Un dialogue libéral avec l’Église catholique

Un entretien avec le philosophe libéral Drieu Godefridi à propos de son nouveau livre d’entretien avec Mgr Léonard, « Un évêque dans le siècle ».

Contrepoints. Drieu Godefridi, vous publiez ces jours-ci un livre d’entretiens avec Monseigneur Léonard, qui fut jusqu’il y a peu primat de Belgique pour l’Église catholique. En quoi ces entretiens peuvent-ils intéresser un lecteur de sensibilité libérale ?

monseigneur-leonard-drieu-godefridiDrieu Godefridi : Excellente question ! Je rappellerai d’abord que je suis moi-même libéral, que donc l’intérêt qui a pu me porter à rencontrer André Léonard pourrait également animer d’autres libéraux. Il y a des libéraux croyants, d’autres sont athées, je suis moi-même agnostique ; je ne vois pas qu’aucune de ces postures soit, en tant que telle, inconciliable aux idéaux de liberté individuelle.

Il me semble que ce sont des ordres de considération qui doivent être distingués — cette distinction est d’ailleurs la marque de la théologie catholique, en dépit des errements de l’institution. À titre personnel, ce qui a excité à la fois mon intérêt et une forme de gratitude à l’égard de l’Église catholique est la lecture de l’Histoire de l’Europe, par Henri Pirenne. Tandis qu’aux VIIe et VIIIe siècles, sous le double coup des invasions scandinave et islamique, l’Europe s’effondrait, Pirenne décrit de façon merveilleuse de quelle façon l’Église entretenait les derniers foyers de culture — de lecture, en vérité — sur le continent.

« Ce qui a excité à la fois mon intérêt et une forme de gratitude à l’égard de l’Église catholique est la lecture de l’Histoire de l’Europe, par Henri Pirenne. »

Nos sociétés volontiers gémissantes ont perdu le sens du tragique. « À Nîmes, écrit Pirenne, les murs du cirque romain servent de remparts à la bourgade qui niche au milieu des décombres » : dans les solitudes désolées du Haut Moyen Âge, c’est toute l’Europe qui se réfugie dans les décombres d’elle-même.

Alors que le continent est livré à la sauvagerie de bandes armées encore loin des idéaux de chevalerie tels que nous nous les figurons, c’est à l’Église qu’il revint d’instaurer des trèves, ou paix de Dieu, donnant aux civils, aux plus faibles d’entre eux, quelque répit. Ces vérités historiques sont oubliées, dans nos écoles qui réduisent souvent l’histoire de l’Église à l’Inquisition, comme on décrirait un corps étranger. Le philosophe libéral Philippe Nemo a pourtant montré comment le christianisme imbibe les fibres de la civilisation occidentale.

À qui devons-nous la renaissance du droit romain, sa vitalité planétaire jusqu’à nos jours, si ce n’est à des générations de moines aussi laborieux que d’une stupéfiante ouverture d’esprit ? Voici pourquoi, en quelques mots, tout agnostique que je suis, l’Église catholique ne m’apparaît pas comme une survivance incongrue, mais porteuse d’un message digne d’intérêt, et d’une tradition qui nous a faits tels que nous sommes.

La première partie de ces entretiens porte sur ce que vous appelez les questions éthiques, telles que avortement, euthanasie, homosexualité, théorie du genre. N’est-il pas contradictoire, pour un libéral, de remettre en cause le droit des femmes à disposer d’elles-mêmes ?

C’est d’une caricature de libéralisme qu’il faut procéder pour envisager l’avortement comme incontestable. S’il l’était, pourquoi fixe-t-on une limite dans le temps au droit d’avorter ? Pourquoi cette limite, si tout était aussi simple que « le droit des femmes à disposer de leur corps » ? L’embryon est-il moins situé dans le corps de la mère à sept mois qu’il ne l’est à trois semaines ?

Je ne prétends pas que le libéralisme exige d’interdire l’avortement. Toutefois le procès que les nouveaux réactionnaires français mènent à ce qu’ils appellent la pensée « libérale-libertaire », dans le cas de l’avortement, paraît recevable, dès lors que l’on prétend trancher des questions de vie et de mort par la seule considération du confort individuel. Autre exemple : l’euthanasie des enfants, que la Belgique vient de légaliser. Pour euthanasier un enfant malade, la loi belge de 2014 exige son consentement.

« L’Église catholique ne m’apparaît pas comme une survivance étrangère, mais porteuse d’un message digne d’intérêt, et d’une tradition qui nous a faits tels que nous sommes. »

Mais sans limite d’âge ! Des médecins à l’origine de la loi exigeaient de pouvoir juger au cas par cas, sans aucune entrave légale. Quel est le sens du consentement à mourir d’un enfant de 4 ou 5 ans, qui n’a aucun concept de ce qu’est la mort ? On a créé en Belgique ce paradoxe juridique ultime consistant à interdire aux infans d’accomplir le moindre acte juridique, sauf celui de « consentir » à leur propre mort.

Sur ces questions, l’éclairage de l’anthropologie catholique, pensée deux fois millénaire, ne me paraît pas dénué d’intérêt, et le philosophe André Léonard nous livre sa vision avec un sens de la nuance — parfois de la rhétorique ! — qui force le respect.

