Victoire de Bolsonaro au Brésil : l’insécurité qui vient

Il semblerait que deux facteurs soient légèrement sous-estimés dans l’analyse de certains commentateurs européens sur l’élection au Brésil de Bolsonaro.

Par Frédéric Mas.

L’élection présidentielle au Brésil a porté Jair Bolsonaro au pouvoir, ancien militaire et élu pendant 27 ans au Congrès et défait l’ancien maire de Sao Paulo Fernando Haddad. Le candidat de la droite radicale brésilienne remporte haut la main le scrutin, avec 55,4 % des voix exprimées contre 44,6.

La plupart des médias occidentaux se sont réveillés avec la gueule de bois, exprimant leur étonnement face à la victoire de ce populiste classé à l’extrême-droite, familier des provocations misogynes, autoritaires et homophobes. Comment ce « soudard », pourtant proche du « lobby de l’agrobusiness » a-t-il pu être élu, y compris par les classes populaires que bon nombre de commentateurs s’acharne à décrire comme les grands perdants du scrutin ?

Il semblerait que deux facteurs soient légèrement sous-estimés dans l’équation proposée par les éditorialistes : le rejet total du modèle socialiste et l’insécurité qui touche tous les secteurs de la vie sociale brésilienne, des plus riches aux plus pauvres. Ces deux facteurs devraient nous avertir sur nos propres manquements en Europe.

Le rejet total du modèle socialiste

Le romantisme progressiste aveugle les élites occidentales, incapables de juger de l’effondrement du socialisme sud-américain. Pendant plus d’une décennie, la « gauche bolivarienne » en Amérique du Sud a fait rêver les gauches radicales européennes, leur offrant après la chute de l’URSS un substitut à la fois anti-libéral et anti-américain. Castro à Cuba, Chavez au Venezuela ou encore Evo Morales en Bolivie s’entendaient pour rompre avec l’économie de marché et désigner les États-Unis comme la source de tous leurs problèmes du moment. Mélenchon et ses acolytes, qui crient aujourd’hui au fascisme, regardaient Chavez avec les yeux de Chimène.

La situation chaotique du Venezuela a poussé des milliers de réfugiés sur les routes : la fin tragique du modèle socialiste chavézien s’est traduit concrètement par une vague d’émigration vers les pays voisins, notamment le Brésil, l’Équateur, le Pérou et la Colombie. Cette migration a suscité des réactions hostiles de la part des populations locales. Au Brésil, l’armée a dû intervenir pour « garantir sa sécurité » à la frontière vénézuélienne et « garantir la loi et l’ordre » dans la région submergée par les nouveaux arrivants, souvent en proie à l’hostilité des populations locales.

Face à l’accroissement d’insécurité créé par la crise vénézuélienne, le message « social » -pourtant relativement modéré comparé aux voisins- du Parti des travailleurs brésilien est devenu inaudible, et cela malgré la grande popularité dans ses rangs de Lula, l’ancien président Brésilien condamné pour corruption.

L’explosion de violence rend le discours autoritaire audible

Les Brésiliens ont élu un homme fort pour rétablir l’ordre. Les déclarations tonitruantes du nouveau président ont largement été relayées en Europe, mais elles ne semblent pas affecter ses concitoyens. La raison en est simple : le niveau de violence liée aux gangs et à la corruption de la police est tel que les Brésiliens sont prêts à transiger sur tout le reste pour un peu de sécurité. Rien qu’au début du mois de janvier, on dénombre plus de 700 fusillades dans l’État de Rio. 14 ans de gauche au pouvoir ne s’est traduit que par l’explosion de la corruption, et l’incapacité à enrayer la spirale de la violence.

La mauvaise gestion de la crise des réfugiés n’a fait qu’empirer les choses. Bolsonaro est largement soutenu par l’armée, qui apparaît pour beaucoup comme le seul recours face à l’insécurité galopante. Tout le reste de son programme, qu’on le juge positif ou négatif, ne tient qu’une place secondaire par rapport à son versant sécuritaire. C’est d’ailleurs ce qui rend le profil de Bolsonaro difficile à saisir en dehors de cette caractéristique.

S’agit-il d’une forme de Trumpisation de l’Amérique du Sud ? L’extension de l’insécurité politique et culturelle au Brésil n’est pas étrangère au triomphe de Bolsonaro, et devrait nous avertir : la protection des libertés publiques et de l’État de droit passe par la sécurité pour tous. Si nous négligeons cette dernière, nous risquons de tout perdre.