Tchad : les raisons du fiasco de la politique agricole

Malgré l’enthousiasme autour de l’objectif de l’autosuffisance alimentaire, le bilan est désastreux. Comment expliquer l’inefficacité des dépenses publiques sur la production agropastorale ?

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Tchad : les raisons du fiasco de la politique agricole

Publié le 29 août 2018
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Par Narcisse Oredje.
Un article de Libre Afrique

Selon le Cadre harmonisé d’identification des zones à risque et des populations en insécurité alimentaire et nutritionnelle au Sahel et en Afrique de l’Ouest, plus de 4 millions de personnes sont menacées par l’insécurité alimentaire au Tchad, dans la zone sahélienne. Une fois de plus c’est l’Union Européenne, qui alertée, débloque plus de 40 M€ pour secourir les nécessiteux parmi lesquels plus d’un million d’enfants.

Pourtant, ces 15 dernières années des moyens colossaux (environ 300 milliards de FCFA) ont été déployés par l’État pour éviter que cette situation qui perdure depuis les années 1970 ne se répète. Malgré l’enthousiasme autour de l’objectif de l’autosuffisance alimentaire, le bilan est désastreux. Comment expliquer l’inefficacité des dépenses publiques sur la production agropastorale ?

La politique agricole : juste un slogan politique

En 2001 et 2005, le gouvernement a mis en place deux programmes visant à lutter contre l’insécurité alimentaire. Le Programme National de Sécurité Alimentaire (PNSA) et l’Office National de Sécurité Alimentaire (ONASA) ont à eux deux monopolisé environs 70 % des financements alloués aux ministères en charge de l’agropastorale ces dernières années.

Ces programmes visent pour le premier à booster le niveau de production agricole à travers la mécanisation du secteur et l’appui technique aux producteurs, tandis que le second constitue une sorte de grenier pour le stockage des vivres qui permettra d’apporter des réponses immédiates à des situations de carence alimentaire comme celle annoncée dans la zone sahélienne.

Les trois derniers mandats du président étant dédiés au monde rural avec comme objectif l’autosuffisance alimentaire à atteindre, plus de 300 milliards de FCFA ont été débloqués à cet effet ; mais à l’arrivée, ce fut un échec comme le projet « Ceinture Verte ». Pourquoi ?

D’abord parce que le développement de l’agriculture annoncé a été un appât politique visant à conquérir le soutien des paysans abandonnés par le président Deby lors de ses 15 premières années au pouvoir. Aucune étude préalable n’a été menée pour cerner les besoins réels, les zones cibles ou encore la faisabilité des projets avant leur mise en œuvre.

Le développement du secteur agropastoral est perçu par les managers de projets et certains leaders politiques juste comme un alibi politique du président Deby. Dès lors, en supplantant la logique de l’efficience et du rendement, ces plans étaient voués à l’échec, d’autant que les ministères concernés par cette politique, ou des responsables chargés de coordonner sur le terrain les activités, n’étaient pas vraiment investis pour l’atteinte des objectifs.

La gouvernance, le pied bancal

Le développement de l’agriculture n’étant qu’une campagne politique sans intentions réelles, la mauvaise gouvernance s’est rapidement propagée dans la gestion des fonds alloués à cette politique. Les dépenses publiques agricoles ont beaucoup plus crû que les contributions du secteur au PIB (25 %), selon la Banque mondiale. Ceci s’explique par le fait que depuis le début de ces réformes, le niveau de production agricole a plutôt baissé (autour de 27 %).

Sur le millier de tracteurs mis à la disposition des agriculteurs par le PNSA, plus de 50 % sont à l’arrêt faute de maintenance, le budget alloué à cette dernière étant détourné par les responsables en charge de leur gestion. En témoignent les récents scandales de détournements de fonds visant le Directeur Administratif et Financier qui se trouve actuellement en prison, accusé d’avoir détourné une somme d’environ 800 millions de CFA.

En dehors de ces détournements souvent décriés, l’approche trop centralisée et dirigiste des projets agricoles ont hypothéqué l’espoir placé en eux. En effet, les réformes envisagées considèrent les producteurs agricoles comme des sujets et non comme des partenaires avec lesquels il faut se concerter pour conduire la politique agropastorale. Cette approche qui a écarté le producteur rural des instances de décision l’a découragé et incité à se sentir moins concerné.

