Cameroun : comment restaurer le vivre ensemble ?

Cameroun : comment-peut-on alors relever le défi de crise identitaire actuelle ?

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Cameroun : comment restaurer le vivre ensemble ?

Publié le 31 mai 2018
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Par Louis-Marie Kakdeu.
Un article de Libre Afrique

Le Cameroun est miné par une multitude de conflits identitaires qui perturbent son vivre-ensemble et qui suscitent le débat sur la forme de l’État. Face au régime en place qui défend l’État unitaire décentralisé, certains revendiquent le fédéralisme tandis que d’autres demandent même la sécession. Au-delà de la question de forme, c’est du contenu et donc, de la gouvernance dont il est question.

Toute société moderne est multi-niveaux, multicentrique, multi-acteurs. L’apport de la gouvernance est celui de la remise de la question de l’efficacité, de l’efficience, de la pertinence, de l’inclusion, de la durabilité, de l’impact de l’action publique, au cœur du débat. Comment-peut-on alors relever le défi de crise identitaire actuelle ?

L’inclusion et la participation

Sous l’angle de la pertinence, le plus important est d’avoir un État inclusif où les citoyens participent à la prise des décisions les concernant. Selon l’Institut National de la Statistique du Cameroun (INS) dans son dernier rapport sur les Enquêtes auprès des ménages (ECAM 4), le pilotage des politiques publiques n’est pas inclusif. Le gouvernement applique des politiques publiques qui ne profitent majoritairement qu’à certains clans et qu’à certaines régions.

Par exemple, la répartition du Budget d’Investissement Public (BIP, 2017 et 2018) est disproportionnée : les régions les plus pourvoyeuses de richesses et de recettes à l’État ne bénéficient pas proportionnellement des investissements publics en violation des principes fiscaux et de proportionnalité qui conditionnent les décisions administratives. À titre d’illustration, les régions du Sud-Ouest et de l’Est (plus pourvoyeuses et plus enclavées) ne bénéficient que d’une quarantaine de milliards d’investissements publics alors que la seule région du Centre (moins pourvoyeuse) bénéficie d’environ 250 milliards. Ce genre de situations crée des ressentiments qui se manifestent par le besoin d’autonomisation. Pour répondre aux attentes à la base, il suffit d’appliquer le principe de proportionnalité et d’éviter l’approche paternaliste de l’État qui se manifeste par sa propension à décider à la place des citoyens.

La création d’une société libre et compétitive

Si l’on prend le cas de la crise anglophone actuellement ravageuse au Cameroun, on se rend compte que les protagonistes s’attachent à la raison historique (roublardise) comme si l’histoire des États était rectiligne. Or, le plus important est la création d’une société libre et compétitive. Cela suppose une société dans laquelle les citoyens ont les mêmes droits et devoirs et où les ascenseurs sociaux sont débloqués pour tous. Pendant plus de 40 ans, les anglophones ont eu le sentiment d’être des «demi-citoyens».

Dans l’administration publique à Yaoundé, la capitale, il leur était demandé de s’accommoder du français, en violation de la Constitution. Le sous-système anglo-saxon était menacé de suppression en violation du principe de l’unité dans la différence. Le défi de la gouvernance à ce niveau est celui de la protection des minorités (égalité de traitement) et de leur représentation aux instances de prises de décision.

La souveraineté du peuple à la base

L’un des arguments les plus entendus au Cameroun dans l’actualité des conflits identitaires est le droit à l’autodétermination et le droit des peuples autochtones. Or, la sécession ne fait pas partie du droit à l’autodétermination, et la définition de l’autochtonie dans les instruments internationaux n’intègre pas l’exclusion des «allogènes». Face aux velléités de sécession (cas de l’Ambazonie) et d’exclusion des allogènes (cas de la statue de Um Nyobe à Douala), le pouvoir en place semble frileux depuis 1996 (22 ans) à assurer la dévolution du pouvoir à la base. Quelle utilisation en sera faite ?

