. Pas étonnant que l’idée de s’affranchir des règles de la zone euro soit considérée comme la solution à tous les maux ! Cette libération pourrait enfin rendre le pouvoir à l’État pour le bien de ses concitoyens. C’est les bercer d’illusions !

Comment peut-on sérieusement croire qu’un État comme la France, où les prélèvements obligatoires ont atteint 1 000 milliards d’euros en 2017, avec une dette publique proche de 100 %, qui n’a pas connu un excédent budgétaire depuis 1974 et qui traîne un taux de chômage de plus de 7 % depuis plus de 30 ans, trouvera un nouveau souffle grâce à une augmentation des dépenses publiques ?

Il est temps d’expliquer clairement pourquoi la France a besoin de réformes structurelles, en premier lieu une réforme fiscale majeure, et qu’il n’est plus besoin de blâmer les instances européennes pour les maux qui nous rongent. Malheureusement, ces éventuelles explications n’auront aucun effet immédiat et n’apaiseront pas la colère des Gilets jaunes qui exigent des améliorations tout de suite.

Nathalie Janson, Économiste & enseignante-chercheure, Neoma Business School

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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