Pourtant, le producteur a des besoins qu’il souhaite satisfaire, mais l’ingérence de l’administration éloignée de la réalité du terrain, a démobilisé les agriculteurs qui ont perdu confiance dans les promoteurs des projets. Cette approche centralisée n’a pas favorisé l’appropriation par les agriculteurs des nouvelles techniques de production, faute de formation et de partage d’informations par l’administration centrale. Bref, avec le manque d’inclusion des agriculteurs, le PNSA ne pourrait réussir uniquement avec les vœux pieux des bureaucrates.

La gestion publique, un nid de corruption

L’échec de la mécanisation de l’agriculture au Tchad s’explique également par le caractère public de ces projets placés directement sous la tutelle des organes publics. Pourtant, l’État n’a jamais réussi à faire prospérer ce genre de projets à cause de la gabegie et de la corruption gangrenant l’appareil étatique. L’État étant incapable de faire le suivi, le contrôle, et de faire régner la reddition des comptes, les deniers publics ont été condamnés à la dilapidation.

Ainsi, la société d’assemblage des tracteurs au PNSA chargée de la production n’a pas été inquiétée malgré ses résultats de gestion catastrophiques. Aucun audit profond n’a été mené pour établir les responsabilités et sanctionner les coupables des tares ayant conduit à cet échec souligné par plusieurs partenaires. Le gouvernement tchadien n’a pas encore cette culture de gestion axée sur le résultat.

Ainsi, il n’impose pas de contrats de performance à ses agents, qui bien qu’improductifs et/ou fautifs, continuent à profiter de l’argent des autres sans être inquiétés. Enfin, avec le large pouvoir discrétionnaire accordé aux hauts responsables, ils se sentent au-dessus de toute reddition des comptes, et monnayent souvent ce pouvoir contre des pots-de-vin. Au total, ces plans dirigistes ne sont qu’une énième aubaine pour qu’ils se remplissent les poches.

Somme toute, l’inefficacité des dépenses publiques en matière de politique agricole est la preuve irréfutable qu’il est temps de changer d’approche. La logique politicienne qui préside à leur élaboration ne fait que créer des effets pervers. Dès lors, les responsables tchadiens devraient se remettre en cause et faire confiance à une approche participative où les choix décentralisés et volontaires, loins de toute instrumentalisation politicienne, sont la garantie à la fois de l’implication et de la responsabilisation de toutes les parties prenantes.

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  • Difficile pour les pays africains francophone de se débarrasser des mauvaises habitudes héritées de la colonisation française.
    Nous y avons en effet appliqué un système jacobin où tout était décidé à Paris, et nous avons voulu privilégier un modèle d’assimilation là où les Britanniques ont adopté un modèle d’association.
    La France a voulu éduquer ses colonies en envoyant des administrateurs civils. Elle voulait créer de nouvelles Frances
    à l’extérieur de l’hexagone.
    En outre, le système éducatif en Afrique francophone a été conçu pour former des fonctionnaires, alors que les anglophones ont, pour gouverner, appliqué la loi indirecte, en gardant des structures locales.

    Résultat : la colonisation française a été plutôt une colonisation de fonctionnaires, alors que la colonisation britannique a été une colonisation de commerçants avec une forte empreinte ‘secteur privé’, secteur qui fait majoritairement défaut en Afrique francophone…

    • Les ex-colonies anglaises d afrique ne vont pas mieux que les notres. regardez le Nigeria

      PS: les colonies francaises n etaient pas un bloc homogene. En tunisie ou au maroc on avait aussi garde les structures locales contrairement a l algerie

  • L’exemple de la France, qui possède les mêmes tares, démontre que cela ne sera jamais corrigé!

  • Enfin un média responsable qui ose
    écrire ce que tout le monde sait mais tait par manque de courage : le mal profond de l’Afrique , et pas seulement du Mali , est la corruption , dans tous les domaines .

    • Il faut également mentionner le soutien des occidentaux à ces régimes corrompus et Etats délabrés.

