Cameroun : le développement rural pris en otage

Le monde agricole continue de se paupériser au Cameroun. L’État est intervenu de diverses façons pour sauver l’agriculture, en vain. Pourtant il y a d’autres solutions.

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Sabga Hill in Cameroon by jbdodane(CC BY-NC 2.0)

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Cameroun : le développement rural pris en otage

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l'auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.
Publié le 1 mai 2018
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Par Louis-Marie Kakdeu.

En vue d’être éligible à l’initiative de désendettement Pays Pauvres Très Endettés (PPTE), le gouvernement camerounais avait dû accepter, dans les années 2000, de basculer dans l’approche projet/programme.

Il s’agissait, dans l’idéal, de la démarche consistant en l’identification d’un problème local et en la proposition d’une solution à travers un mécanisme de planification et de programmation des activités. Près de 15 ans après, le monde rural continue de se paupériser. Comment sortir d’une telle impasse ?

L’hypercentralisation du financement

Voulant adopter une  approche efficace de gestion des besoins locaux, l’approche projet/ programme a engendré plutôt un effet pervers. Dans un contexte où les démembrements locaux du gouvernement étaient en charge de l’implémentation à la base de l’action publique, elle a conduit au rapatriement au niveau central des prises de décision et des financements locaux.

Par conséquent, il devient difficile de contrôler l’identité des bénéficiaires à la base, ce qui offre la possibilité aux fonctionnaires véreux de créer des bénéficiaires fictifs ou de positionner des proches pour s’auto-octroyer des financements. Par exemple dès 2006, environ 116 GICs fictifs avaient été créés au ministère en charge de l’agriculture pour détourner près de FCFA 700 millions dans le Programme national d’appui à la filière maïs (PNAFM) selon l’Association Citoyenne de Défense des Intérêts Collectifs (ACDIC).

Aussi, l’essentiel des prestataires semenciers dans les différents projets/ programmes sont encore des fonctionnaires, agissant en tout conflit d’intérêts. Par voie de conséquence, ces derniers s’avèrent être les vrais bénéficiaires des projets/programmes, ce qui contribue à créer des déficits de production au fil des années.

Il n’y a pas d’autres solutions que de renvoyer la prise des décisions et la gestion des financements à la base pour rendre possible le contrôle citoyen et la transparence dans le pilotage des projets.

Les choix budgétaires inappropriés du Cameroun

Selon l’ACDIC, plus de 50% du budget des projets/programmes sont utilisés pour le fonctionnement et l’organisation des séminaires, missions, ateliers et autres réunions sur le projet. En l’état, quelques privilégiés en milieu rural sont invités à la capitale ou dans une station balnéaire pour assister à ces rencontres pourtant, l’impact aurait été nettement meilleur si le financement était décentralisé.

Par exemple, un projet de FCFA 50 milliards comme le Projet d’Investissement et de Développement des Marchés Agricoles (PIDMA) dont la vision était d’améliorer la productivité et la compétitivité des chaînes de valeur du maïs, manioc et sorgho, arrive en fin d’activités avec un bilan mitigé.

On peut dire de même du bilan du programme d’Amélioration de la Compétitivité des Exploitations Familiales Agropastorales (ACEFA) qui avait pour objectif d’accroître les revenus des exploitants familiaux par l’amélioration de la compétitivité de leurs exploitations. De 2007 à 2015 (équivalent presque à la période du programme 2008-2016), le nombre de pauvres a augmenté d’un million selon l’Institut National de la Statistique (INS).

À ce jour, les producteurs camerounais sont toujours non-compétitifs et incapables de fournir le marché en quantité et en qualité industrielle. Par exemple depuis 2016, le Syndicat Patronal des Boulangers du Cameroun exprime un besoin de 50 000 tonnes de farines locales mais, en vain. Il convient de dégraisser l’administration centrale obèse et de rapprocher les actions des réels producteurs actifs à la base.

Une velléité de substitution au privé

L’État continue de vouloir être à la fois maître d’ouvrage et maître d’œuvre. Par exemple, pour répondre au paradoxe selon lequel un pays fournisseur du bois comme le Cameroun se résume à importer les produits à base du bois, l’État s’est résolu dans le cadre du Projet de Compétitivité des Filières de Croissance (PCFC) à devenir lui-même investisseur dans la transformation du bois au lieu de créer des conditions favorables à l’investissement privé des professionnels.

Pendant que ces derniers ne demandaient qu’une incitation fiscale pour être compétitifs sur le marché, l’État achetait plutôt ses propres machines de séchage, de coupe, de ponçage, de vernissage, etc., évalués à 2,5 milliards de FCFA et simplement mis à la disposition de 12 structures partenaires pour exploitation.

Pour quel bilan ? En 2017, la balance commerciale dans le secteur des meubles était toujours déficitaire au Cameroun à hauteur de 45 262 000 USD selon les calculs du Centre pour le Commerce International (CCI).

Aussi, au lancement de la campagne agricole 2017, le gouvernement avait déclaré les semences gratuites au Cameroun. Cette annonce malheureuse a plombé l’année agricole et l’activité semencière dans la mesure où les producteurs attendaient gratuitement les semences que les semenciers privés, pourtant proches des fonctionnaires véreux, ne pouvaient pas livrer.

On comprend que l’État n’est pas un professionnel de la production et qu’il doit se limiter à son rôle de création des conditions favorables et de régulation minimum.

Des chevauchements improductifs

En 2018, on note de façon incompréhensible l’existence d’un ministère en charge du développement local à côté d’un ministère en charge du développement rural sans compter l’émiettement de projets/programmes agricoles au sein d’une douzaine d’autres ministères : en charge de l’agriculture (MINADER), de l’élevage (MINEPIA), de la formation professionnelle (MINEFOP/PIASI), de la jeunesse (MINJEC/PAJER-U), de la santé (MINSANTE/PPMMT), des Affaires foncières (MINDCAF), de l’économie sociale et de l’artisanat (MINPMEESA), de l’économie et de la planification (MINEPAT), de la forêt (MINFOF), du développement durable ((MINEPDED), de la recherche scientifique (MINRESI), etc.

Dans les faits, les ministères se disputent les compétences et la gestion des financements. Ainsi, le Programme Agropoles lancé pour réduire les déficits de production dans le secteur agricole a été arraché au ministère de l’agriculture. Dans une démarche cloisonnée, chaque ministère s’adresse à sa façon à la même cible en milieu rural.

Par conséquent, les paysans sont devenus non plus des producteurs (moins rentables), mais des experts en filouterie dans le montage de projets en vue de bénéficier des financements ponctuels. La dépendance est criante : on ne produit que lorsqu’il y a financement. Il convient d’abandonner le modèle de subvention pour lutter contre les conflits d’intérêt au sommet et les dépendances à la base.

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  • Merci de cet intéressant article. L’auteur pourrait-il citer quelques contre-exemples de ce qu’il faudrait faire tirés d’expériences concrètes au Cameroun ou dans d’autres pays africains comparables ? A priori, on peut penser que la réussite dans ce domaine passe par des mécanismes de gestion et de contrôle pluralistes au sein desquels coopéreraient les acteurs économiques (TPE ou PME agricoles ou industrielles), les entités à l’origine des financement et l’administration (mais pas en position dominante) ; mais c’est l’expérience sur le terrain qui peut dire si ce concept est approprié et, surtout, comment il peut fonctionner correctement en pratique : d’où ma question initiale.
    Salutations cordiales à nos frères africains !

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