Simone Veil, une femme libre

Simone Veil By: ActuaLitté - CC BY 2.0

Simone Veil, décédée le 30 juin, entre au Panthéon. C’est une figure historique qui s’en est allée.

Par Phoebe Ann Moses.

J’ai le sentiment que le jour où je mourrai, c’est à la Shoah que je penserai.

Simone Veil est décédée le 30 juin 2017. Les hommages pleuvent, en France comme ailleurs en Europe. C’est une figure historique qui s’en est allée.

Simone Veil, déportée, réconciliée, symbole du combat

Elle ne cachait pas son tatouage de déportée. Elle n’avait pas tourné la page mais vivait « avec » cet enfer qu’elle avait connu. Plusieurs témoignages racontent que sa vie était profondément affectée par ce qu’elle avait vécu. Elle n’était jamais vraiment complètement sortie des camps.

Cette expérience traumatisante pourrait s’estomper dans l’histoire, en même temps que disparaissent ceux qui l’ont vécue. Simone Veil ne manquait jamais une occasion de le rappeler. Quand les témoins ne seront plus là, quelle histoire restera dans les mémoires ? Quels témoignages ? Et si, avec le temps, qui fait que tout s’en va, on finissait par relativiser l’horreur ?

« Ce que Simone Veil craignait le plus, c’était la relativisation », explique l’historienne Annette Wieviorka dans Libération.

Tous ces efforts menés par certains pour montrer que la Shoah n’était au fond qu’un génocide parmi d’autres, c’était sa grande peur. Et c’est vrai que le risque est énorme qu’on perde de vue le caractère inouï de cette histoire, qui a voulu qu’à l’occasion d’un contrôle effectué par deux Allemands en civil dans une rue de Nice où résidait la jeune Simone Jacob, on embarque cette jeune fille de 16 ans un jour de mars 1944 pour l’envoyer dans l’enfer d’Auschwitz.

Pour lutter contre l’oubli, chacun d’entre nous doit essayer de garder la justesse et la précision des mots, ce qui était la grande caractéristique de Simone Veil. Elle parlait sans pathos, elle avait toujours le mot juste et elle avait une grande dignité. Elle faisait partie de ces figures qui sont le produit d’une histoire.

La dépénalisation de l’avortement : liberté pour les femmes

C’est bien entendu ce que les Français gardent en mémoire avant tout : son combat pour légaliser l’avortement.

Nous ne pouvons plus fermer les yeux sur les 300 000 avortements qui, chaque année, mutilent les femmes de ce pays, qui bafouent nos lois et qui humilient ou traumatisent celles qui y ont recours. (…) Je ne suis pas de ceux et de celles qui redoutent l’avenir. Les jeunes générations nous surprennent parfois en ce qu’elles diffèrent de nous ; nous les avons nous-mêmes élevées de façon différente de celle dont nous l’avons été. Mais cette jeunesse est courageuse, capable d’enthousiasme et de sacrifices comme les autres. Sachons lui faire confiance pour conserver à la vie sa valeur suprême.

Le Monde rappelle quel traitement certains députés lui ont réservé pour défendre ce genre d’idée :

En réponse, le député René Feït fait écouter les battements du cœur d’un fœtus tandis que Jean Royer (UDF) dénonce les « abattoirs où s’entassent les cadavres de petits d’hommes ». Jean-Marie Daillet (UDF), qui dira plus tard ignorer le passé de déportée de Simone Veil, évoque même le spectre des embryons « jetés au four crématoire ».

On peut les entendre sur cette vidéo :

Simone Veil, première femme président du Parlement européen

Elle avait développé, malgré sa détention à Auschwitz, une confiance en l’être humain, et le désir de réconciliation pour que plus jamais l’histoire ne voie se répéter de tels événements. Devenant en 1979 la première femme président du Parlement européen, puis en 1984, présidente du groupe libéral au Parlement européen, elle avait donc, encore une fois, tracé une voie inédite.

Ce qui m’exaspère, c’est d’entendre certains dire que ce n’est pas l’Europe qui a fait la paix, mais qu’elle existe parce qu’il y a la paix. C’est une contre-vérité. Il suffit de lire ce qu’a écrit Robert Schuman dans les années 50 pour voir que, dès l’origine, c’est de la création de cet espace commun de libre circulation que naîtront des liens solides entre nous. Ce qui a été réalisé est tellement acquis, tellement évident pour la démocratie et la paix que nous n’en avons plus conscience.

avait-elle dit dans Le Point.

La liberté avant tout

De promulgation de décrets en acquiescements, de lois en acceptations, le statut d’une partie des êtres humains a pu changer. Oui, il est arrivé que des êtres humains soient destitués de leurs droits. Non, ce n’est pas arrivé qu’une seule fois, à un seul endroit dans le monde. Non il ne faut pas relativiser. Oui, cela pourrait arriver encore.

Venus de tous les continents, croyants et non-croyants, nous appartenons tous à la même planète, à la communauté des hommes. Nous devons être vigilants, et la défendre non seulement contre les forces de la nature qui la menacent, mais encore davantage contre la folie des hommes.

La vigilance n’est pas un vain mot. Chaque atteinte, même minuscule, à la liberté, est un pas de plus vers l’acceptation de l’inacceptable. Ce n’est pas un jour, que soudain, les choses changent. C’est un ensemble de faits, de lois, qui entraînent un changement des mentalités, puis des comportements. Les témoins disparaissent, mais la vigilance doit demeurer, au quotidien.

La mauvaise conscience générale permet à chacun de se gratifier d’une bonne conscience individuelle : ce n’est pas moi qui suis responsable, puisque tout le monde l’est.

Cet article a été publié une première fois en 2017.