Trump, Orban, Bolsonaro : la nostalgie de la servitude

Plenário do Senado By: Senado Federal - CC BY 2.0

La montée des populismes est un phénomène culturel : la croyance en la possible restauration d’un ordre ancien. Les autocrates surfent sur les incertitudes de l’époque pour proposer aux enfants perdus du XXIe siècle des images rassurantes.

Par Patrick Aulnas.

Les pouvoirs forts ont le vent en poupe. Les machos aux mimiques menaçantes et à la gestuelle appuyée conquièrent le pouvoir un peu partout. Dans un monde à l’avenir incertain, ils ne doutent de rien ou, plutôt, feignent une assurance inébranlable. Ces gens-là savent où ils vont et rien ne les fera dévier de leur route, celle de la servitude. Notre histoire est remplie des aventures de ces apprentis autocrates qui deviennent parfois des dictateurs pour quelques années ou quelques décennies.

Le charisme n’empêche pas le ridicule

Trump aux États-Unis, Orban en Hongrie, Erdogan en Turquie, Bolsonaro au Brésil, Salvini en Italie, sans oublier l’insubmersible Poutine en Russie. Ils ont tous la gueule de l’emploi : des trognes de mâle dominant. Il faut visiblement leur obéir ou disparaître de leur vue. Le dialogue entre gens de bonne compagnie n’est pas leur tasse de thé et toute personne éprise de liberté ne pense probablement qu’à prendre ses jambes à son cou lorsqu’elle croise un de ces spécimens.

Lorsqu’ils montent sur une tribune ils deviennent grotesques : mouvements des bras et de la tête, coups de menton, regard dominateur du grand chef. Avec Le dictateur, Charlie Chaplin avait pourtant ridiculisé Hitler de la plus belle façon. Mais, rien n’y fait, ils recommencent. Il est vrai que les foules se laissent de temps à autre aller à les plébisciter. Lassitude de la démocratie, médiocrité morale des politiciens, coup de foudre pour le charisme de l’homme fort, bien des explications peuvent être envisagées. Mais une chose est certaine : la raison n’y est pour rien.

La passion du pouvoir et le goût raisonnable de la liberté

Les passions populaires mènent fréquemment aux dictatures, parfois directement, parfois en passant par la case révolution. La liberté a toujours été l’affaire d’une petite élite, elle est fragile et peut constituer une opportunité pour des manipulateurs assoiffés de pouvoir. Lorsque la passion succède à la raison, la liberté disparaît rapidement. Ainsi, l’esprit des Lumières, au XVIIIe siècle, se cultive dans les salons littéraires. On discute, on raisonne, on rêve parfois un peu. Ce goût nouveau de la liberté parvient à séduire certains proches du souverain, comme la marquise de Pompadour, favorite de Louis XV, qui défend Diderot et Voltaire auprès du roi. C’est l’arrivée des tribuns, après 1789, qui remplacera le goût raisonnable de la liberté par la passion brutale du pouvoir et aboutira rapidement à la dictature, celle de Robespierre d’abord, celle de Napoléon ensuite.

Le peuple cherche un maître

Dans les démocraties occidentales d’aujourd’hui, la liberté n’est pas spéculation de philosophe. Elle est réalité. Aucune société, depuis le commencement du monde, n’a bénéficié d’autant de liberté. Et c’est sur ce terrain que l’on assiste à ce que les politologues nomment « la montée des populismes ». Tout se passe comme si, lassé de trop de liberté, le peuple se cherchait un maître. Obéir enfin tout simplement, adhérer à des idées simples, savoir où l’on va, suivre un guide dont la parole représente la vérité. Abandonner pour quelques certitudes cette liberté si lourde à porter, si angoissante. La nation, Dieu, l’autorité, la famille traditionnelle, quelle sécurité ! Face à la mondialisation un peu anarchique, aux spéculations transhumanistes et posthumanistes, à la reconfiguration de la famille, on comprend que certains puissent aspirer à poser leur besace pour quelques instants de repos.

L’âge d’or

Cette peur de l’avenir et ce repli sur des valeurs traditionnelles constituent une opportunité pour les apprentis dictateurs. Il suffit de faire miroiter un âge d’or purement mythique pour ébranler le goût déjà évanescent de la liberté. Le récit des autocrates repose sur la promesse d’une vie édénique dans un paradis perdu. Il comporte toujours deux éléments : le pouvoir étatique fort et la religion pure du passé. L’instrument étatique permet de garantir la sécurité au détriment de la liberté. La pureté morale de la religion ancestrale, fondée sur une « loi naturelle », déclenche le rêve de l’éternel retour vers un passé idéalisé.

Le passé mythique contre l’avenir à construire

La montée des populismes est avant tout un phénomène culturel : la croyance en la possible restauration d’un ordre ancien. Les autocrates surfent allègrement sur les incertitudes éthiques de l’époque pour proposer aux enfants perdus du XXIe siècle des images connues et rassurantes. Ce ne sont que des mots. Lorsqu’ils conquièrent le pouvoir commence une course vers l’abîme. Mais que répondre à ceux qui ne possèdent plus le courage de la liberté, le goût de l’aventure humaine ? C’est croyance contre croyance : le mythe d’un passé retrouvé contre l’invention d’un avenir forcément aventureux.