Le péché originel de l’élection présidentielle

Vote élections urne (Crédits JaHoVil, licence CC-BY-NC-SA 2.0), via Flickr.

Le « péché originel » de notre Ve République (et non pas d’Emmanuel Macron) réside t-il dans les modalités de son élection, le suffrage universel direct uninominal majoritaire à deux tours ?

Par Peter Libtank.

Au moment où le slogan « Macron démission » est répété  à l’envi par certains Gilets jaunes, dans le contexte d’un mouvement de colère spontanée sans précédent, on se souvient de cette citation d’Alexis de Tocqueville :

Les grandes révolutions  qui réussissent, faisant  disparaître les causes qui les avaient produites, deviennent ainsi incompréhensibles par leurs succès mêmes.

Pourquoi ce slogan antidémocratique au coeur de cette révolte populaire ? De quel « péché originel » notre Président aurait-il été frappé au point d’évoquer l’idée d’une démission, sans aucun fondement républicain ou constitutionnel ?

Certes, bien des difficultés contribuent aux tensions du moment. On pense au manque d’expérience politique (pas de mandat électif), à une première mesure controversée (réforme de l’ISF), à l’absence de parti structuré sur lequel s’appuyer et le peu de relais sur le terrain, à un programme technocratique peu lisible, à la distance prise par rapport aux corps intermédiaires, au manque apparent de résultats après 18 mois de pouvoir… sans oublier les « petites phrases« .

Mais, sauf à vouloir renverser la République, ce qui ne semble pas être le cas des Gilets jaunes, dans leur immense majorité, aucune de ces difficultés ne peut justifier une telle « revendication », si c’en est une.

Le Président a été élu pour 5 ans, conformément à notre Constitution et à nos usages républicains. Il est parfaitement légitime et reconnu par tous comme tel.

L’élection : légitime ?

Sauf si le « péché originel » était dans notre Ve République elle-même. Par exemple, dans son mode de scrutin uninominal majoritaire à deux tours dont l’efficacité et la crédibilité se seraient progressivement érodées du fait des évolutions de notre société ?

Souvenons nous. La Constitution du 4 octobre 1958 prévoyait initialement une élection pour une durée de sept ans par un collège électoral comprenant les membres du Parlement, des conseils généraux et des assemblées des territoires d’outre-mer, ainsi que les représentants élus des conseils municipaux.

Cette disposition a été modifiée par référendum en 1962 pour permettre une élection présidentielle au suffrage universel direct (62 % de « oui »).

Sous la Ve République,  l’élection présidentielle de 1965 fut la première à se dérouler au suffrage universel direct. Elle fut gagnée par le Général de Gaulle, face à François Mitterrand avec 55 % des voix au second tour. Au premier tour, il n’y avait que trois candidats (Jean Lecanuet).

Depuis, notre paysage politique a considérablement évolué avec la multiplication des candidats, la fragmentation des partis politiques et la montée des extrémismes. L’avènement des réseaux sociaux a aussi facilité l’émergence de candidats de plus en plus clivants, parfois très marginaux.

Le mode de scrutin choisi en 1962 permet-il encore de construire un consensus fort autour d’un homme (ou d’une femme) providentiel(le), et de son programme ? Ce mode de scrutin à deux tours est-il rendu inopérant par le paysage politique actuel ?

Quand l’un ou l’autre de ces candidats « extrêmes » se retrouve au second tour, alors que son programme est rejeté par une vaste majorité d’électeurs du fait de son extrémisme, l’absence de débat « utile » instille un doute latent sur la qualité du processus électoral, voire sur la nécessité d’aller voter, tant l’issue du second tour semble acquise.

Comme une sorte de « péché originel », la  perception insidieuse d’une élection « volée » qui met aux responsabilités une personnalité élue par hasard et par défaut, sans débat de qualité sur le fond, entrave alors la crédibilité du quinquennat à venir.

Quand le nouvel élu, avec son gouvernement, explique devoir « mettre en oeuvre le programme pour lequel il a été élu », l’argument devient inaudible pour beaucoup.

Consentement au résultat

Durant la campagne présidentielle 2017,  les candidats les plus « sérieux » n’ont pas redoublé d’énergie pour attaquer frontalement Marine Le Pen (MLP), assurée d’être au second tour.