      IBK au Mali réélu pour son second mandat,félicitée par les membres du Conseil de sécurité après un mandat désastreux et des conditions électorales douteuses

      Paul Biya du Cameroun, plus de 85 ans, arrivé au pouvoir en 1982 et qui va se représenter pour un 7ème mandat

      Denis Sassou Nguesso au pouvoir au Congo Brazzaville depuis 1997, déjà 3 mandat mais ça va rempiler.

      Faure Gnassingbé, au pouvoir en intérim depuis 2005, 3 mandat depuis, même combat

      Mohamed Ould Abdel Aziz en Mauritanie même combat

      Au Niger même combat

      Au Gabon même combats

      Kabila même combat, car même si il ne se représente pas c’est un très proche qui lui succèdera

      Zimbabwe même combats.

      Bref on peut glosser autant qu’on veut….

      • Pardon en plus du Conseil de sécurité, l’UE et nombre de présidents européens.

      • C est un peu facile de nous mettre ca sur le dos. Qu on les soutienne ou non, ils sont corrompu.
        Prenons l exemple de l algerie qui a un gouvernement corrompu et inefficace alors que le FLN n est pas arrive au pouvoir ni s y est maintenu grace a la France !

        En admettant qu on veuille changer les choses, comment faire ? intervenir militairement comme en Lybie ? Qui mettre a la place ? c est pas une ou personnes qui sont corrompues et incompetantes, c est tout le Systeme qu il faudrait changer…
        Autrement dit, il faudrait des annees avant que la societe civile arrive a produire une elite acceptable (soyons honnete, en France nous avons aussi porte au pouvoir des crapules qui etaient aussi incompetantes (Mitterrand, Chirac, Sarkozy cumulaient un sens peu developpe du bien public et de pietre Resultats comme chef d Etat))

        • CDG pour l’Algérie c’est bcp plus complexe car elle a été ouvertement en guerre contre la France, et oui il est vrai que Paris n’a pas choisi le FLN mais aurait elle préféré laisser le front islamique du salut arrivé démocratiquement par les urnes et qui après la répression des années 1990 s’est scindé avec une aile radicale pour devenir le GIA puis le GSPC puis AQMI?

          Vous me citer l’Algérie mais en terme de donné la situation est infiniment moins pire que celles des pays cités plus haut.

          Si seulement les pays d’Afrique subsharienne et du sahel avait la situation algérienne mais hélas c’est pire.

          Etes vous au courant que dans la sous région, le revenu moyen déjà extremement faible dans les années 50/60 n’a que très peu progressé.

          Si on prend le Tchad le revenu par habitant était en moyenne de 100$ par an en 1962 pour atteindre un plafond qui stagne de 1000$ par an depuis 2012.

          En gros le tchadien moyen touche ce que le français pauvre touchait sans doute au 19ème siècle

        • Il ne s’agit pas de lancer des opérations militaires mais déjà de faire nettement pression en mettant fin au programmes bilatéraux et multilatéraux de coopération en matière de sécurité/défense.

          De mettre fin aux programme d’assistance techniques au gouvernements mais en les mettant en oeuvre directement à l’échelon local.

          Bref tout n’est pas foutu il faut juste la volonté politique.

        • Regarder pour la Côte d’Ivoire, le pays est clairement un atout majeur pour le continent, mais l’UE met clairement en avant la gouvernance comme obstacle direct à tous progrès.

          Certes ce rapport n’a aucun pouvoir, mais le ton de la critique est historique et vaut à minima d’être salué:

          « Côte d’Ivoire-UE : le rapport qui dénonce les pratiques du régime Ouattara »

