Un moustique génétiquement modifié pour lutter contre le paludisme

Moustique Aedes aegypti en train de sucer du sang (Crédits : United States Department of Health and Human Services, image libre de droits)

Des militants écologistes opposés aux OGM se mobilisent contre un projet de lutte contre le paludisme.

Par Richard Tren, depuis l’Afrique du Sud.

Le Daily Telegraph a récemment publié un long article sur « Target Malaria », un nouveau projet visant à utiliser la technologie « gene drive », développée par des scientifiques de l’Imperial College de Londres, pour lutter contre le paludisme. Les scientifiques espèrent qu’en libérant des moustiques génétiquement modifiés dans la nature, ils pourront empêcher les insectes de se reproduire et réduire leur nombre. Une baisse du nombre de moustiques réduit la probabilité qu’ils propagent des maladies mortelles.

Cette nouvelle technique expérimentale est loin d’avoir fait ses preuves, mais elle est prometteuse, même si son application est plus limitée que les chercheurs ne le croient. Cependant, loin d’encourager les technologies qui pourraient sauver des vies humaines, les écologistes font obstacle au progrès, reproduisant les tactiques déjà employées dans les années 1960 pour s’opposer aux tentatives de lutte contre le paludisme. La campagne des années 1960 s’est avérée mortelle pour des millions de personnes dans le monde et le retour de ces actions militantes contre la santé publique pourrait être tout aussi néfaste à l’avenir.

Bref historique de la lutte contre le paludisme

En 1955, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a lancé son Programme mondial d’éradication du paludisme. Il reposait en grande partie sur la pulvérisation de petites quantités de DDT, le premier insecticide de longue durée fabriqué par l’homme au monde, sur les murs intérieurs des maisons.

Une fois pulvérisé à l’intérieur, ce produit chimique remarquable agissait principalement comme un répulsif dans l’air, maintenant les moustiques à distance et les empêchant de propager le parasite du paludisme aux résidents. Les applications du DDT dans le domaine de la santé publique ont été découvertes par les forces alliées pendant la Seconde Guerre mondiale, et les États-Unis ont été le principal promoteur des initiatives visant à débarrasser la planète d’une maladie chronique.

Le DDT a fourni aux agents de santé publique une nouvelle technique très efficace pour empêcher les moustiques de propager le parasite du paludisme. Entre 1955 et 1969, les opérations de lutte contre le paludisme dans le monde ont libéré près d’un milliard de personnes de cette menace mortelle, sauvant d’innombrables vies, par millions. Pourtant, le programme s’est interrompu pour diverses raisons, et principalement à cause d’actions militantes très efficaces, menées par des écologistes contre l’utilisation de produits chimiques fabriqués par l’homme.

Rachel Carson, dont le livre Silent Spring a contribué au lancement du mouvement écologiste moderne, avait en ligne de mire le DDT, même si elle était surtout préoccupée par les pulvérisations aériennes massives d’insecticides en agriculture. De telles pulvérisations pouvaient affecter les humains et la faune, ainsi que des insectes bénéfiques, et il n’était pas déraisonnable d’exprimer de telles préoccupations, même si ses allégations étaient exagérées et, dans certains cas, totalement fausses.

Des préoccupations environnementales légitimes à la misanthropie écologiste

Bien plus sinistre que Carson étaient les activistes du mouvement de contrôle de la population qui faisaient campagne contre le DDT précisément parce qu’il était très efficace pour sauver des vies. En 1970, Science, la prestigieuse revue de l’American Association for the Advancement of Science, publiait un article de l’écologiste autoproclamé George Woodwell, qui proposait la solution suivante aux problèmes environnementaux : « moins de personnes et de plus fortes restrictions impopulaires des technologies (de plus en plus coûteuses) ». Woodwell préconisait de renoncer aux nouvelles technologies et aux progrès mondiaux de la santé publique auprès des populations pauvres, pour qu’elles périssent tout simplement.

Paul Ehrlich, auteur du best-seller The Population Bomb, certainement plus radical que Woodwell, estimait que « chaque vie sauvée cette année dans un pays pauvre diminue la qualité de vie des générations futures ». Ehrlich s’est ensuite opposé à l’ « exportation de la lutte contre la mortalité » ; il désignait ainsi les programmes de lutte contre le paludisme financés par les États-Unis, qui réduisaient les taux de mortalité et de morbidité de façon impressionnante.

Difficile d’imaginer une vision du monde plus macabre. Pourtant, loin d’être rejeté et traité comme un psychopathe, Ehrlich a largement été célébré. Le New York Times a publié ses tribunes et il est apparu dans le « Tonight Show with Johnny Carson », entre autres émissions, pour vendre son ignominie. En 1990, la Fondation MacArthur a même intégré Ehrlich dans son très lucratif programme d’études et d’éducation.

