Interdire les pailles, mesure simpliste et autoritaire

La prohibition programmée du plastique est une réponse autoritaire et déresponsabilisante.

Par Jonathan Dubrulle.

Afin de répondre à la demande d’ONG1, de pétitionnaires2 et de consommateurs influents, le ministre de l’Environnement envisage un décret pour interdire les pailles en plastique, mais aussi cotons-tiges et « touillettes »3. De même, au 1er janvier 2020, l’utilisation de vaisselle jetable ne sera plus permise. Pour autant, l’interdiction programmée du plastique est une réponse autoritaire et déresponsabilisante.

Une pollution causée par l’abandon des pailles, pas leur utilisation

Une étude britannique4, parue en 2017, estime que 36,5 milliards de pailles jetables sont utilisées chaque année dans l’Union Européenne, dont 3,2 en France. De même, les Américains consommeraient 500 millions de pailles chaque jour, représentant 1,6 paille par habitant et par jour5. Précisons tout de même que mis à part ces données (contestées, floues, imprécises), il demeure encore peu d’estimations.

Quoi qu’il en soit, la demande est réelle. Il est vrai que pour de nombreux utilisateurs, ce produit allie ergonomie, plaisir et décontraction.

Pour autant, une fois leur soda avalé, certains consommateurs abandonnent leurs pailles dans la nature, notamment sur les plages. En mer, la durée de dégradation du plastique, d’abord physique (fragmentation par les vagues) puis chimique (oxydation et hydrolyse) et enfin microbiologique, nécessite plus de 100 ans6.

Les volumes de plastique transitant en mer sont significatifs. Dans un rapport paru en 2018, l’ONU estime que ce sont près de 13 millions de tonnes qui rejoignent chaque année les océans7. Au gré des courants, ces déchets peuvent s’agglomérer, à l’image du médiatique Plastic Trash Vortex, nom donné à un amas de déchets dense (près de 5 kg de plastique au m2) d’environ 1 000 km de diamètre transitant entre les côtes californiennes et Hawaï8.

Pourtant, on ne peut pas établir de corrélation entre consommation de pailles en plastique et nuisances environnementales. C’est l’utilisation non durable, lorsque la paille est jetée à même le sol, qui est responsable de ces effets. Si le déchet est trié, voire recyclé, il ne contribue pas à la pollution marine.

Le plastique durable, grand perdant d’une mesure simpliste et autoritaire

En projetant d’interdire la vente de pailles en plastique, le gouvernement bride toute alternative verte. Au-delà de la pollution causée par l’abandon dans la nature, le plastique peut être conçu à partir de dérivés du pétrole, dont l’extraction cause également un impact environnemental. Pour les océans, il peut s’agir de pollutions chroniques, liées par exemple à la gestion des rejets de production des gisements off-shore ou du traitement des eaux des entreprises de raffinage ; ou aigües, telles les marées noires dues à des accidents de transport9.

Mais des solutions durables existent. Tout d’abord, le recyclage permet de donner une nouvelle vie aux pailles. Une fois trié, le plastique est aplati, nettoyé et broyé pour être conditionné en granulés, permettant de nouveaux usages (plastique, fibre textile)10.

En revanche, en France, seulement 1% des plastiques hors bouteilles et flacons est recyclé. Ce faible taux est appelé à progresser, avec l’extension des consignes de tri étendu à tous les emballages plastique11. Selon le rapport annuel d’Éco-emballages, entreprise privée agréée par l’État pour promouvoir le tri sélectif, 100% des Français pourront trier l’ensemble de leurs déchets plastique en 202212.

Le bioplastique est également une réponse durable. Il se compose des plastiques biosourcés, provenant de matières premières végétales, comme l’amidon de maïs ; et des plastiques biodégradables13. En revanche, ces derniers ne sont pas forcément issus de biopolymères (macromolécules composant le plastique d’origine naturelle). Le bioplastique issu de l’amidon possède de nombreux avantages, puisqu’il est biocompatible (sans effets indésirables sur l’environnement avec lequel il entre en contact), biorésorbable (se décompose dans l’organisme humain) et biodégradable (dégradation microbienne possible)14.

Ainsi, le plastique composé de polymères issus du raffinage du pétrole peut comporter des effets nuisibles à l’environnement. Toutefois, des alternatives durables existent. Pour autant, par la prohibition progressive du plastique, le gouvernement choisit une réponse radicale, simpliste et dirigiste.

