Le Vatican critique la finance mondiale, mais en appelle aussi à nos responsabilités

Pape François (Crédits Catholic Church (England and Wales), licence Creative Commons)

Quelle enseignement les libéraux peuvent-ils retenir des derniers documents publiés par le Vatican sur l’économie et la finance ?

Par Jean-Yves Naudet.

Les libéraux, et tout particulièrement les économistes libéraux, sont rarement à l’aise avec les textes officiels de l’église catholique en matière économique et sociale, en dehors bien entendu du petit groupe des « catholiques libéraux », qui essaient de concilier leurs positions économiques avec celles du magistère.

La plupart des libéraux sont soit assez indifférents, par rapport aux textes du magistère, soit extrêmement critiques, les jugeant par nature totalement opposés aux thèses libérales. Cela s’explique en partie par une méconnaissance de ces textes et de leur sens véritable, puisque l’église a un vocabulaire spécifique et une visée qui est avant tout d’ordre éthique, mais aussi parce que les grands médias ne donnent des positions de l’église qu’une vision réductrice ou caricaturale.

Des textes mal connus et hiérarchisés

Le dernier texte du Vatican sur ces questions n’échappe pas à la règle. Il a été publié le 17 mai 2018 sous le titre latin « Oeconomicae et pecuniariae questiones », « Questions économiques et financières » en français. Comment pourrait-il en être autrement, puisque Le Figaro lui a juste consacré un petit entrefilet et Le Monde deux colonnes sous le titre « Le Vatican étrille les marchés financiers ».

Pas de quoi donner l’envie d’aller un peu plus loin. Ensuite, beaucoup confondent les positions officielles de l’église, du magistère en particulier (donc du pape en premier lieu) et les thèses personnelles soutenues par tel ou tel ecclésiastique, parfois effectivement déroutantes. Or, ce qui compte c’est la position du magistère, qui a une dimension doctrinale, et qui a développé depuis plus d’un siècle tout un corpus, que l’on connait sous le nom de « Doctrine sociale de l’Église », qui est la base de tout nouveau texte et qui l’éclaire. Autrement dit, on ne peut isoler un texte nouveau de ceux qui l’ont précédé et encore moins l’opposer, car sinon il y aurait contradiction dans la doctrine et ce ne serait alors plus d’ordre doctrinal.

Ensuite, il y a une hiérarchie dans les textes officiels. En dehors du cas rarissime de l’affirmation d’un dogme (deux seulement au cours des deux derniers siècles), les textes les plus élevés sont les encycliques, toujours publiées par un pape. Elles peuvent porter sur n’importe quel sujet strictement religieux, mais aussi sur des questions économiques, sociales ou sociétales, on parle alors d’encycliques sociales (Une quinzaine à peine, en un peu plus d’un siècle).

Ce n’est pas le cas du dernier texte, qui émane de la Curie, et plus précisément de la Congrégation pour la doctrine de la Foi et du Dicastère pour le service du développement humain intégral, donc du « gouvernement » du pape. Mais, bien entendu, celui-ci, comme le précise le texte, a approuvé ces « Considérations pour un discernement éthique sur certains aspects du système économique et financier actuel » (c’est le sous-titre du document) et «  en a ordonné la publication ». Le texte est donc important, officiel, sans être au plus haut niveau des textes de l’église.

Le texte se situe dans une économie de marché mondialisée

Ceci étant posé, la première chose qui frappe le lecteur, c’est que tout ce texte se situe sans aucune ambiguïté dans le monde tel qu’il est, celui de l’économie de marché mondialisée. Naturellement, il vise à la rendre plus éthique, d’où les critiques nombreuses qu’il contient contre le fonctionnement actuel de l’économie et de la finance, mais il ne cherche pas un ailleurs utopique, un système alternatif.

Dans ce texte relativement court (15 pages environ), le terme de marché se retrouve d’ailleurs 37 fois, alors que les termes de plan (au sens de la planification) ou de socialisme n’y figurent pas. Ce point est essentiel et, contrairement à ce que certaines déclarations pourraient laisser croire, il est cohérent avec tous les textes du magistère, depuis celui de Léon XIII, sur la condition ouvrière (1891), qui commence par une question préalable « la proposition socialiste de supprimer la propriété privée, ses conséquences funestes »,  jusqu’à Pie XI, qui déclare le communisme « intrinsèquement pervers » ou Jean-Paul II qui parle de « l’erreur anthropologique du ’socialisme’ ».

Pourtant le texte est fort sévère pour les économies actuelles et surtout pour la finance. Mais le sous-titre du document, cité ci-dessus, parle d’un « discernement éthique » appliqué à « certains aspects du système ». C’est donc une réflexion d’ordre éthique, le mot se trouvant le plus cité dans le texte (45 fois), auquel il faut ajouter ceux de morale et de moralisation (16 fois). C’est donc d’abord de la modification du comportement éthique des acteurs économiques et financiers qu’il est question, puisque « le déploiement de la liberté humaine », que souhaite ce texte, vient d’hommes imparfaits (« pécheurs » en termes religieux), capables du bien comme du mal.