Pourquoi ? Parce que les dés semblaient jetés et la tâche perdue… Ou bien parce que cette situation ouvrait à chacun d’entre eux la quasi garantie d’être élu s’il réussissait à conquérir la position de challenger au premier tour.

De longue date, MLP était attendue à 25 %, des votes, voire plus, au premier tour.  Dans les 35 sondages du mois d’avril 2016, MLP oscillait entre 23 et 32 %. En janvier 2017, 28 sondages la donnaient entre 22 et 27 %.

La plupart des candidats était assurés de battre MLP au second tour, son programme ne comprenant pas, pour une large majorité de Français, les solutions adéquates.

Les sondages étaient tous très clairs sur ce point : par exemple, Emmanuel Macron (61%), Francois Fillon (58%), J.-L. Mélenchon, (57%) tous gagnants au second tour contre MLP,  avec des scores très voisins (et des programmes très différents) selon divers sondages réalisés pour BFMTV.

Ainsi, avec un candidat « extrême » aussi puissant et un scrutin majoritaire à deux tours, l’élection présidentielle se jouait non pas à la majorité absolue, mais à la majorité relative sur 75 % des votes.

Pire, pour les 3 candidats les plus « sérieux »  le mode de scrutin revenait mécaniquement à abaisser la barre à 20 – 25 % au premier tour.

Ce qui bénéficiait à tous. C’est pourquoi nous avons pu observer durant la campagne beaucoup plus de débats, de confrontations et d’animosité entre les trois candidats, plutôt qu’entre chacun d’entre eux,  ou un « front républicain » et MLP.

En fait, chacun des trois candidats espérait pouvoir jouer, au second tour, la dangereuse stratégie macroniste du « moi ou le chaos ».

Le 7 mai 2017, le verdict tombe : 21,30 % pour MLP, et conforte la justesse de l’analyse.

E.Macron             24,01 %
F. Fillon                20,01 %

J.L. Mélenchon  19,58 %

Certes, les résultats ont été marqués par la débâcle socialiste et du précédent Président, le populisme dégagiste de LaREM, l’emballement médiatico-judiciaire contre le candidat LR et la peur d’un duel JLM/MLP au second tour.

Mais les ordres de grandeur ont été conformes aux attentes.

L’écart moyen entre les trois candidats est 1,7 % des inscrits et 6,9 % de tous ceux qui se sont abstenus.

Si le résultat est parfaitement légitime compte tenu de notre Constitution, la qualité de l’élection est décevante car, pour beaucoup, notre Président a été élu par hasard, c’est-à-dire dans un mouchoir de poche, et par défaut, face à un candidat « extrême » rejeté par le plus grand nombre.

Au moment où le gouvernement avance la perspective d’une réforme constitutionnelle, il semble opportun de soulever cette problématique qui affaiblit la crédibilité du processus démocratique.

Car si rien n’est fait, le même « péché originel » fragilisera le consentement au résultat de l’élection de 2022.

Une solution ?

Une solution serait de demander à chaque électeur de déposer deux bulletins dans l’urne dès le premier tour:

– un pour le candidat qu’il veut voir au second tour

– un pour le candidat qu’il ne veut pas voir au second tour.

Si un candidat obtient plus de 50 % des voix « pour » au premier tour, il est élu dés le premier tour.

Si un candidat obtient plus de 50 % des voix « contre » au premier tour, il est exclu du second tour, ce qui est parfaitement logique.

De par le monde, il existe des modes de scrutin similaires. Par exemple, le « vote alternatif » où les électeurs ne doivent plus désigner un seul candidat, mais faire une liste par ordre de préférence, utilisé en Australie depuis 1918 pour l’élection de la chambre des représentants, en Irlande pour l’élection du président, et pour les municipales à San Francisco.

Les avantages de cette solution, qui doit d’accompagner d’une plus grande limitation nombre candidats, sont sa relative simplicité, sa grande clarté et son absolu respect du suffrage universel direct.

Une « révolution » à mettre en marche pour notre Président afin de renforcer notre démocratie et sa capacité à réformer, dans le contexte d’un paysage politique nouveau, très  différent de celui de 1962 ?