De quoi les fake news sont-elles le nom ?

Les fake news seraient la nouvelle menace d’une presse en croisade contre les fabricants de mensonges. Mais voilà, le fait est que nous sommes tous devenus médias.

Par Farid Gueham.
Un article de Trop Libre

Le 10 décembre 2016, à peu près un mois après son élection, Donald Trump a utilisé pour la première fois le terme de « fake new » dans un de ses tweets si célèbres. Quelques mois plus tard, en octobre 2017, il s’est glorifié, dans une interview sur Fox News, d’avoir vraiment démarré « tout ce truc autour des fake news ».

Dans sa contribution pour le 200eme numéro de la revue Le DébatNicolas Vanbremeersch, directeur de l’agence SpinTank s’interroge sur notre engouement pour un concept fraîchement fabriqué, tantôt érigé en symbole, en combat et en menace : les fake news. Pour l’auteur, plutôt que de s’évertuer à creuser et nourrir le sujet des fake news et de l’ère de la post-vérité, il semblerait plus utile de comprendre en quoi, au-delà du trouble informationnel, le sujet serait en fait révélateur d’un malaise de l’ensemble des acteurs publics.

Les fake news : un concept trop bien venu

Le prêt-à-penser serait donc confortable, pour de nombreuses parties. Et ceux qui crient aux fake news sont les mêmes qui s’affranchissent d’une analyse de fond des transformations qui affectent notre rapport à l’information. Nicolas Vanbremeersch précise :

La vérité est que la rapidité de ces transformations, leur complexité, donnent le vertige et poussent à des concepts simplificateurs. L’idée de fake news, à savoir d’une fabrication maligne de fausses informations, d’un ennemi identifié, est utile à de nombreuses parties prenantes de cet espace public.

Le sujet arrangerait même les journalistes, construisant au fil de leur plaidoyer pro domo, cet ennemi symbolique.

Les fake news seraient donc la nouvelle menace d’une presse en croisade contre les fabricants de mensonges. Mais voilà, le fait est que nous sommes tous devenus médias« à défaut de devenir journaliste, et que cette médiation n’est plus le fait de professionnels ». La vérité n’est pas le fondement de nos échanges sociaux, et elle ne doit pas l’être, rappelle l’auteur.

Un parti de la vérité contre le peuple ?

Le concept de fake news arrange également les partis politiques, ceux de l’establishment  ou d’une certaine modération. À désigner les fake news comme l’ennemi, ils croient pouvoir, là encore, mettre une ligne de partage claire entre des politiques détenteurs de rationalité et d’autres qui se placent du côté du relativisme.

Pour Nicolas Vanbremeersch, cette posture est exactement celle attendue par Trump et ses présumés soutiens russes.

Une dualité simple, voire simpliste, largement exploitée par les partis populistes comme le Front National ou le Mouvement Cinq Étoiles, qui s’opposent volontiers aux « partis de l’élite ».

C’est ce combat d’imaginaires, ce combat symbolique qui se cache derrière les fake news.

Dans la construction de ces imaginaires, internet et les plateformes jouent le rôle d’accélérateurs, fruits d’une alliance objective entre les médias et les pouvoirs.

La plateformisation coupable

La plateforme : voilà l’acteur, mis en question dans les fake news, et celui qui aura le plus transformé l’espace public dans les années récentes. Le récit sur la falsification et la manipulation (comme si elles n’avaient jamais existé) les mets directement en cause, et Facebook en particulier.

Il y a encore dix ans de cela, les médias s’efforçaient d’exister au milieu d’un web divisé en trois sphères distinctes : celle de l’information, de la sociabilité et de la connaissance. Sans imposer son idéologie par sa position de force, Google a su tirer parti de la diversité de cet environnement et des individus. « Son algorithme cherchait à comprendre et à s’adapter à la forme du réseau plus qu’à le conduire (avec certaines limites évidemment) ». Facebook et twitter ont radicalement changé la donne.

Lorsque le web, et twitter pendant quelques années, offraient un espace public où les forces en présence et l’organisation des acteurs étaient encore lisibles, Facebook a adopté une illisibilité totale « sur fond de règne de la publicité donnant la priorité à la circulation des contenus, quel que soit leur auteur », précise Nicolas Vanbremeersch. Et la crise des fake news a d’ailleurs violemment touché l’entreprise qui avait le pouvoir de faire remonter ou descendre une actualité de son flux. Malgré le scandale Cambridge Analytica, la culpabilité et la responsabilité restent somme toute relatives, et l’entreprise, peu disposée à revenir sur les fondements de son organisation.

Où cet espace public nous emmène-il ?

Notre lecture de l’information est brouillée, principalement pour trois raisons : la confusion entre l’espace public et l’espace social, le manque de lisibilité d’une topographie de l’espace public, et enfin la facilité d’agir sur les algorithmes pour faire émerger du contenu.

Peu probable que l’espace public reste figé dans un fantasme « habermassien » où des titres et des fonctions, ou même encore l’élévation de la langue, soient nécessaires pour prendre la parole et être entendu. Mais il ne faut pas laisser aux seuls militants la mission d’investir les réseaux sociaux, de les alimenter et d’y collaborer sous le regard au mieux indifférent, au pire méprisant, des élites politiques.

Rétablir une frontière entre l’espace privé et l’espace social est une urgence, elle passera peut-être par des réseaux davantage privés et confidentiels que Facebook, dont on peut gager que la popularité diminuera au fil des scandales et des manipulations. Quant à l’incertitude et le chaos de notre expérience du web, nous devons les accepter, sans pour autant nous résigner, avec la conviction que nous sommes tous les émetteurs et les relais de l’information. Nicolas Vanbremeersch conclut :

Cessons de vilipender les marchands de faux pour nous penser tous comme acteurs, médias, producteurs d’information, et pour envisager sérieusement les sujets de l’éducation et des savoirs portés sur ce réseau.

Pour aller plus loin :


Sur le web