En plus de préconiser des taux de mortalité plus élevés dans les pays pauvres, Ehrlich est célèbre pour ses nombreuses prédictions erronées, comme celle selon laquelle le monde connaîtrait des pénuries alimentaires généralisées et la famine de centaines de millions de personnes dans les années 1980. Comme l’explique Ronald Bailey dans The End of Doom, Ehrlich et ses collègues prophètes de malheur se sont trompés de manière spectaculaire dans leurs nombreuses prédictions.

États sous influence et conséquences funestes

Malgré leur aveuglement et leurs discours terrifiants, les États du monde entier ont suivi les campagnes écologistes, interdisant l’utilisation du DDT à des fins agricoles dans les années 1970. Bien que l’insecticide puisse encore être utilisé légalement pour des programmes de santé publique, peu d’États donateurs ont financé son utilisation et les archives de l’OMS font état de nombreuses délégations de pays atteints de paludisme se plaignant de leur incapacité à obtenir des stocks suffisants de DDT pour maintenir leurs programmes de lutte contre le paludisme.

Le résultat prévisible de la limitation de l’accès aux insecticides de santé publique et du gel des fonds alloués aux programmes de pulvérisation a été une augmentation du nombre de cas de paludisme et de décès. Dans les années 1990, environ un million de personnes, principalement des enfants d’Afrique, mouraient chaque année de cette maladie.

Grâce en grande partie à un renouvellement important du financement de la lutte contre le paludisme à partir de 2005, toujours principalement en provenance des États-Unis, et grâce aux nouveaux médicaments, aux pulvérisations d’insecticide et à l’utilisation de moustiquaires imprégnées d’insecticide, les cas de paludisme et les décès ont reculé. Cependant, pour débarrasser le monde de cette maladie, il faudra de nouvelles techniques, comme un vaccin et peut-être des moustiques génétiquement modifiés.

Inquiétudes légitimes, mais alarmisme coupable

Pour être honnête vis-à-vis des opposants aux modifications génétiques, il peut y avoir des inquiétudes légitimes, et il est justifié et approprié de procéder à un contrôle réglementaire. Par exemple, la technologie pourrait permettre d’éradiquer certaines espèces de moustiques, et qui sait où cela pourrait nous mener. Cela dit, rien ne prouve que l’élimination ou la réduction spectaculaire du nombre de certains moustiques porteurs du paludisme affecterait sérieusement d’autres espèces qui pourraient en dépendre comme source d’alimentation.

Une autre inquiétude est que la technologie pourrait être détournée par des acteurs malveillants et même utilisée pour propager des maladies. Même si cela reste possible bien sûr, il semble peu raisonnable de bloquer de nouvelles technologies au cas hypothétique où un acteur malhonnête tenterait de les détourner. Si c’était la norme, aurions-nous jamais mis au point des chimiothérapies ou des radiothérapies pour le traitement du cancer ?

Aussi, l’opposition écologiste à « Target Malaria » aurait davantage de crédibilité si elle ne venait pas de groupes opposés à toute modification génétique. Miriam Mayet, du Centre africain pour la biodiversité (African Centre for Biodiversity, ACB) a déclaré au sujet du projet qu’il « devrait se préparer à une mise en cause et à une résistance musclées ». Les Amis de la Terre dénoncent « Target Malaria », mais comme ACB, ils sont hostiles à toute modification génétique, y compris en agriculture, même s’il a été démontré que les aliments génétiquement modifiés sont sans danger pour l’homme et l’environnement et sont essentiels si nous voulons nourrir les pauvres de la planète dans les années à venir.

Les opposants aux OGM sont capables d’inventer des histoires à n’en plus finir dans lesquelles « Target Malaria » causeraient des dommages, mais semblent incapables ou rétifs à trouver des solutions aux risques très réels et mortels de ne pas développer de nouvelles et indispensables technologies de santé publique.

Nous vivons une époque de découvertes impressionnantes qui rendent nos vies plus longues, plus saines et plus prospères. Les optimistes comme moi accueillent ces nouvelles découvertes avec émerveillement, mais nous ne devons pas laisser cet optimisme nous aveugler devant les menaces importantes que représentent les luddites modernes.

Pour apaiser leurs craintes, ceux qui tentent de stopper les recherches génétiques semblent heureux d’imposer un prix incroyablement élevé aux pauvres du monde – peut-être le prix le plus lourd. Leurs campagnes alarmistes doivent cesser.


Sur le web. Traduction : Raphaël Marfaux pour Contrepoints.