L’individualisme est-il une maladie honteuse ?

The black sheep of the family by Steven Feldman(CC BY-NC 2.0) — Steven Feldman(, CC-BY

L’individualisme, c’est d’abord la primauté de l’individu. C’est aussi la valorisation de l’initiative privée, la réduction du rôle de l’État et des droits individuels. Cela n’a pas l’air si horrible ; alors pourquoi autant d’anti-individualistes ?

Par Gilles Martin.

Le collectif, y a que ça de vrai, non ?

Le sens du bien commun, de l’intérêt général, oui, celui qui qui nous fait désirer un État fort, des dépenses publiques pour protéger tous ceux qui en ont besoin (c’est-à-dire pas mal de monde, voire tous).

Alors que l’individualisme, c’est l’égoïsme, le règne du moi, un personnage hautement narcissique, à l’hédonisme débridé.

La messe semble dite : l’individualisme, c’est le mal pour notre vie en société, et nos activités.

Pas facile alors de réhabiliter une forme d’individualisme qui redonne goût à une liberté individuelle plus altière, responsable et partagée.

L’individualisme selon Alain Laurent

C’est ce à quoi s’attaque le philosophe Alain Laurent dans une anthologie des auteurs de l’individualisme ; de toutes sortes, de Stirner à Nietzsche, Ayn Rand, Ortega y Gasset, et Alexandre Zinoviev. Avec une introduction qui fait un tour très complet de tous les chantres de l’anti-individualisme.

Cela vaut la peine d’y aller voir.

L’individualisme, c’est d’abord la prévalence ou la primauté de l’individu. Cela a une dimension politique : c’est la valorisation de l’initiative privée, la réduction du rôle de l’État, le développement de la responsabilité individuelle et des droits individuels qui confèrent une indépendance individuelle.

Cela n’a pas l’air si horrible ; alors pourquoi autant d’anti-individualistes ?

Ce que lui reprochent les auteurs, c’est d’être un vecteur d’atomisation et de dissolutions sociales, générateur de déliaison, destructeur de lien social. Mais pour ne pas se couper complètement des vertus de l’individualisme, certains comme l’universitaire Pierre Bréchon, dans L’individualisation des valeurs, font une distinction entre individualisme et individualisation : pour cet auteur, l’individualisme est la volonté de toujours choisir ce qui maximise le plaisir ou l’intérêt matériel de l’individu, alors que l’individualisation est un processus d’autonomisation, de prise de distance par rapport à toutes les appartenances assignées. On voit là un exercice de réduction lexicale destiné à caricaturer l’individualisme.

Toujours selon Pierre Bréchon : « l’individualisation correspond à une culture du choix, chacun affirmant son autonomie, sa capacité à orienter ses choix sans être contrôlé et contraint », alors que l’individualisme « c’est le culte du chacun pour soi ». Et il insiste à nouveau en faisant de l’individualisation« la volonté de chacun de se construire comme une personne autonome sans être contraint par des institutions politiques ou religieuses ou la puissance normative du milieu social ou familial ».

Individualisme et individualisation

Alors, il suffirait peut-être de substituer individualisation à individualisme pour retrouver la vertu de l’individualisme et de l’individu.

Dans cette anthologie, on pourra y lire un texte de Jaurès issu de Socialisme et liberté (1898) pour retrouver ces accents :

« Dans l’ordre prochain, dans l’ordre socialiste, c’est bien la liberté qui sera souveraine. Le socialisme est l’affirmation suprême du droit individuel. Rien n’est au-dessus de l’individu. Il n’y a pas d’autorité céleste qui puisse le plier à ses caprices ou le terroriser de ses menaces ».

« Pour que chaque homme soit autonome pleinement, il faut assurer à tous les moyens de liberté et d’action. Il faut donner à tous le plus de science possible et le plus de pensée, afin qu’affranchis des superstitions héréditaires et des passivités traditionnelles, ils marchent fièrement sous le soleil. Il faut donner à tous une part égale de droit politique, de puissance politique, afin que la volonté de chacun concoure à la direction de l’ensemble et que, dans les mouvements les plus vastes des sociétés, l’individu retrouve sa liberté ».

« Le socialisme veut briser tous les liens. Il veut désagréger tous les systèmes d’idées et les systèmes sociaux qui entravent le développement individuel ».

Cet hommage à l’individu ne durera pas, malheureusement ; Jaurès reprochera à Clémenceau, qui ne peut pourtant pas être considéré comme un individualiste exalté, au cours d’une intervention à la chambre des députés, sa « doctrine de l’individualisme absolu ». On pourrait aussi aller voir ce que les socialistes d’aujourd’hui en ont fait.

Reste qu’avec de l’individualisation, on peut peut-être réhabiliter l’individualisme…

Article initialement publié en janvier 2017.

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