Il est vrai qu’il y a des acteurs qui se comportent immoralement, comme le souligne le texte. Bien entendu, il est aussi question de modification des structures et de régulation, ce qui veut dire de règles étatiques voire supra-étatiques (le terme régulation se trouve huit fois dans le texte) et c’est surement le point qui fera réagir le plus les libéraux, mais le terme de responsabilité (qui a une dimension personnelle et non-étatique) se trouve dix fois. C’est ainsi, par exemple, que le texte insiste sur l’importance de la formation éthique des acteurs, notamment des futurs entrepreneurs.

Court-termisme, rémunération des dirigeants et dette publique

Un des thèmes dominants du texte, c’est l’idée que la financiarisation, jugée excessive, de l’économie, incite les acteurs à un comportement court-termiste, privilégiant les résultats immédiats sur les résultats plus durables. Il est vrai qu’il y a un court-termisme des acteurs, soucieux de résultats immédiats, que favorise l’instabilité des noyaux d’actionnaires par exemple, qui peut compromettre le développement à long terme de l’entreprise.

Bien sûr, des libéraux critiqueront l’importance donnée à la responsabilité sociale de l’entreprise, le texte reprenant la distinction entre les actionnaires (shareholders) et les parties prenantes (stakeholders) et on connait la formule de Friedman « la responsabilité sociale de l’entreprise est de faire des profits ». Cependant, de mon point de vue, la contradiction est levée dès qu’on adopte une perspective à plus long terme : l’entreprise ne peut survivre sans réaliser de profits, et comment imaginer des profits durables si l’entreprise traite mal ses clients ou ses salariés ? Un entrepreneur soucieux de la durabilité de son entreprise et de ses résultats sait qu’elle sera compromise si son comportement pousse ses salariés ou ses clients « à voter avec leurs pieds » en allant voir ailleurs.

Un autre thème, qui a agité beaucoup l’opinion, est celui de la rémunération des dirigeants. Le texte parle « des rémunérations énormes, proportionnées aux résultats immédiats de gestion », mais précise « non contrebalancées par des pénalités équivalentes en cas d’échec des objectifs ». Or il est vrai que, s’il est logique que celui qui fait réussir son entreprise soit récompensé, on peut aussi considérer que, sur le plan moral, cela devient beaucoup plus constable lorsqu’il quitte l’entreprise en cas d‘échec. Certes, le contrat peut prévoir la rémunération dans tous les cas, mais il entre ici en conflit avec la morale.

Un autre thème qui suscite des débats est celui de l’optimisation fiscale et de la dette publique. Le texte attribue une partie de la causalité de la dette au fait que des revenus, placés dans les paradis fiscaux, échappent à l’impôt du pays d’origine, privant celui-ci de recettes. On pourrait répondre qu’il y a à cela des raisons, car si des paradis fiscaux existent et prospèrent, c’est qu’il existe des enfers fiscaux. La question de ce que le texte appelle « le contournement fiscal de la part des principaux acteurs du marché »  est donc plus complexe et le texte reconnait d’ailleurs que « le système fiscal des États ne semble pas toujours juste ».

En revanche, le document n’exonère pas les gouvernements de leurs responsabilités propres en matière de dette publique : « Il est bon de noter que la dette publique est aussi souvent générée par une gestion maladroite (…) du système d’administration publique ». Or, reconnait le texte avec lucidité, « cette dette, c’est-à-dire l’ensemble des passifs financiers qui pèse sur les États, est aujourd’hui l’un des plus grands obstacles au bon fonctionnement et à la croissance des différentes économies nationales ». Il faut donc remédier à cette situation « par le biais de réformes structurelles sages » et sortir « de la spirale de la dette ».

Ceci étant, le texte n’est pas seulement critique, puisqu’il souligne l’accroissement du bien-être économique mondial, les efforts positifs accomplis ou encore « la fonction sociale irremplaçable du crédit ». Et, par ailleurs, il est normal qu’une religion appelle à dépasser l’horizon purement matériel pour se tourner vers « le développement humain intégral » de chaque homme et de tous les hommes. Rappelons d’ailleurs que le bien commun, cité 27 fois dans le texte, n’a rien de collectiviste, ni aucun rapport avec l’intérêt général, mais qu’il s’agit des conditions sociales permettant le développement intégral de chaque personne. Le but du bien commun, c’est le plein épanouissement des personnes.