          Par Emmanuel Atcha | 05/08/2018, 13:53 | 575 mots

          (Crédits : DR)
          Un rapport confidentiel de l’Union européenne dénonce des dérives et pratiques anti-démocratiques du régime du président Alassane Dramane Ouattara en Côte d’Ivoire. A la base de ce document, les décideurs de l’organisation européenne s’interrogent sur la pertinence de continuer à apporter de l’aide au pays ouest-africain.
          C’est le début d’une tourmente diplomatique pour le régime du président Alassane Dramane Ouattara en Côte d’Ivoire. Alors que la gouvernance semble exemplaire dans ce pays avec des résultats économiques encourageants, un rapport confidentiel de l’Union européenne (UE) cité par l’AFP pointe du doigt ce qui semble être des «écarts» du pouvoir en place. «La Côte d’Ivoire affiche l’image rassurante d’une stabilité retrouvée, portée par des taux de croissance élevés», mais «les indicateurs sociaux stagnent (taux de pauvreté à 46 % en 2015)», indique le document datant de juillet 2018. «La population s’interroge de plus en plus ouvertement sur cette croissance qui ne lui semble pas ou peu bénéfique», et «tolère d’autant moins les largesses financières dont bénéficient les cercles du pouvoir», «dont l’enrichissement ces dernières années est parfois spectaculaire», ajoute le rapport.

          L’UE dénonce également ouvertement une bonne image en trompe-l’œil que véhicule la Côte d’Ivoire. Le rapport des diplomates européens parle de «failles politiques importantes de la reconstruction» après la décennie de crise politico-militaire des années 2000, et de «fragilités non résorbées d’un pays peut-être moins solide et démocratique que sa bonne image pourrait le laisser penser». Des accusations déjà très graves de l’Union auxquelles s’ajoutent d’autres, portant sur la restriction de la liberté d’expression.

          Un pouvoir hermétique aux critiques
          Pour les ambassadeurs européens, «face à ces difficultés, les autorités se montrent hermétiques aux critiques internes et externes, et semblent désireuses de ne laisser aucun lieu de pouvoir leur échapper». «La confrontation entre un pouvoir qui restreint progressivement les espaces d’expression, et une contestation sociale grandissante, n’augureraient rien de bon pour l’échéance de 2020», indiquent les diplomates européens.

          En ce qui concerne les questions politiques ou électorales, selon le rapport, les initiatives du pouvoir d’Abidjan laissent entrevoir une tentative d’éliminer toute opposition afin de s’assurer une «réélection systématique» lors des échéances électorales de 2020. «Sur le plan politique, la création, voulue par le président Alassane Ouattara, d’un « parti unifié »» et «annoncé [e] comme la solution à l’instabilité passée […] a été dès le début compris [e] par tous comme une manière pour la coalition au pouvoir de s’assurer une réélection systématique, en reléguant les éventuels mouvements d’opposition à la périphérie du jeu politique», révèle le rapport.

          Un dialogue inexistant entre l’UE et la Côte d’Ivoire
          Mais les dysfonctionnements relevés par l’UE ne s’arrêtent pas au plan interne. Le rapport va jusqu’à dénoncer une «relation de l’Union européenne avec la Côte d’Ivoire affectée par le manque de dialogue politique». Cette «situation n’est pas compatible avec la relation forte entre [Bruxelles et Abidjan], dont témoigne notamment le haut niveau de soutien politique et financier apporté par l’Union européenne», relèvent les ambassadeurs européens avant de conclure qu’«au vu de ce constat» ils incitent à «une réflexion sur le soutien de l’UE à la Côte d’Ivoire».

          Signalons qu’une suspension de l’aide européenne à la Côte d’Ivoire pourrait avoir beaucoup de conséquences sur l’économie du pays. Pour la période 2014-2020, cette aide, sans compter les aides bilatérales allemande et française par exemple, s’élève à 273 millions d’euros, soit quelque 178,8 milliards de francs CFA.

  • Le problème du Tchad c’est avant tout le régime d’Idriss Déby, sauf que le régime Déby est soutenu par la France dans le cadre de la force conjointe du G5 donc on ne dit pas les choses qui fâche…

  • Tous le monde critique l’Afrique et les vagues migratoires sans même se rendre compte que la plupart des dirigeants ce ces États étaient à la manoeuvre quand Macron n’était qu’un gamin…

  • Les commentaires sont fermés.

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Par Kouakou Donatien Adou et Holden Lipscomb[1. Dr. Kouakou Donatien Adou est le Directeur du pôle Bonne Gouvernance à Audace Institut Afrique. Il est auteur de plusieurs articles scientifiques disponibles sur son site. Holden Lipscomb travaille dans le mouvement pour la liberté à Washington, D.C. Il est diplômé de la Graduate School de l'Université de Virginie, USA avec une concentration sur le développement et la prospérité en Afrique de l'Ouest.]

 

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