Addictions : le porno bientôt réglementé en France ?

Porn for cats by woodletwonderworks (CC BY 2.0)

Un étonnant sondage tente d’alerter les pouvoirs publics sur une nécessité de réglementer plus strictement les addictions.

Par Phoebe Ann Moses.

Une enquête réalisée par Ipsos, Fondapol et la Fondation Gabriel Péri fait le bilan des addictions chez les 14-24 ans et propose des pistes pour remédier à ce qui est identifié comme une « urgence politique ».

Des addictions qu’il faut réguler !

Bien qu’on puisse légitimement se demander de quoi l’État va encore se mêler à propos du domaine privé des addictions (à part, évidemment, en punissant, en taxant, en imposant, en interdisant), il est intéressant de se pencher sur cette étude et sur les conclusions qu’elle tire.

La première, et non des moindres, se trouve vers la fin, page 47 :

(…) il y a une très bonne acceptation par la société française de mesures de contrôle et de protection, en particulier pour les mineurs.
Il y a là une occasion à ne pas laisser passer pour le législateur.

C’est limpide : il s’agira de réglementer afin d’aboutir au comportement souhaité. C’est le point le plus important, car de petits sondages en grandes lois, on arrive progressivement à formater les comportements. On se trouve donc encore une fois devant le phénomène désormais bien connu de « l’État sait ce qui est bon pour vous ». Ainsi, on trouve cette bonne pensée condensée page 44 :

Il est autorisé d’interdire sans oublier la mise en place de régulation.

Sachez-le, « nous vivons dans une société addictogène » (page 3 de l’étude) ! À cause du nombre trop élevé de tentations prêtes à sauter sur l’individu, les auteurs ont choisi de se concentrer « uniquement » sur les addictions principales : tabac, cannabis, alcool, drogues dures, jeux vidéos, réseaux sociaux, jeux d’argent, et porno. Diable ! On se demande bien quelle addiction a pu être oubliée…

Si la prise de drogues dures pose clairement un problème à leur consommateur et plus largement à l’entourage, on peut s’étonner de retrouver pêle-mêle les mêmes problématiques soulevées pour l’ensemble de ces activités.

Dans son ensemble, le monde scientifique considère les addictions comme un phénomène biopsychosocial, traduisant la rencontre entre un produit plus ou moins nocif, un individu plus ou moins vulnérable et un environnement plus ou moins incitateur.

Vite : légiférons, réglementons ! Interdisons les « incitateurs » ! Évitons que l’individu « rencontre » un produit nocif… Solutions proposées :

Réduire l’accessibilité et la toxicité des produits et des usages concernés en accentuant leur contrôle et leur régulation.

Agir sur les facteurs incitant à la consommation et en premier lieu sur la publicité, le marketing et les prix.

Ces mesures sont difficiles à prendre, car elles doivent tenir compte de la complexité du problème : intérêts économiques contradictoires, liberté des individus, recherche de plaisir, respect des lois et valeurs pédagogiques de celles-ci.

On se demande bien dans quoi s’est fourvoyé un think tank comme Fondapol qui se dit libéral (rappel : libéral = liberté et responsabilité individuelle), en demandant d’accentuer les contrôles, la régulation, rendre la pratique du libre arbitre impossible, compliquer davantage le marketing de certains produits, augmenter les taxes et les amendes…

Il est incroyablement hypocrite d’évoquer la liberté de l’individu et la recherche de son plaisir, tout en prônant davantage de réglementation.

Interdire, réglementer : que croyez-vous qu’il arrivera ? Une diffusion encore plus cachée, encore plus illégale, au marché noir, plus difficile à contrôler et où le danger est alors plus grand.

Bravo. Encore une bonne idée qui une fois réalisée, aboutira au contraire du but recherché.

Encore plus de réglementation pour plus de bonheur collectif ?

L’étude en tous cas, fait bien remarquer que le sondage rend possible une réglementation, puisque les personnes interrogées semblent elles-mêmes y être favorables (page 47) :

La population en faveur d’une politique ferme.

