La gauche fascinée par l’argent

Des notions comme l’éducation, le savoir, le mérite, l’effort, le travail bien fait, ont totalement disparu du discours de gauche au profit de l’argent seul : qui en a trop, comment le répartir ou le gagner sans travailler.

Par Pierre Tarissi.

Il y a apparemment un problème récurrent dans la pensée de gauche (et au-delà) actuelle, au moins en France : la fascination de l’argent. Tous les raisonnements traitent quasi-exclusivement de prélèvements obligatoires à instaurer, de distributions de monnaie à faire à Pierre, Paul ou Jacques. Pour faire des miracles, il suffirait que ces transferts soient suffisants, selon la vulgate ambiante, puisqu’ils sont perpétuellement réputés trop faibles…

Cela présuppose qu’il existe dans le monde de vastes ressources d’argent, liasses de billets ou lingots, que l’on pourrait prendre aux riches pour les redistribuer aux pauvres, voire créer par la magie des Quantitative Easing ou de l’helicopter money et ainsi résoudre les lancinants problèmes de la pauvreté et des inégalités. Le tout avec d’incessantes diatribes de politiciens contre les banques ou la finance internationale, entités d’autant plus effrayantes et maléfiques que personne ne sait exactement de quoi ni de qui il s’agit.

Un dirigeant français important affirmait il y a peu à propos de la finance « qu’elle n’a pas de visage, elle n’a pas de nom … », renforçant ainsi cet aspect de croquemitaine du XXIe siècle, pour le plus grand plaisir de ses électeurs. Le même trouvait tout aussi normal de proclamer publiquement « je n’aime pas les riches … » comme si les riches étaient une race particulièrement malfaisante d’êtres humains, tout entiers attachés à nuire à leurs contemporains.

Des gens prétendant mettre l’humain au-dessus de tout ne parlent en fait que d’argent et de monnaie…

Les fonctionnaires qui raisonnent sur les finances publiques ne connaissent pour leur part que l’argent toujours manquant : recettes fiscales, apparemment si faciles à prédire par des règles de trois aveugles, la dette à émettre, ou encore les financements à honorer. L’argent est devenu la seule matière première de l’État, et sa plus importante finalité actuelle. Travailler sur cette abstraction est censé lui permettre de réguler des phénomènes bien réels : la production de biens et services par les entreprises, donc le travail de dizaines de millions de personnes.

Politiciens et journalistes ont même réussi à convaincre les citoyens qu’ils allaient s’enrichir en travaillant moins, grâce au partage et à la redistribution ; en clair, des manipulations monétaires entre prélèvements obligatoires et prestations diverses. Ce sont les deux réformes emblématiques en France de ces dernières décennies : les 35 heures et la retraite à 60 ans. Certaines idéologies prétendument écologistes vont encore plus loin en expliquant carrément qu’il faut produire moins et consommer moins.

… mais fort peu de mérite, de savoir, d’effort, pourtant valeurs de gauche

Ce qui est surprenant dans tout cela c’est que des notions pourtant éminemment de gauche, à savoir l’éducation, le savoir, le mérite, l’effort, le travail bien fait, ont totalement disparu du discours.

Les riches, catégorie méphistophélique aux contours mal définis, sont priés de payer toujours plus d’impôts pour prendre leur part et partager, mais jamais, ou très rarement, de faire leur vrai boulot : initier recherche et progrès technologique, construire les entreprises de demain, créer richesses et emplois nouveaux. En clair, donner aux pauvres non pas des prestations monétaires sans contrepartie mais du travail et des biens et services de qualité à bas prix.

En effet, la prospérité des citoyens d’un pays n’a aucun rapport avec l’argent dont ils peuvent disposer, mais bel et bien avec les richesses, biens et services, que chacun d’eux crée à partir de son savoir-faire et de son travail et que d’autres achètent volontairement à un fournisseur de leur choix. En clair, tout ce côté humain dont la pensée de gauche se réclame pourtant à grands cris alors qu’elle n’en parle jamais…

Alors que la prospérité, la vraie, ne peut venir que d’un progrès technologique accéléré par énormément de travail

De nos jours, l’argent lui-même n’est plus garanti par un stock d’or ou d’argent métal au fond d’une cave, comme cela a été le cas pendant des millénaires, mais par les biens et services que les citoyens du pays qui émet la monnaie sont capables de produire, et uniquement par cela.

Le PIB mondial moyen par habitant en parité de pouvoir d’achat (certes, représentation pas très juste du volume total des biens et services consommés par chacun) est de l’ordre de 16 000 $ courants annuels. Chine, Inde et sub-Sahara sont nettement au-dessous : ce n’est pas le Pérou ! Il est illusoire de penser qu’on arrivera à le faire progresser sensiblement sans d’énormes efforts scientifiques, techniques et d’industrialisation…

Tant que le discours politique et médiatique privilégiera argent et monnaie par rapport au travail et au progrès technologique, le pays aura peu de chances de progresser…

Répondre aux grands défis technologiques du XXIe siècle (produire de l’énergie à volonté et à très faible coût mais sans hydrocarbones fossiles, arriver à des productions à zéro déchet non recyclé, maîtriser la consommation des matières premières en voie de raréfaction puis les remplacer) nécessitera, certes, de l’argent. Cet argent servira avant tout à rémunérer le talent et le travail des chercheurs, entrepreneurs et investisseurs, puis de leurs collaborateurs qui imagineront puis rendront réelles et diffuseront les innovations concrètes, biens et services nouveaux, correspondantes. Ce travail est titanesque et l’État, avec ses prélèvements obligatoires, ses prestations monétaires et sa redistribution n’y sera pour rien ou si peu.

Évidemment, tout cela commence à la maternelle avec ce qu’on enseigne aux enfants dans le système scolaire et la nature de ce qu’on leur y apprend. Nécessité d’apprendre pour un jour apporter leur travail et leur savoir-faire à la société, en opposition à la conscience de droits et prestations monétaires tombés du ciel.

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