La prohibition comme réponse illusoire

En proposant l’interdiction de la vente de pailles en plastique, l’État souhaite la prohibition. Il bride les choix des individus en utilisant la loi pour encadrer l’accès à un marché (par la réglementation), pour le sanctionner (par la taxation) ou, comme ici, pour l’éliminer (par la prohibition).

Les pouvoirs publics s’attribuent le monopole du choix, en décrétant ce qui est bon ou mauvais pour le consommateur ; conception bien lointaine de « l’individu juge […] de ses propres fins » chère à Friedrich Hayek15.

Pire, en empêchant l’individu de siroter paille en bouche sa boisson favorite, il le déresponsabilise. Si l’État lui retire le choix de consommer, il fait également disparaître le choix de ne pas consommer – en imposant l’interdiction. Ainsi, le consommateur n’aura pas à user d’esprit critique pour justifier son choix : il se retrouve dépossédé de sa responsabilité.

L’éducation écologique et alimentaire, vantée par nombre de politiciens, ne peut pas avoir lieu si la main de l’État se substitue à la capacité d’analyse de l’individu. Ce cercle vicieux conduit à l’ignorance, à la dé-responsabilisation et à la soumission.

En encadrant les choix de consommation de l’individu, l’État transforme ce dernier en sujet, dénigrant la morale propre à chacun pour imposer l’éthique. Les pouvoirs publics justifient ainsi toute action politique en se faisant les hérauts de l’avis de la majorité, tout en satisfaisant l’intérêt d’une caste, maquillé sous l’appellation irréelle d’intérêt général.

L’interdiction de la vente de pailles ne repose pas sur des fondements écologiques : l’objet peut être produit de manière durable, issu du recyclage ou composé de bioplastique. De même, ce n’est pas la paille en elle-même qui contribue à la pollution, mais les comportements de certains consommateurs qui n’hésitent pas à l’abandonner allègrement.

  1. A l’image de Straw Wars ou Refuse the straw en Grande Bretagne. Le Parisien, 15 mai 2018. Des ONG veulent interdire les pailles en plastique.
  2. Telle la pétition Bas les pailles, qui a recueilli 90 000 signatures en un an. Ibid.
  3. Le Figaro, 18 juillet 2018. Voici comment remplacer les pailles, cotons-tiges et autres objets en plastique bientôt interdits.
  4. Sherrington, C., Darrah, C., Watson, S., Winter, J. 2017. Leverage Points for Reducing Single-use Plastics. Eunomia Research & Consulting Ltd, Bristol (UK). p. 18. Consulté le 21 juillet 2018. En ligne : lien.
  5. National Park Service. n.d. The Be Straw Free Campaign. National Park Service. Consulté le 21 juillet 2018. En ligne : lien.
  6. Dussud, C., Ghiglione, J.-F., 2014. La dégradation des plastiques en mer. Société Française d’Écologie. Consulté le 21 juillet 2018. En ligne : lien.
  7. ONU Environnement, 2018. L’état des plastiques. Journée mondiale de l’environnement. Perspectives 2018. ONU Environnement. Consulté le 21 juillet 2018. En ligne : lien.
  8. Johnston, P., Santillo, D., Allsopp, M., Page, R. 2011. Une mer de plastique : le Pacific Trash Vortex. In Jacquet, P., Pachauri, R.-K., Tubiana, L., (dir) 2011. Regards sur la Terre. AFD, IDDRI, TERI. Armand Colin, Paris. p. 333. Consulté le 21 juillet 2018. En ligne : lien.
  9. Kloff, S., Wicks, C. 2004. Gestion environnementale de l’exploitation de pétrole offshore et du transport maritime pétrolier. CEESP. Consulté le 21 juillet 2018. En ligne : lien.
  10. Valorplast, 2018. Zoom sur les étapes du recyclage de mes emballages plastiques. Valorplast. Consulté le 21 juillet 2018. En ligne : lien.
  11. Eco-emballages, 2018. Rapport annuel. Eco-emballages. Consulté le 21 juillet 2018. En ligne : lien.
  12. Ibid.
  13. ADEME, 2013. Les plastiques biosourcés. Les fiches techniques de l’ADEME.
  14. Rabetafika, H.-N., Paquot, M., Dubois, P. 2006. Les polymères issus du végétal : matériaux à propriétés spécifiques pour des applications ciblées en industrie plastique. Biotechnologie, Agronomie, Société et Environnement (BASE), vol. 10, n°3. p. 185-196. Consulté le 21 juillet 2018. En ligne : lien.
  15. Hayek, F., 1943. La Route de la servitude. PUF, collection. « Quadrige », 1993. p. 49