Des questions financières techniques

La plus grande partie du texte porte sur des questions financières, parfois extrêmement techniques, comme les produits dérivés, les CDS, le LIBOR, la finance offshore, les subprime, les eurodollars, etc. Ce sont des sujets complexes, dans lesquels en général les encycliques n’entrent pas dans un tel détail (« l’Église n’a pas de recettes techniques à offrir » précisait Jean-Paul II, mais elle porte un jugement moral sur ces questions), mais, dans un texte comme celui-ci, cela vise à faire réfléchir les différents acteurs.

On est dans ce qu’on appelle un domaine prudentiel et donc, au lieu de rejeter en bloc ces analyses et les suggestions faites, il serait beaucoup plus intéressant que les libéraux argumentent sur chacun des points. Par exemple, il est question des manipulations de taux d’intérêt, qui, effectivement, peuvent se produire, mais les économistes savent bien que la manipulation principale est faite par les banques centrales, qui fixent arbitrairement les taux. On peut difficilement en revanche être en désaccord avec le souhait d’une plus grande transparence dans les instruments financiers (par exemple en cas de titrisation de titrisations) ou avec la remise en cause des systèmes de connivence entre acteurs (qui portent atteinte à la concurrence).

La question des instruments risqués, qui ont leur utilité, est également complexe et délicate, car le texte critique la « finance du risque et du pari sur la faillite d’autrui, ce qui constitue une situation moralement inacceptable », mais, au départ, ces instruments ont souvent été inventés (comme dans les marchés à terme) justement pour se protéger contre un risque. En fait, en arrière-plan, c’est la question de la spéculation qui est en cause et il faut expliquer sans cesse pourquoi, si certains veulent se protéger contre un risque, il faut bien que d’autres assument ce risque à leur place.

Bien d’autres thèmes sont abordés dans ce texte et mon souhait serait que les économistes libéraux argumentent, avec leurs compétences propres, au lieu de rejeter par principe ces suggestions, sans les avoir examinées : s’agissant d’un domaine prudentiel (et non doctrinal) il est normal que l’on puisse -et doive- argumenter. Ceci d’autant plus que, si on peut discuter de telle ou telle proposition, on voit que le texte montre une grande maîtrise de ces sujets, qui mérite une réponse au même niveau. Et le texte « n’entend pas intervenir dans les légitimes discussions d’écoles ».

Nos responsabilités

Enfin, ce qui, à mes yeux est essentiel, au-delà des critiques vives émises contre la finance et les marchés et des suggestions de régulation, c’est l’appel à exercer « nos responsabilités », car les décisions économiques en dernier ressort sont bien celles de personnes : ce sont nos décisions de consommation, d’épargne, d’investissement qui font l’économie. D’ailleurs les libéraux noteront avec amusement la formule suivante : « quelqu’un a parlé du ‘vote avec son portefeuille’. Il s’agit effectivement de voter chaque jour au marché pour ce qui aide notre bien réel à tous et de rejeter ce qui lui nuit ».

C’est une allusion évidente au « plébiscite quotidien du marché » cher aux économistes de l’École autrichienne. Et c’est bien l’affectation de nos revenus monétaires aux produits qui fait l’économie.  Cela veut dire que la moralisation des marchés et de l’économie passe avant tout par celle des acteurs. (« Ne dites pas les temps sont bons, les temps sont mauvais. Soyez bons et les temps seront bons » disait déjà saint Augustin).

Certes, comme le texte l’indique, cela peut passer par l’éclairage de comités d’éthique et de conformité (compliance), qui existent souvent déjà, mais dont le rôle pourrait être accru. Mais il s’agit surtout du comportement de chacun  car « face à l’immensité et à l’omniprésence des systèmes économiques et financiers d’aujourd’hui, nous pourrions être tentés de nous résigner au cynisme et de penser que nos pauvres forces n’y peuvent faire que bien peu. En fait, chacun de nous peut faire beaucoup, surtout s‘il ne reste pas seul ». D’où l’appel à la société civile et aux associations qui la composent.

Car le texte précise  que « pour fonctionner correctement, le marché doit se baser sur des présupposés anthropologiques et éthiques qu’il n’est pas en mesure à lui seul de donner ou de produire ». Cette éthique, elle sera donc fournie par la société civile, où elle se forge, notamment par l’éducation. L’église appartient à cette société civile et, par son histoire et sa connaissance de l’homme, (« l’église experte en humanité » disait Paul VI), par son anthropologie naturelle et chrétienne, reposant sur la dignité de chaque personne, elle peut contribuer à forger cette éthique dont le marché a besoin pour mieux fonctionner et, en particulier, pour produire la confiance dont il a besoin.

De ce point de vue, « tous les hommes de bonne volonté » auxquels s’adresse ce texte, et pas seulement les croyants, ont, à mon sens, intérêt, non à ignorer ces textes, ou à les rejeter a priori, mais à les lire, à examiner leur dimension éthique, et à argumenter sur les aspects techniques.