Pourquoi interdire la fourrure n’a pas de sens

Claude Bélanger, 2006, CC BY 2.0

Autant nous ne pouvons que respecter la démarche personnelle des végétariens, des végétaliens ou des véganes, autant ceux qui ambitionnent d’utiliser la loi pour faire interdire la fourrure ou la consommation de viande ont une vision pervertie du droit.

Par Olivier Méresse.

En France, durant les périodes féodale et seigneuriale, des édits royaux réservaient l’utilisation de certaines fourrures à des degrés déterminés de la noblesse : l’hermine et la zibeline aux personnes de sang royal, la martre à la moyenne noblesse et le vair à la petite. Chaque étage avait bien sûr le droit d’utiliser les fourrures des étages inférieurs. Les peaux d’autres animaux étaient autorisées pour tous, les plus belles ou les plus rares n’étant bien sûr accessibles qu’aux riches marchands.

Quant au bas peuple, il devait se contenter, selon ses moyens, du lapin, du mouton et de cuirs vulgaires. La révolution de 1789 n’a pas mis fin à la rareté mais elle a mis fin aux privilèges, y compris ceux alloués aux corporations de pelletiers et de fourreurs. En ce début du XXIe siècle, un nouveau type de révolutionnaire émerge qui voudrait, au contraire de ses aînés, faire interdire à tous l’utilisation des peaux et fourrures, au nom du fait que celles-ci impliquent des souffrances inutiles infligées à des êtres vivants sensibles. Cette cause paraît noble mais est-elle défendable ?

L’animal a-t-il le droit de tuer ses congénères ? Et de les manger ?

Le Droit a pour vocation de régir les relations entre les êtres humains afin de donner à chacun la liberté d’agir sans rien avoir à craindre des actions d’autrui. C’est un modus vivendi entre les membres de notre espèce comme il en existe d’autres chez d’autres espèces. Cerfs, biches et faons ont, au sein de leur harde, leur propre modus vivendi qui ne me convient pas : je n’ai, en effet, aucune envie de me battre pour, en cas de victoire, abuser sexuellement de toutes les femmes de mon immeuble.

L’établissement de très chimériques « droits inter-espèces » est inapplicable et il a ceci d’ennuyeux qu’il empiète sur les libertés de nos semblables. On ne peut accorder des droits au taureau, au homard, au pou ou au virus VIH qu’en en retirant aussitôt au torero, au cuisinier, à l’enfant ou à la victime du sida. Et autant il est évident de distinguer ce qui est humain de ce qui ne l’est pas, autant les curseurs de la sensibilité animale ou de l’acceptabilité des motivations humaines à l’éprouver ne peuvent être livrés qu’à la lutte entre révolutionnaires au profit des plus radicaux.

Quel tribunal populaire décidera du statut juridique conféré au très énervant, très mortel et pourtant très utile moustique ? Notre sensibilité à la sensibilité animale peut ne connaître aucune limite. Le corps d’un adulte humain moyen comprend 68 000 milliards d’animalcules divers : 30 000 milliards de cellules réparties parmi 300 variétés (globules rouges, spermatozoïdes, etc.) et il en meurt en nous 2 000 chaque seconde (7,2 millions par heure !) ; auxquelles il faut ajouter 38 000 milliards de bactéries d’environ 500 sortes (Escherichia coli, par exemple) qui y ont élu domicile. Avaler une bonne dose de café ou d’alcool augmente probablement l’ampleur du génocide. Qui osera le premier l’interdire ?

L’obsession animale

D’où vient donc l’incroyable prétention de quelques khmers verts à peine sortis de l’enfance, de vouloir aujourd’hui dicter son comportement à l’humanité tout entière ? Et parce qu’on pourrait se dispenser de ses œuvres, faire établir par la loi qu’un artisan fourreur doit changer de métier, devenir travailleur social ou mourir de faim, en remisant séance tenante atelier et savoir-faire ?… avant de passer bientôt au même gabarit le boucher, l’apiculteur et le dératiseur. L’élevage date de la révolution néolithique, commencée il y a 16 000 ans, et, plus loin encore dans la préhistoire, les hommes se vêtaient déjà de peaux de bêtes. Ces usages multi-millénaires sont ancrés et ceux qui, au nom d’une humanité nouvelle, prétendent nous déshabituer, ont le tort de vouloir faire du passé table rase.

Le droit positif à l’excès

Autant nous ne pouvons que respecter la démarche personnelle des végétariens, des végétaliens ou des véganes, autant ceux qui ambitionnent d’utiliser la loi pour faire interdire la fourrure ou la consommation de viande ont une vision pervertie du droit. S’il nous faut combattre sans réserve leurs pulsions dictatoriales, nous devons admettre que la prolifération de lois imbéciles dans tous les domaines durant le dernier siècle, particulièrement en France, ne les a pas aidés à bien circonscrire les limites naturelles de la législation. Il faut donc leur rappeler que leur droit de ne pas manger de viande dépend directement du droit qu’ont d’autres d’en manger. S’ils ont la liberté de nous convaincre de la pertinence de leur point de vue, il ne peut être question de l’imposer.

On n’a pas attendu saint François d’Assise (1182-1226) pour s’attacher à des bêtes mais, en pointant leur nature de créatures divines, celui-ci élève l’ensemble du monde animal à une dignité nouvelle. La démarche des khmers verts est exactement contraire. Comme l’écrit Chantal Delsol1 :

En prétendant que les animaux sont des personnes, on ne les élève pas, mais on diminue et ridiculise le statut de personne – ce qui est probablement le but, avec toutes ses conséquences barbares.

Notre sensibilité à la cause animale progressera probablement, mais à son rythme, au gré d’une meilleure connaissance de la nature ou de l’apparition d’offres techniques alternatives. À chacun, souverainement, de placer le curseur de sa relation au vivant où bon lui semble et de décider si un vison désigne un adorable petit animal ou un manteau somptueux.

  1. L’antispécisme ou le début d’une barbarie nouvelle, Figaro Premium, 12 avril 2016.