Les 14-18 ans peuvent très bien ne pas savoir à quoi correspondra un durcissement de la législation, à ce moment de leur vie. Quant à leurs parents, ils font peut-être partie des Français qui aiment encore plus l’État que leur liberté

On notera cependant que le sondage propose des questions fermées. Il n’y a donc pas de place pour nuancer un propos. Considérer une situation comme normale ou pas inquiétante se résume ici à de l’ « indifférence ». 7 termes négatifs sont proposés, 2 neutres avec une connotation négative et 1 seul est positif. La conclusion est forcément qu’il y a un « problème » :

Source :

Le porno bientôt réglementé ?

L’étude a conclu que les jeunes étaient désormais très exposés à des images dégradantes et qui pouvaient perturber leur sexualité naissante.

1 personne sur 5 parmi les 14-24 ans regarde du porno une fois par semaine. Un esprit retors ferait remarquer que c’est pile l’âge où les hormones sont en folie. Mais qu’irait-on chercher là ?

L’étude pointe aussi un danger : regarder du porno entraîne des troubles du sommeil. Diantre ! C’est incroyable que les ados aient le sommeil troublé ! L’étude ne précise pas exactement de quel genre de trouble il s’agit ni si le sommeil des ados est perturbé de bon matin…

L’étude emploie des termes inquiétants : par exemple, il y a un nombre « dramatiquement élevé » (5%) de personnes entre 14 et 24 ans, qui  regardent du porno plusieurs fois par jour (page 14). Ce chiffre est-il différent des décennies précédentes ? Après tout, personne n’a jamais mesuré le nombre de fois où l’ado des années 60-70 feuilletait le playboy caché sous son lit… Et à la grande époque « du » film de Canal + la diffusion n’était que mensuelle. Bref, y a-t-il là vraiment urgence à  légiférer ?

Évidemment, plus il y a de supports numériques, plus il y a de diffusion possible, et donc plus d’ « addictions »… Mais même si certaines vidéos très hard peuvent heurter, l’individu pubère est encore (mais pas pour longtemps) libre de les regarder. Et à son âge, il fait bien ce qu’il veut.

Réguler les comportements, malgré vous et pour votre bien !

Place désormais à un monde propre, au sexe politiquement correct, au sexe éthique. Place aux ados interdits de porno et aux parents rassurés. Dans le domaine très privé de la sexualité, qui peut se permettre d’édicter quoi que ce soit ou de normaliser un comportement qui ne nuit pas à autrui ?

Et si vous pensiez ne pas avoir besoin que l’État se mêle de votre vie privée, rassurez-vous : même les auteurs de l’étude le reconnaissent et vous affirment que pour votre bien les pouvoirs publics interviendront quand même !

Notre enquête révèle donc deux surprises de taille en ce qui concerne l’imputation de responsabilité pour les consommations et les comportements addictifs : la responsabilité individuelle est prioritairement invoquée, à rebours d’une idée reçue. Si la responsabilité des producteurs et des distributeurs est logiquement et clairement identifiée, en revanche, la responsabilité des pouvoirs publics n’apparaît pas ou très peu. Elle est même particulièrement minimisée en ce qui concerne l’alcool, le cannabis et les autres drogues illicites, les jeux vidéo, les réseaux sociaux et la pornographie, alors que l’on peut penser, et nous le pensons, que le régulateur public a un rôle capital à jouer face à ces risques. (page 43)

C’est le début de la régulation du comportement, par des gens nullement concernés par les interdictions qu’ils prétendent imposer aux autres. La participation d’un think tank qui se dit « libéral » et demande plus de régulation est sidérante. Il n’y a point de libéralisme dans cette démarche qui consiste à demander à l’État de se charger de protéger l’individu contre ses propres penchants et de se substituer aux parents en ce qui concerne l’éducation.

[Les jeunes] baignent dans une culture tellement apathique qu’ils considèrent que leurs droits et leurs libertés sont acquis, sans même comprendre qu’ils pourraient les perdre en une fraction de seconde. Larry Flynt1

  1. Drew Millard, « Un Portrait de Larry Flynt », vice.com.