Vous abordez la question de la théorie du genre, dont certains prétendent qu’elle permet l’autonomisation de l’individu par rapport à sa propre corporéité. N’est-ce pas là, une fois encore, la marque d’un libéralisme de bon aloi, kantien même ?

Bien sûr, vous avez raison, l’apparence est telle que vous la décrivez. Toutefois, ce que fait Léonard dans ces entretiens n’est pas rejeter la théorie du genre parce qu’elle ne correspond pas à ses valeurs, au nom de je ne sais quel argument d’autorité.

Non, il montre rationnellement que la théorie du genre est fausse — scientifiquement insoutenable. C’est un sujet sur lequel lui et moi avons beaucoup travaillé, et sur lequel nous sommes en phase. Ce qui est intéressant est que Léonard ne procède pas d’une vision essentialiste de l’homme et de la femme — qui prétend que, par nature, la femme est rivée à tel ou tel rôle social, de même pour l’homme.

« C’est d’une caricature de libéralisme qu’il faut procéder pour envisager l’avortement comme incontestable. S’il l’était, pourquoi fixe-t-on une limite dans le temps au droit d’avorter ? »

Il rejette expressément cette vision naïve — car la nature « n’exige » aucune norme par elle-même (David Hume). Toutefois la théorie du genre, dans sa version la plus construite et la plus originale (Butler, Fausto-Sterling), va beaucoup plus loin, en niant qu’il y ait quelque chose comme un sexe biologique qui pourrait d’aucune façon instruire le genre, la culture et les rôles sociaux. L’idée même d’un sexe biologique, selon Butler, est une imposture, une pure invention culturelle destinées à consacrer le primat de l’hétérosexualité.

Alors oui, dans la conception des Butléro-Faustiens, l’autonomie de l’individu face à son corps est totale, sans limite, et il lui revient de choisir librement son sexe et son genre, pour ce qui le concerne (Gender Trouble, 1ère édition, 1990). Liberté absolue ! Mais de quoi cette liberté est-elle faite ? Quelle est la réalité de cette autonomie parfaite ? Cette autonomisation ne repose-t-elle pas sur une négation de la nature, grosse de toutes les dérives ? Voit-on que, dans cette perspective, nous avons par exemple l’obligation morale de ne pas « forcer » un genre sur les enfants, car cela revient à reproduire une imposture culturelle ?

Les idéologies qui postulent un être neuf, pour remplacer l’être tel qu’il est — on songe à l’être générique des marxiens — ne « libèrent » généralement l’homme qu’au prix de la coercition la plus étroite.

Vous évoquez également le rôle de l’Église dans nos sociétés contemporaines et vous allez jusqu’à « asticoter » votre interlocuteur sur la faiblesse de ce que vous appelez le « lobby catholique » comparé à d’autres lobbys, notamment au sein du  Parlement européen. En Europe, l’Église a-t-elle encore un avenir ?

Je n’en doute pas, même si l’Église devra probablement retrouver le chemin d’une organisation plus ramassée, centrée sur ses fondamentaux; c’est la thèse de Léonard. L’Église est la porteuse privilégiée de l’anthropologie — ou vision de l’homme — qui fonde la civilisation occidentale ; à ce titre, elle lui est d’une certaine façon consubstantielle.

Ceci dit, l’Église paraît bien faible aujourd’hui, c’est vrai, plus souvent soucieuse d’adhérer à l’air du temps que de porter son message universel. Ainsi la récente encyclique Laudato Si’ valide-t-elle le discours environnementaliste le plus radical, au prix de la négation de la théologie catholique. L’environnementalisme est malthusien, considérant que l’épuisement des ressources naturelles — une notion étroitement liée aux progrès technologiques — condamne l’humanité à brève échéance (du Club de Rome jusqu’à la « science décroissante » du GIEC).

« Les idéologies qui postulent un être neuf, pour remplacer l’être tel qu’il est — l’être générique des marxiens, l’être asexué de la théorie du genre — en pratique ne « libèrent » l’homme qu’au prix de la coercition la plus étroite. »

Or, ce que valide l’histoire est la thèse catholique — qui s’est toujours refusée à considérer la vie humaine comme une nuisance — et pas le discours malthusien : l’humanité n’a jamais été aussi nombreuse, et la famine si réduite (les rapports des Nations Unies en attestent). C’est au moment de ce triomphe de fait de l’argument catholique sur l’argument pseudo-scientifique que le pape François publie une encyclique pour encenser le mathusianisme environnementaliste ! On reste confondu par la faiblesse intellectuelle de cette encyclique, que relève d’ailleurs Léonard (dans des termes respectueux de ce qui reste sa hiérarchie).

Je ne suis pas davantage convaincu par le discours papal face au défi islamique. L’Église ne devrait-elle pas se soucier davantage, et en actes, du sort abominable des chrétiens d’Orient ? Face à ce délitement intellectuel — que je crois temporaire — de l’Église, on ne peut pas ne pas se souvenir que le vainqueur de l’islam, dans l’histoire de l’Europe, n’est pas le christianisme, mais le capitalisme.

Pour conclure, quel motif donneriez-vous à nos internautes de lire ces entretiens ?

André Léonard aborde les questions de sens qui fondent l’existence de chacun d’entre nous avec une puissance d’esprit, une indifférence aux modes, et une vision de l’homme et de la civilisation, qui me semblent de nature à instruire la plupart de nos contemporains, fût-ce sur le mode d’un rejet radical !