Au sens d’Aristote dans Les Politiques, le défi à relever est celui de «l’emboîtement» hiérarchique des groupes : familles-villages-cités-Nation. Il s’agit du principe de subsidiarité qui d’après le philosophe Johannes Althusius (1603) renvoie à la nécessité d’autonomiser les collectivités de base vis-à-vis des pouvoirs centraux. Mais la question qui se pose est de savoir quelle échelle de mesure permettrait de déterminer le degré de pouvoir à attribuer à la base.

Au sens de ce principe, la responsabilité d’une action publique reviendrait à l’entité compétente la plus proche de ceux qui sont directement concernés par cette action. En d’autres termes, l’on ne renverrait au niveau supérieur que ce qui ne peut pas être réglé au niveau inférieur. Dans une telle configuration, les collectivités de base sont souveraines et ne sont pas sous tutelle de l’administration centrale comme prévu par la loi de 2004 sur la décentralisation au Cameroun.

Le renforcement des institutions démocratiques

Le découpage territorial au Cameroun a été taillé à la dimension des individus alors hommes forts du pays. À l’image de la balkanisation de l’Afrique à la Conférence de Berlin en 1885, il n’a respecté aucun principe historique, économique, géographique, ethnique, linguistique, etc. Il fallait peut-être diviser pour mieux régner, sauf que cela engendre d’innombrables crises identitaires de nos jours. En l’état, la gouvernance est axée sur des individus qui doivent être forts pour assurer la paix et la stabilité dans leurs localités respectives. Pour ce faire, la répartition scrupuleuse des postes politico-administratifs (équilibre régional) est assurée. Vu sous cet angle, il est difficile d’illustrer la marginalisation d’une seule localité du pays si ce n’est celle de l’opposition politique.

Ainsi, la crise anglophone en cours serait incompréhensible dans la mesure où les anglophones sont bien représentés au gouvernement. En lieu et place des investissements publics profitables à tous, le système actuel investit des élites prédatrices qui recrutent des bénéficiaires grâce à un système de clientélisme. Ce système montre ses limites et inspire la nécessité de renforcer plutôt les institutions démocratiques pour garantir la paix et la stabilité de la société. Comme on entend de plus en plus, les individus passent mais les institutions restent.

Somme toute, un meilleur système de gouvernance entre les différentes entités sociales garantirait mieux la stabilité et la prospérité du Cameroun. Cela permettrait surtout d’éviter la «dispersion territoriale de compétences institutionnelles» (MARKS, 1997) et de progresser par contrat de performance.

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  • « vivre ensemble »
    Cette expression devrait être bannie de ce site et tout autre media qui se pretend décalé et serieux …

    • Quand on parle de « vivre ensemble » c’est que depuis des années, voir des dizaines d’années (France comme Cameroun et bien d’autres pays) cela n’a jamais fonctionné hors parfois un pouvoir dictatorial qui l’impose (Ex-Yougoslavie par exemple)

      Quand trop de chose séparent des populations de taille conséquente (or ce cas les minorités sont oppressées en général : et il n’y a alors que peu de problème si ce n’est parfois l’émergence d’un terrorisme « underground », d’une « résistance » liée à la négation de l’identité de la minorité) le « vivre ensemble » n’existe que par une dictature de fait qui impose cet état.

      L’erreur, l’auteur l’a bien noté, pour l’Afrique, est historique et liée aux frontières issues de la colonisation qui ne correspondent absolument pas aux frontières ethniques.
      Il en résulte de fortes communautés qui ne s’entendent pas sauf à faire des concessions qui abolissent, nient leurs racines, leurs traditions séculaires.

      En Afrique et dans la vieille Europe cela ne fonctionne pas. Un peu mieux dans les pays d’immigration ou la colonisation a décimé les peuples autochtones qui étaient les seuls à avoir des racines solides (USA, Australie…)

      En Afrique comme dans la vieille Europe il est donc malsain de créer les conditions d’émergence des conflits. En Europe il faut donc impérativement faire cesser cette immigration qui a crée des communautés non miscibles.

  • Les frontières des pays africains, issues de la conférence de Berlin (1882 suite à la main mise par la GB sur l’Egypte)ne correspondent en rien à la réalité; Les différences ethniques, linguistiques, religieuses ont mis dans « un même panier » les peuples qui composent ces nombreuses régions et en particulier les pays sub-sahariens.

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